SAM_6014

Il était une fois un dragon sanguinaire –comme il se doit-, glouton –c’est quand même une très grosse bête- et insatiable –sinon, il n’y aurait pas d’histoire à raconter-… Les histoires de dragons, gardiens de trésors ou terreurs d'une région et qu'auraient vaincus les saints et les chevaliers, sont nombreux également en terre bretonne.

 

dragon-roche-maurice

 

Sans parler du Morault dont triompha Tristan, du dragon que Gildas enchaîna lors de son arrivée dans la presqu'île de Ruys ; de celui que combattit Arthur et que terrassa Efflam ; du monstre à neuf têtes, qui habitait la grotte de Saint-Marc à Belle-Isle-en-Mer ; des serpents que noyèrent Tugdual de Tréguier et Saint Pol de Léon, voici le récit édifiant d'un combat livré et d'une victoire remportée sur l'un de ces monstres d’autant plus effrayants que leurs légendes sont solides puisqu’ils peuplent les cauchemars, la littérature de jeunesse et les jeux vidéo…

Il y a donc longtemps, très longtemps, bien avant que la Bretagne ne soit recouverte d’un blanc manteau d’églises au maillage particulièrement serré, vivait dans son solide castel Elorn, heureux seigneur de Roch Morvan, à l’est de Landerne –l’actuelle Landerneau, cité de la lune-. Au pied de son château serpentait une jolie et mutine rivière, Dour Doun –eau profonde-. Une très belle forêt giboyeuse, une rivière poissonneuse, une fidèle communauté servile d’habitants –taillables et corvéables comme il se doit-, une épouse belle comme le jour –évidemment- et Riek, un premier né mâle –l’acmé !-, complétaient ce tableau bucolique et alimentaient le bonheur de vivre d’Elorn.

Or, un jour funeste, vint à installer ses pénates en Léon le plus épouvantable dragon qui fut, crachant les feux de l’enfer, dévorant bêtes et gens, l’estomac constamment dans les talons, aussi laid que véloce, aussi cruel qu’insatiable, à la recherche sans doute du même bonheur et d’un appréciable confort. Il mit rapidement les alentours en coupe réglée et perturba violemment donc le quotidien des habitants, d’Elorn et des autres seigneurs du Léon, de la rade de Brest à la baie de Morlaix, des côtes granitiques de la mer d’Iroise aux crêtes acérées des Monts d’Arrée. La terreur et la désolation installèrent donc leurs quartiers…

Un soir, alors que deux preux chevaliers anglais, Neventorius et Derrien, chevauchaient avec leur cortège de serviteurs, un peu fourbus, las mais vigilants, le long du lit erratique de la rivière de Dour Doun, sous les frondaisons, entre Pont-Christ et le château de Roch Morvan, ils aperçurent tout à coup, entre les créneaux des tours du château, une auguste silhouette enjamber le parapet et se précipiter dans l’onde serpentant au pied du castel.

 

CHAPELLE PONT CHRIST LA ROCHE MAURICE

 

A bride abattue, les chevaliers se portèrent immédiatement au secours du malheureux qu’ils arrachèrent aux flots impétueux du petit fleuve côtier au caractère bien trempé. A l’aide d’une solide couverture, ils étrillèrent le presqu’occis pour le ramener à une vie qu’il avait failli quitter et le pressèrent de questions. Il s’agissait d’Elorn, seigneur de Roch Morvan. Les deux chevaliers transportèrent Elorn en son château où le seigneur leur narra les raisons de son acte désespéré.

« Sachez, chevaliers, que tout près de chez moi gîte un épouvantable dragon qui dévore bêtes et gens. Dès que la faim le fait sortir de son repaire –et il sort souvent !-, il cause dans le pays des ravages irréparables. Or, le roi Bristokus, mon suzerain, régnant à Brest, a, par édit, décidé que, chaque mercredi, on demanderait au sort de choisir, parmi les seigneurs du Léon, celui qui devra envoyer un homme pour être dévoré par cette bête cruelle, ou y aller lui-même. Or, ce sort est tombé sur moi tant de fois que j'ai livré tout mon monde. Il ne reste plus que ma femme que voici et mon fils, Riek, ce petit enfant qu'elle tient entre ses bras, âgé seulement de deux ans, et que le sort vient de désigner. Je préfère me noyer que de le livrer à une mort aussi terrible… »

Or, le seigneur Elorn était païen –détail qui a son importance-. Les preux pieux, Neventorius et Derrien, lui promirent, s'il se convertissait et s'engageait à construire une église sur ses terres, qu'ils le délivreraient à tout jamais de son dangereux voisin. Elorn leur donna l'assurance qu'il se sentait tout prêt à partager leur foi. Et qui vivra verra.

