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Avez-vous jamais goûté l'eau de mer, par inadvertance ou par accident ? Pouah, que c'est salé ! Et pourtant des milliers et des milliers de poissons, de coquillages, de crustacés, de plantes et bien d’autres formes de vie improbables ne peuvent vivre que dans la mer, et dans la mer … salée.

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Mais au fait, savez-vous pourquoi la mer est salée ?

Voici ce que m'a expliqué un vieux pêcheur du Dourduff, et vous savez que les vieux pêcheurs, surtout ceux du Dourduff, ne mentent jamais. Et leur mémoire est aussi fertile qu’infaillible.

C'était il y a si longtemps que l’arrière-grand-père du grand-père de votre arrière-grand-père n'était pas encore né. Le sable des plages de l’île Callot et du Clouët n’étaient encore que landes et rochers et les paysans de Saint-Pol-de-Léon venaient en charrette à l’île de Batz pour y faire la moisson.

En ce temps-là, le rivage de la mer se trouvait tout là-bas à la ligne d'horizon et, chose encore plus curieuse, l'eau de la mer… n'était pas salée ! Les pêcheurs en rapportaient carpes et goujons, truites et brochets, mais jamais la moindre sardine, jamais le plus petit merluchon.

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Le père Floch était le plus ancien marin de Roscoff. Il était venu au monde il y avait si longtemps qu'il ne savait plus lui-même son âge.

- Il avait déjà plus de cent ans quand j'ai fait ma première marée, affirmait volontiers un vieux pêcheur au port, et son bateau est pour le moins aussi vieux que lui.

C'est vrai que sa barque n'inspirait guère confiance. Entre les bordés disjoints, l'eau filtrait insidieusement. Floch ne semblait pas en faire cas. On le voyait seulement, lorsqu'il jugeait que l'esquif s'enfonçait trop, déchausser l'un de ses sabots en guise d'écope et jeter par-dessus bord juste assez d'eau pour ne pas aller par le fond avant d'atteindre le port. Avec son unique casier couvert d'algues vertes, ce n'est pas lui qui risquait de dévaster les fonds. Il rapportait chaque jour exactement de quoi faire une fricassée ou une soupe parfumée. Vivant seul depuis bien longtemps, cela lui suffisait et jamais on ne l'avait entendu se plaindre.

Ce soir-là, il hissait à bord son orin, comme à l'accoutumée, lorsqu'il vit s'agiter au fond du casier une étrange créature : ce n'était ni un poisson ni un crabe comme il l'espérait mais une sorte de paquet d'algues d'où émergeaient de minuscules bras et une tête ébouriffée.

Jamais, de toute sa vie, il n'avait vu chose pareille. Avec précaution, il la sortit de sa prison, la débarrassa des algues qui l'entravaient. Il découvrit alors une espèce de petite bonne femme, grande comme la main et dont les jambes auraient été remplacées par une queue de poisson d'un vert émeraude fluorescent. La curieuse petite créature s'agitait entre les doigts du pêcheur.

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En l'examinant de plus près, Floch s'aperçut qu'elle remuait les lèvres comme si elle parlait mais le claquement de la voile et le ressac empêchaient d'entendre quoi que ce fût. Pour en avoir le cœur net, Floch affala la voile, s'assit sur le banc de nage et approcha de son oreille son étrange capture. Cette drôle de petite femme poisson parlait ! D'une voix à peine audible, certes, mais elle parlait :

- S'il te plaît, Floch, rejette-moi à la mer. Que pourrais-tu faire de moi ? Je suis la reine des fées des eaux ; mon peuple et moi vivons au fond de la mer et c'est nous qui accrochons les poissons dans les filets des pêcheurs. Je m'apprêtais justement à déposer une carpe dans ton casier quand tu l'as relevé et je suis resté dans le piège. Si tu me relâches, je te récompenserai, car notre pouvoir est très grand.

Aussi éberlué qu'amusé, le vieux Floch ne réfléchit pas longtemps : ce gros coquillage qui restait au fond du casier suffirait bien à son repas du soir. Se penchant au-dessus de l'eau, il y déposa délicatement le reine des fées des eaux. Elle plongea comme un éclair puis réapparut aussitôt. Sa voix était cette fois, beaucoup plus forte :

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- Merci, vieux Floch, merci de m'avoir libérée. Pour te remercier, garde bien ce coquillage que tu as pêché, car il est magique. Chaque fois que tu désireras quelque chose, dis exactement : " Petit coquillage des Sirènes, tourne, tourne sur toi-même et tourne ceci en mes mains ". Pour l'arrêter, il suffira de lui dire : " Petit coquillage des Sirènes, arrête ton moulin. Repose-toi jusqu'à demain ! " Surtout n'oublie pas ces formules, sinon le coquillage ne t'obéirait plus.

