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Il y a bien longtemps –et je parle d’un temps que les parents des grands-parents de vos arrière grands parents n’ont jamais connu- vivait sur un ruban de terre à peine détaché du continent un dragon absolument effrayant. Il était évidemment d’une taille défiant l’entendement, couvert d’écailles luisantes et ensorcelées d’un très joli vert de gris, hérissé d’une crête glaçante et tranchante comme un rasoir. Sa queue aux pointes acérées et empoisonnées fouettait l’air dans un sifflement strident, son regard brûlant flamboyait et de sa gueule immense sortaient à la fois un souffle fétide et les flammes des enfers. Il était peut-être bien cornu aussi… Cette allure détestable allait de pair avec un appétit insatiable et il avait pris la sale habitude d’engloutir en grandes quantités bêtes et gens, appréciant au passage tout particulièrement les petits enfants attendris par la terreur. Bref, sur l’île de Batz, en ce temps-là, la vie était loin d’être facile et cette situation délicate dura longtemps, très longtemps, vraiment trop longtemps…

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Mais un beau jour de 492, Saint Pol Aurélien (plus communément Saint Pol donc, et Sant-Paol en breton) naquit à Glamorgan dans le sud du Pays de Galles, berceau du légendaire roi Arthur. Le début de la fin pour notre dragon…

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Après d’austères études dans une école monastique dans l'Ile de Caldey -où seront formés plusieurs saints bretons-, celui qui allait devenir le plus efficace des sauroctones (du grec σαῦρος / saûros, «lézard» et κτόνος/ctonos, «tueur»; littéralement tueur de lézard et donc de dragon) décida du haut de ses quinze ans de devenir moine, fût sacré prêtre à vingt-deux ans et baptisa le Roi Mark, roi de Cornouaille insulaire. Joli début dans l’existence. Un sans-faute assurément.

Il décida ensuite de franchir la mer jolie et d’aller porter la bonne parole aux païens d’Armorique, embarquant à ses côtés, sans doute à bord d’un inconfortable vaisseau de granit, une douzaine de moines. Après quelques rocambolesques pérégrinations à Ouessant (où il fut accueilli fraîchement) puis à Lampaul-Ploudalmezeau, il tenta sa chance à Saint Pol de Léon (qui bien évidemment ne s'appelait pas à l'époque Saint Pol de Léon mais Occismor) dont le Seigneur Withur était un de ses cousins à la mode de Bretagne. Saint Pol y brilla rapidement, accomplissant çà et là quelques providentiels miracles, rendant notamment la vue à trois aveugles, et la parole à deux muets et sa mobilité à un paralytique.

Withur offrit alors à son prodigieux cousin un cadeau empoisonné lui accordant l’île de Batz pour y fonder ses monastères. En arrivant sur l'île qu'on lui avait demandé d'évangéliser, il installa son monastère à Penn Baz (bout de Batz) à la pointe est de l'île (pas loin donc, du Jardin Delaselle). Il ne tarde pas à s'apercevoir de la présence de notre dragon qui poursuivait avec autant de sérieux que d’application son travail de dragon : terroriser et dévorer.

Saint Pol revêtit alors ses habits de lumière (son costume sacerdotal s’entend), et, accompagné d'un gentilhomme guerrier de la région de Cléder nommé Nuz, il s'en alla quérir le dragon qui avait, il y a quelques siècles de cela, installé ses pénates à l’ouest de l’île. Confiant dans l'Evangile qui donnait aux apôtres le pouvoir de vaincre les serpents –sans la foi, que serions-nous ?-, il ordonna tout de go à l’immonde bête de sortir de sa tanière. Le dragon apparut alors, assombrissant la lumière du jour, dégageant de fétides effluves, poussant d'effroyables sifflements. Saint Pol lui passe son étole autour du cou. Miraculeusement rendu docile, le dragon suit Saint Pol jusqu'à la pointe nord-ouest de l'Ile et, sur l’ordre du Saint qui ne s’en laissait pas compter, se précipita en se débattant toutefois avec l’énergie du désespoir dans le chaos des rochers et des flots puissants de la Manche glaciale. L'endroit prit alors son nom actuel: Trou du Serpent (Toull ar Zarpant). Et les îliens furent donc incontinent libérés, délivrés.

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Depuis toutefois, on frémit lors des tempêtes car on entend –c’est attesté-, entre les fracas du ressac, des hurlements et des sifflements : le dragon, emprisonné dans un gouffre, crie toujours sa colère. On voit aussi çà et là des traces de griffes et de pas du formidable monstre subclaquant.

Lorsque le vin est tiré, il faut –dit-on- le boire. Lorsque le dragon est occis, il convient donc de le cuisiner et de le déguster : tranches de dragon (ou de paleron de Highland Cattle du Ranch de Kerbongout) confites à l’oignon rosé de Roscoff, à la tomate ananas, au kari Gosse et à la cannelle.

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Pour 6 courageux sauroctones, l’estomac dans les talons :

6 tranches de dragon ou de paleron de bœuf Highland Cattle du Ranch de Kerbongout à Saint-Rivoal

500 gr d’oignons rosés de Roscoff (l’autre local de l’étape, avec le dragon)

1 Kg de jolies tomates ananas bien joufflues des Jardins de Kervelly (à Commana) tout près desquels fût passé par le glaive de Saint-Michel un dragon au sommet du mont qui porte aujourd’hui du héros sauroctone

Une très généreuse noisette de beurre demi-sel de ferme de Hellez-Vraz à Pencran (un dragon a succombé non loin, à La Roche-Maurice il y a quelques temps)

1 cuillère à soupe de kari Gosse (ou d’un curry indien bien relevé)

Un bâton de cannelle de Ceylan

Sel de Guérande

Poivre du moulin

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Dans la confortable noisette de beurre couleur jonquille, saisir sur feu moyen les tranches de paleron (ou de dragon) sur chaque face. Réserver. Dans la même cocotte, faire revenir et blondir les oignons émincés. Lorsqu’ils se sont un peu attendris, ajouter le kari et le poivre, puis les tomates mondées, épépinées et concassées. Déposer le bâton de cannelle et saler avec une légèreté elfique.

Fermer la cocotte et l’enfourner pour deux bonnes heures de cuisson douce (130°, chaleur tournante).

Profiter de la chaleur du four pour cuire également un riz long grain pilaf aux petits légumes d’été (courgettes et poivrons jaunes) pour un joli contraste coloré.

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