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Quelques dates, quelques lieux, quelques noms… On sait bien peu de choses d’Anne Dieu-Le-Veut dont jusqu’au nom est sujet à caution. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’elle ne s’en laissait pas compter. Et qu’elle a, çà et là, laissé un souvenir cuisant à ceux dont elle a croisé la route, sur terre comme en mer.

ILE DE LA TORTUE XVII

Anne, Marie-Anne ou Marianne, elle voit le jour à Gourin, dans le Morbihan, le 26 août 1661: c’est donc une authentique Bretonne qui va embrasser quelques décennies après le monde de la flibuste. On ne sait de rien de sa jeunesse mais on peut imaginer qu’elle fût sombre, agitée et sans aucun doute peu respectueuse des convenances et des lois puisqu’elle se retrouve déportée sur l’île de la Tortue dans les Caraïbes. Pour peupler ces nouveaux territoires plein de promesses et riches d’enjeux –Nouvelle-France, Mississipi, Caraïbes…- la Couronne de France n’a aucun scrupule à expédier des jeunes femmes par bateaux entiers, Filles du Roy ou filles de "mauvaise vie".

A mitan du XVIIème siècle, dans certains de ces territoires, on compte six colons en âge de se marier pour une seule femme blanche. En vue de réduire ce déséquilibre et d'assurer le peuplement des colonies, Louis XIV subventionne par exemple, entre 1663 et 1673, le passage en Nouvelle-France de près de 770 jeunes femmes. Quand les finances le permettent, il leur accorde une dot de 50 livres destinée à faciliter leur mariage et leur établissement. Ces filles, contrairement à une légende tenace, ne sont pas des prostituées, mais bien souvent des orphelines élevées à l'Hôpital général de Paris. En Louisiane, on fait aussi appel aux Filles du Roy à l'époque de la Compagnie d'Occident : 120 jeunes femmes volontaires sont ainsi transportées entre 1719 et 1721.

Il ne faut pas les confondre les Filles du Roy avec les quelque deux cents " femmes de mauvaise vie " déportées sur le Mississippi et dans les Caraïbes à la même époque dans le cadre de la politique de bannissement inaugurée par la Régence. La plupart étaient enfermées à la Salpêtrière pour mendicité, vagabondage, prostitution ou crimes - l'une, nommée Marie-Anne Lescau, a d'ailleurs inspiré l'héroïne de l'abbé Prévost, Manon Lescaut. Il y a fort à parier que Anne Dieu-Le-Veut a plutôt fait partie de cette catégorie.

FEMME CORSAIRE

Quoiqu’il en soit, on estime que vers 1675 elle pose vraisemblablement un pied contraint et agacé sur l’île de la Tortue -au nord de Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti- alors gouvernée par Bertrand d’Ogeronde la Bouère. Elle convole en 1684 avec le boucanier morlaisien Pierre Lelong, premier commandant du Cap Français (actuel Cap-Haïtien, Haïti). Elle regagne sa Bretagne natale à l’occasion de la naissance de sa fille, Marie-Marguerite Yvonne Lelong, qui voit le jour à Morlaix en février 1688, avant de regagner les Caraïbes son bébé sous le bras. Un premier veuvage la frappe lorsque Pierre décède à l’issue d’une rixe dans une taverne avec le flibustier hollandais Laurens de Graff à Saint-Domingue le 15 juillet 1690. Anne se relève de cette disparition brutale et, en 1691, épouse Joseph Chérel dont on sait peu de choses et qui –la loi des séries ?- meurt deux ans plus tard, laissant également un orphelin : Jean-François Chérel, né en 1692.

Voici donc Anne deux fois veuve et mère de deux enfants… Quelques temps après, elle croise le chemin de Laurent-Corneille Baldran dit de Graaf qui, souvenez-vous, avait occis son mari Pierre trois ans auparavant. Son sang ne fait qu’un tour, elle voit rouge et provoque incontinent en duel le flibustier éberlué. Au petit matin comme il sied, alors que Laurens sort sa lame de son fourreau, Anne dégaine son pistolet. La légende, déjà en marche, rapporte alors que le flibustier tombe sinon sous les balles mais tout du moins sous le charme de cette harpie indocile et, un pied en mer et un genou en terre, la demande en mariage (alors, soit dit en passant, qu’il est déjà marié, mais c’est un simple détail). C’est le début d’une belle histoire d’amour. En 1693, il obtient l’annulation de son premier mariage, et Anne Dieu-le-veut et Laurent de Graff se marient au Cap en juillet 1693. Deux enfants naîtront de cette union flamboyante: Marie Catherine de Graff, et un fils qui meurt en bas-âge.