Et dans un remous turquoise, la petite sirène émeraude disparut.

En débarquant sur les rochers de Batz, Pélage fredonnait. Cette aventure hors du commun l'avait mis de bonne humeur mais, comme il lui arrivait de s'assoupir dans sa barque en compagnie d’une dame-jeanne, il n'était pas sûr, au fond, de n'avoir pas rêvé toute cette histoire. Au moment de se mettre à table devant son éternel bol de soupe, il se prit à soupirer :

- Que j'aimerais, ce soir, manger un rôti de porc bien doré, comme celui de mes noces, il y si longtemps ! Et si ce coquillage avait réellement le pouvoir de…

Il prit son ton le plus sérieux et ordonna :

- Petit coquillage des Sirènes, tourne, tourne sur toi-même et tourne un rôti en mes mains.

La phrase était à peine achevée qu'un énorme rôti, doré à point, lui sautait dans les mains.

De surprise, le vieux pêcheur lâcha ce mets tombé du ciel mais un second rôti semblable vint aussitôt le remplacer.

- Oh là ! C’en est trop ! Petit coquillage des Sirènes, arrête ton moulin. Repose-toi jusqu'à demain.

Jamais Floch n'avait été à pareil festin.

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Il s'endormit en rêvant aux mille choses que le coquillage allait lui procurer désormais. Avant le soleil levé, il était sur le port, mais comme il appareillait, la lourde voile défraîchie et rapiécée se déchira brusquement. Au lieu de se désoler, il pensa tout de suite au coquillage qu'il avait en poche :

- Petit coquillage des Sirènes, tourne, tourne sur toi-même et tourne une voile en mes mains.

Une magnifique misaine rouge se déroula au pied du mât. Le marin se pressa de lancer la seconde formule. Il n'avait que faire d'une deuxième voile semblable car la barque était bien petite ! En voyant sortir le vieux canot arborant une belle voile rouge, les autres marins n'en croyaient pas leurs yeux. Depuis qu'ils connaissaient Floch, jamais ils ne lui avaient rien vu de neuf. Où pouvait-il avoir trouvé de quoi s'acheter pareil gréement? Quand, le lendemain, on le vit sortir de sa chaumière portant vareuse encore craquante d'apprêt et sabots fleurant le bois fraîchement tranché, l'étonnement fut à son comble. Floch avait-il vendu son âme au diable ? Il fallait savoir…

Le village dormait depuis longtemps déjà. Seule la lampe de Floch brillait derrière les petits carreaux de la maison. La porte de la chaumière d'en face s'entrouvrit discrètement. Sautant le mur, une silhouette vint se hisser jusqu'à la fenêtre éclairée. Le voisin avait été chargé de surveiller les faits et gestes du " nouveau riche ". Le pêcheur était assis devant l'âtre, un coquillage posé sur les genoux. Le voisin l'entendit nettement prononcer :

GRAIN DE SEL

- Petit coquillage des Sirènes, tourne, tourne sur toi-même et tourne une bûche en mes mains.

Ebahi, le curieux vit une grosse branche de chêne, sortie d'on ne sait où, se placer en travers des genoux du bonhomme. Il en savait assez : s'il réussissait à se saisir de ce coquillage magique, sa fortune était assurée. Ce n'était pas des voiles et des habits qu'il demanderait, mais de l'or et des diamants. Tapi dans l'ombre, il attendit que s'éteigne la lampe de Floch.

Il attendit encore et poussa la porte que le marin ne fermait jamais à clef car il ne possédait rien chez lui susceptible d'attirer les voleurs…

Le boulanger du port allumait son four lorsqu'il vit passer le voisin de Floch, chargé d'un grand sac.

- Déjà levé Younnic ? Où vas-tu si tôt avec ton barda sur le dos ?

- J'embarque pour Brest où j'ai à faire.

Il quittait en réalité le pays pour toujours car il emportait le coquillage magique et préférait être loin avant de s'en servir. Ainsi personne ne soupçonnait la raison de sa fortune nouvelle.

Une fois au large, il comptait d'abord faire changer sa barque en goélette, lui faire apparaître un équipage et aller aux Amériques où il aurait carrosse, château et jardins. Il lui fallait pour l'instant gagner la haute mer avant que Floch ne s'aperçût du larcin.

Sur le coup de midi, il prépara une soupe de poissons sur le fourneau du bord. Mais dans sa précipitation il avait oublié à terre le sel. Quel triste menu !