Les deux chevaliers se rendirent incontinent à la caverne du dragon. Ils lui firent, au nom du Christ, commandement de paraître. Le monstre, surpris au milieu d’une petite sieste, s’étira, sortit et son sifflement effroyable jeta l'épouvante parmi les serviteurs et les écuyers. Il était long de cinq toises et gros par le corps comme un cheval ; sa tête ressemblait à celle d'un coq gigantesque, son corps était cuirassé de dures écailles qui se hérissaient, sa gueule s'ouvrait si grande que, d'une seule bouchée, il avalait une brebis, ses yeux lançaient des éclairs qui tuaient les oiseaux et les enfants. A sa vue, Derrien mit pied à terre. Son cheval, pris de peur, s'échappa et courut à toute bride à travers le pays.

Neventorius et Derrien, sans hésiter, s'avancèrent au-devant du dragon qui, comme tétanisé –sans doute par la foi des Chevaliers ou par leur culot-, se laissa approcher et passer un licol. L'enfant Riek le prit alors par la bride et le conduisit au château.

Les chevaliers et le comte Elorn se rendirent chez le roi Bristokus avec leur capture, puis à Tolente où habitait le prince Jugomus, et, enfin en un havre voisin où leur navire se trouvait à l'ancre. Là, ils commandèrent au dragon de se jeter à la mer. Ce qu'il fit. On peut être un dragon effrayant et être obéissant…

Depuis ce port s'est appelé Poulbeunzual, c'est-à-dire port où fut noyée la bête, nom qu'il porte encore, en la commune de Plounéour-Trez. Quant à la rivière Dour Doun, elle s’appelle désormais Elorn, du nom du seigneur soulagé qui regagna son château et sa vie tranquille…

Les ruines imposantes de son château, imposante motte, surplombent encore avec une belle austérité le très joli bourg de Roch Morvan -La Roche-Maurice-, aux portes de Landerneau. Quant à l’église, elle fut érigée sur les rives de l’Elorn, non loin du moulin de Brezal.

Ces effrayantes histoires creusent l’appétit et la confection d’une potion magique antidragon s’impose : on plongera une cuillère impatiente dans cette soupe d’oignons rosés de Roscoff au sirop d’érable et au magret de canard séché au poivre timut…

 SAM_6009

Pour 4 bols réconfortants, façon potion magique antidragon :

2 kg d’oignons rosés de Roscoff, finement émincés

50 gr de beurre demi-sel bio et cru

3 gousses d’ail rose de Lautrec pilé au mortier

125 ml sirop d'érable pur et bio (merci Rose !)

Un litre de bouillon de légumes maison

Un petit bouquet de thym frais

Quelques fines lamelles de magret de canard salé et séché au poivre Timut

 SAM_5979

Faire mousser le beurre dans une grande cocotte à fond épais et y faire revenir les oignons, en remuant souvent pendant une bonne demi-heure, jusqu'à ce qu'ils soient caramélisés. Ajouter l'ail et faire cuire quelques temps avant d’incorporer le sirop d'érable. Bien mélanger et laisser compoter pendant quelques minutes.

Mouiller alors avec le bouillon et le bouquet de thym, et porter à ébullition. Réduire le feu et laisser mijoter pendant 20 minutes. Saler et poivrer au goût.

SAM_6011

Répartir la soupe dans les bols et proposer les tranchettes de canard à déposer sur la soupe. Un joli contraste entre la soupe sucrée/salée et le canard parfumé en salaison. Ah! Si le seigneur Elorn avait eu un bol de cette soupe antidragon...