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C’est à partir de là que Anne devient Dieu-Le-Veut, une flibustière bretonne qui donne toute la pleine mesure de ses talents. Contrairement à d’autres femmes pirates comme Anne Bonny ou Mary Read, travesties en homme, Anne assume pleinement son identité de femme et en joue. Alors qu’à l’époque et pour longtemps, les marins se transmettent superstitions et croyances (femmes et lapins à bord portent malheur par exemple), Anne s’embarque aux côtés de son mari et intègre l’équipage flibustier. Elle participe activement à la vie à bord, aux manœuvres comme aux exactions. Comme les hommes, elle est dure, courageuse, implacable. A l’abordage ! Ecumant les Caraïbes à l’assaut des vaisseaux espagnols ou anglais, elle n’hésite pas à jouer du pistolet, de la hache et du couteau et raccourcit sans autre forme de procès ceux qui lui résistent. Une part du butin lui est réservée et elle acquiert devient en quelque sorte le porte-bonheur de l’équipage (un peu comme une patte de lapin en somme).

En 1693, une série d’incursions en Jamaïque anglaise fait gagner à Laurens le titre de chevalier mais également les foudres rancunières des Anglais. Deux ans plus tard, en guise de représailles, les Britanniques attaquent Port-de-Paix à Saint-Domingue, mettent la ville à sac et capturent Anne et ses enfants. « Captive difficile » rapportent pudiquement les récits de l’époque, la pirate ne lâche rien et sera retenu otage pendant trois ans avec ses enfants. Ils ne sont libérés qu’à la suite de nombreuses démarches de la France en 1698 et pour le plus grand soulagement de ses geôliers.

La suite de son existence est encore plus mal connue. D’après certaines versions, Anne Dieu-Le-Veut et son mari s’installent en Louisiane ou dans le Mississippi, mais on ne sait pas s’ils poursuivent ou non leurs activités de piraterie. Quoiqu’il en soit, elle ne survit pas longtemps à Laurens, mort en 1704, et s’éteint à Cap-Français le 11 janvier 1710, âgée de 48 ans. Bon sang ne saurait mentir : on rapporte qu’une de ses filles aurait provoqué un homme en duel…

Entre deux abordages, l’équipage ensanglanté s’attablera autour d’un joli plat de boulettes de porc blanc de l’Ouest au curry, au piment, à la banane et à l’ananas.

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Pour 6 flibustiers :

500 gr d’échine de porc blanc de l’Ouest sans os

2 courgettes

2 belles tomates

Une botte d’aillet

Un petit morceau de rhizome de gingembre frais

Sel de Guérande

Poivre du moulin

2 cuillères à soupe d’huile d’arachide

500 gr d’oignons roses de Roscoff

Un ananas

Deux bananes

Un petit piment rouge bien charnu (facultatif, évidemment)

100 gr d’arachides non salée, grillées et décortiquées

200 ml de lait de coco

2 cuillères à soupe de curry de Madras

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Passer au hachoir la viande coupée en dés, l’aillet, le gingembre, les tomates épépinées et les courgettes. Saler et poivrer. Ajouter une grosse pincée de bicarbonate, bien mélanger et former des boulettes de la taille d’une bouchée.

Dans une grande gamelle à fond épais, faire caraméliser dans l’huile et tout doucement les oignons émincés saupoudrés de curry. Ajouter l’ananas coupé en cubes, les bananes tranchées et le piment finement émincé, saler, poivrer, puis déposer les boulettes délicatement et recouvrir du lait de coco. Couvrir et laisser cuire à feu doux une bonne heure.

Servir avec un riz pilaf parfumé aux graines de moutarde et à la noix de coco râpé.