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Quoi de plus simple au quotidien que de tourner un robinet pour faire couler une eau fraîche et potable (à défaut d’être pure stricto sensu) ? Les derniers jours de grand froid se sont chargés de nous rappeler sans façon que rien n’est acquis et qu’un gel au demeurant très normal fin février peut nous priver d’eau courante quelques jours durant… On ne regarde plus les robinets du même œil depuis le redoux… 

Aujourd’hui, comme quasiment partout dans les campagnes, chaque maison du Gouezou est raccordée au réseau de distribution d’eau courante mais ce n’était nullement le cas jusqu’au début des années soixante. Il fallait donc aller chercher l’eau aux différents puits du hameau. Ces puits, creusés à l’aplomb d’un entrelacs de rivières sous-terraines de l’ancien massif granitique et schisteux sont ici au nombre de trois, relativement peu profonds, maçonnés et couverts d’ardoises, repaires de salamandres. Il n’en reste malheureusement plus qu’un seul aujourd’hui accessible, entretenu et sûr.

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Les deux autres, désaffectés et couverts de lierre, sont irrémédiablement engloutis pas la nature qui reprend ses droits lentement mais sûrement. Autrefois, l’utilisation de ces puits était commune aux habitants. Par exemple, le puits du haut du hameau, Gorre Ker, était utilisé par cinq foyers. Pour puiser l’eau, il fallait faire descendre puis remonter un seau métallique au bout d’une chaîne qui glissait sur une margelle d’ardoise dont les encoches provoquées par l’usure sont toujours visibles. Il arrivait parfois que la chaîne se casse ou encore que le poids de l’eau descelle l’anse du seau. Celui-ci gisait donc piteusement dix à douze mètres au fond du puits. L’un des hommes du hameau, le père de notre voisine Marité, s’était spécialisé dans la récupération du seau et dans l’entretien du puits. Il descendait donc dans l'étroit et humide conduit en rappel, dûment harnaché d’une solide corde.

MOULINS KEROUAT

Il arrivait aussi que les puits tarissent et il fallait alors puiser l’eau à la rivière la plus proche, le Stain –un affluent de l’Elorn- et remplir une citerne ou tonne à eau. Chose inconcevable aujourd’hui, cette eau servait notamment à la cuisine sans que cela crée quelque souci sanitaire. En revanche, pour l’eau de boisson, les paysans allaient puiser de l’eau à la fontaine de Kerouat –distante d’environ un kilomètre du Gouezou, sur le site des moulins éponymes-, dont la fraîcheur et la pureté de l’eau était reconnue. Lorsque le temps était à l’orage, que le ciel lourd pesait comme un couvercle, que la chaleur se faisait suffocante –eh oui, ça arrive à l’occasion sous nos latitudes!- et qu’il fallait malgré tout baratter la crème pour faire le beurre, les femmes portaient de grandes terrines de crème fraîche à rafraîchir dans la fontaine afin que la motte de beurre puisse se former…

Quant à l’irrigation des terres agricoles, c’était une affaire sérieuse. Il fallait creuser à la houe des rigoles qui permettraient d’irriguer les prés en hiver en dérivant l’eau d’un ruisseau ou d’une rivière, cette eau favorisant la future production de foin. On peine à imaginer les paysans courbés creusant tous les ans ces centaines de mètres de petites tranchées dans la terre humide des prairies, qu’il vente ou qu’il pleuve, sans gants, sans bottes, en simples sabots de bois. Cette pratique héritée d'un lointain passé était parfois source de conflits entre voisins, et il fallait recourir au Juge de Paix de Sizun régler les litiges et apaiser les esprits échauffés. En effet, il fallait partager cette eau précieuse qui provenait souvent d’une simple source. Elle était distribuée à chaque paysan en fonction de la superficie de ses prés. On trouve encore dans le paysage du Gouezou des stigmates de ces pratiques oubliées, notamment à Traon Ker –le bas du hameau-où l'on trouve deux dalles d’ardoise dans un ruisseau qui servaient à orienter et diviser ce filet d’eau.

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Et donc, après avoir épluché les oignons, se laver les mains au robinet apparaît finalement comme un luxe précieux. Placer ces oignons émincés dans une profonde cocotte, mouiller avec le jus de pomme, ajouter les épices et laisser compoter doucement sur le poêle. Après avoir mis en pot ce soyeux confit d’oignons, placer tous les ustensiles dans le lave-vaisselle, lancer le programme et s’installer au coin du feu, le recueil de photographies de Marie-Claude par Mélanie Wenger (Actes Sud) et se servir un thé brûlant. De l'eau. En tension entre un amont mémoriel et un aval énigmatique, l’eau s’écoule de façon irrégulière comme la vie.

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Pour quelques pots d’un joli confit d’oignons rosés au jus de pomme :

1 Kg d’oignons rosés de Roscoff

Un demi-litre de jus de pomme bio maison

½ cuillère à café d’un mélange d’épices douces pilées soigneusement : cannelle, badiane, girofle, muscade…

Sel de Guérande

Poivre du moulin

 

Eplucher les oignons et les émincer finement. Les placer dans une cocotte à fond épais, verser le jus de pomme, les épices et le poivre. Placer sur le fond, amener à ébullition, puis laisser cuire à feu moyen à couvert une bonne heure. Ôter le couvercle et laisser réduire l’eau de végétation rendue et le jus de pomme jusqu’à quasi évaporation. Saler légèrement, mixer  finement. Goûter afin de rectifier l’assaisonnement en sel et en poivre. Mettre en pots et stériliser au cuit-vapeur une heure et demie, départ à froid.

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Ce confit accompagne bien entendu les viandes froides, les grillades, les poissons voire certaines fromages, garnit des sandwiches ou des burgers et autres wraps et sert également d’aide culinaire (associé à hauteur d’un tiers en volume à une mayonnaise maison bien moutardée, c’est un régal).