- Mais mon coquillage va sûrement me venir en aide ! Que disait le vieux déjà ? Ah, j'y suis : petit coquillage des Sirènes, tourne, tourne sur toi-même et tourne du sel en mes mains.

Une poignée de sel blanc bondit dans la marmite.

- Oh, oh pas tant, tu vas gâcher ma soupe !

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Une autre poignée avait rejoint la première, puis une autre encore.

- Merci ! Merci ! C'est trop, j'en avais bien assez d'une poignée ! Arrête-toi !

Mais le sel continuait à s'amonceler sur le fourneau.

- Cela suffit ! Vas-tu finir, maudit coquillage ?…

Le fond de la barque était maintenant recouvert d'une épaisse couche blanche qui roulait en vagues au gré du roulis. Younnic en avait jusqu'aux genoux et tentait en vain de se dégager, tandis que le bateau s'enfonçait lentement. Au prix d'un terrible effort, il put agripper le mât et s'y hisser. Si seulement il avait pu retrouver le coquillage et le jeter à l'eau, sans doute cette marée de sel se serait-elle arrêtée. Mais le coquillage était lui-même enseveli on ne sait où. Younnic se sentit perdu. Le sel dépassait le plat-bord et retombait en cascade dans la mer. La barque n'allait pas tarder à couler bas. Le marin saisit une brassée de lièges suspendus au mât et sauta à l'eau… Bien mal acquis ne profite jamais se dit-il amèrement, se remémorant bien tard les sentences de sa bien vieille mam goz…

A Roscoff comme ailleurs, les pêcheurs s'aperçurent bientôt qu'ils ne rapportaient plus les mêmes espèces dans leurs filets : c'étaient maintenant des maquereaux, des sardines et des lieus.

Voilà des poissons qui avaient du goût ! Et puis un jour, un petit enfant qui apprenait à nager au bord de la plage revint en hurlant vers sa mère :

- Elle est salée ! Elle est salée !

On mit un bon moment à comprendre : il avait avalé une gorgée d'eau et avait ressenti une soudaine brûlure, l'eau de la mer était salée ! On vérifia ici, on vérifia là. Partout la mer était maintenant salée…

Quelque part, au fond de la mer, un très vieux coquillage tourne sans cesse sur lui-même et l'on raconte qu'au large de l’île de Batz, la mer est toujours plus salée qu'en tout autre point du globe ...

Va savoir pourquoi…

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Soupe à l’eau de mer et aux parures de lieu de Younnic :

Un joli lieu de ligne sans ses filets

Deux litres d’eau de mer filtrée

Deux beaux oignons rosés de Roscoff

Un bouquet d’ail triquètre glané

Quatre échalotes

Un petit blanc de poireau

Une petite branche de céleri

Un petit bulbe de fenouil

Une grosse pomme de terre

Une carotte

Une belle noix de beurre demi-sel

Un petit bocal de coulis de tomates maison

Deux feuilles de laurier fraîches

Quelques branches de thym frais

Une demi-cuillère à soupe de Kari Gosse

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Ici, il est question, après avoir cuisiné les filets délicats du lieu jaune de ligne, d’utiliser le reste du poisson pour n’en rien perdre. Il faut donc conserver la tête (ôter toutefois les yeux), les arêtes, les bas morceaux (ventre, etc.), les nageoires du lieu. Elever toutes les parties sanguinolentes pour éviter l’amertume. Couper donc grossièrement en morceaux ces parures.

Peler et nettoyer les légumes : oignons, échalotes, pomme de terre, fenouil, céleri, poireau, carotte, etc. Hacher les oignons et les échalotes au couteau. Couper le reste des légumes en tronçons et cubes grossiers.

Faire fondre et légèrement caraméliser oignons et échalotes dans une marmite à fond épais. Ajouter alors tous les légumes (sauf la pomme de terre), puis le kari Gosse, le coulis de tomates, les herbes aromatiques. Laisser cuire une bonne minute en remuant avec une cuillère en bois avant d’ajouter les morceaux de poisson puis mouiller avec l’eau de mer. Amener à ébullition puis laisser cuire à couvert et à feu moyen pendant deux heures.

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A l’aide d’une écumoire, récupérer les petits morceaux de chair du lieu qui se sont détachés et prélever le reste sur la carcasse. Réserver.

Passer alors le bouillon au moulin à légumes afin d’exprimer tous les parfums du poisson et de faire barrage aux arrêtes.

Au moment de servir cette soupe, la réchauffer à feu doux. Rectifier l’assaisonnement et servir avec la chair du poisson répartie dans des bols profonds et les feuilles d’ail triquètre lavées, essorées et très finement émincées. Raconter alors l’histoire de Floch, de Younnic, des fées des eaux et des sirènes.