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Ce matin, au petit jour, il manquait quelque chose au Gouezou. Oh ! pas grand-chose. Un tout petit rien au fond. Un éclat de temps était manquant. Bien sûr, on vous dira que cette petite heure enfuie, évanouie dans la nuit, est le résultat d’une décision politique, administrative et réglementaire. Baliverne et billevesée ! Coquecigrue et ânerie ! Et le moins que puisse faire le Gouezou, c'est de vous dévoiler la vérité vraie en ce jour de la procrastination… Il était une fois, il y a bien longtemps… A cette époque, à l’aube des temps, au matin du monde, les monts d’Arrée étaient une chaîne acérée de montagnes dont les sommets déchiraient les nuages et s’ornaient de neiges éternelles, étincelantes et glacées. Il n’y avait pas encore d’humains mais le monde était peuplé de géants et de dragons, de fées et de sorcières, de poulpiks et de korrigans. Dans ces montagnes régnait Gheor, un géant terriblement glouton, effroyablement maladroit et définitivement idiot. Il avait convolé en justes noces –on avait les idées larges à cette époque- avec un Dragon au charme indéniable. Le bonheur qui irradiait de leurs amours avait toutefois rendu jaloux un poulpik acariâtre comme il se doit et qui confia perfidement au doux Gheor énamouré le conseil suivant : « Ghéor mon ami, fais très attention à ne pas avoir d’enfants car ils attireraient toute l’attention du dragon ton bel amour, mangeraient toute ta nourriture et perturberaient tes nuits et tes siestes. Tu n’y survivrais pas.»

CADRAN SOLAIRE

A l’issue d’une nuit de noces torride- on n’en dira pas plus, chacun a le droit au respect de sa vie privée, fut-il Géant ou Dragon-, le Dragon pondit au petit matin un bel œuf d’une admirable couleur céladon. Le néfaste poulpik glissa à l’oreille du Géant : « Souviens-toi de ce que je t’ai dit… ». Ni une, ni deux, Ghéor, qui avait toujours un petit creux, se prépara l’œuf à la coque avec des très belles et gigantesques mouillettes beurrées d’un beurre fraîchement baratté d’une belle couleur jonquille. Le Dragon, qui était notoirement distrait, ne s’aperçut de rien et pondit à nouveau le lendemain matin un nouvel œuf brillant auquel son indélicat conjoint fit subir le même sort que l’œuf de la veille. Les jours passèrent, les œufs et les mouillettes se succédèrent. Et rien ne changeait. Au point que les korrigans se rendirent bientôt compte que le temps s’était arrêté, que les jours tournaient sur eux-mêmes, que chacune des journées n’était pas autre chose que la répétition de la précédente. Ils se lamentaient : plus aucun nouveau conte ne pouvait voir le jour, plus aucune nouvelle chanson, plus aucune nouvelle danse, plus aucun nouveau jeu… Ils se rendirent au bord du ruisseau qui dévalait les flancs de la montagne et invoquèrent la Fée des Eaux. La créature liquide aux cheveux verts sortit de l’eau vive, entendit leurs doléances et leur prodigua le conseil suivant : « Pour rompre le sort des poulpiks, il suffit de subtiliser le prochain œuf et de nourrir abondamment le Géant toute la journée… Pour y parvenir, voici un grimoire qui recense des recettes enchantées qu’il vous faudra réaliser et proposer jusqu’à la fin du jour, dès l’œuf subtilisé.» Et la jeune fée –elle venait tout juste de souffler une poignée de milliers de bougies- plongea dans l’onde, éclaboussant au passage le petit peuple des korrigans. Dès que l’œuf du jour fut pondu par le Dragon -dont la ponctualité était une vertu cardinale-, les gnomes s’affairèrent en cuisine et servirent au Géant tout au long du jour une ribambelle de mets ensorcelés : échine de porc confite au lait, au citron et à la cannelle, crêpes dorées de blé noir bien beurrées, far forn au caramel au beurre salé, rond de gite de bœuf Highland Cattle aux baies de cassis...

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A la fin du jour, l’œuf de dragon se fendilla et apparût le plus joli dragon géant du monde sur le berceau duquel se penchèrent, les yeux humides et le cœur guimauve, ses parents bouffis d’amour. Le temps repris son cours, le Géant se rendit compte que sa descendance perturbait en effet ses nuits et ses repas, qu’il n’en mourait pas mais qu’il aimait profondément tout de même son rejeton, ainsi d’ailleurs que les suivants car il décida de se contenter désormais d’œufs de poule, de canne ou d’oie. Tout est donc bien qui finit bien ? Pas si sûr… Le poulpik voleur de temps tente tous les ans de réitérer son exploit, volant une heure aux prémices du printemps. Mais les korrigans veillent et finissent toujours par la retrouver pour la restituer au cœur de l’automne. On attend tous impatiemment que la Fée des Eaux neutralise définitivement le poulpik indocile…

Quand Montaigne dit « Tout ce qui peut être fait un autre jour, le peut être aujourd'hui. », Oscar Wilde lui répond avec impertinence « Je ne remets jamais au lendemain ce que je puis faire le surlendemain. » Donc, remettrons-nous à demain la dégustation de cette pièce rond de gite de Highland Cattle -du Ranch de Kerbongout- pochée dans un bouillon d’épices douces accompagnée d’une compotée aigre douce de cassis épicée ? Je ne crois pas non…

Le rond de gite parfumé et fondant de Ronan et Wendy accompagné par la sauce aigre-douce aux cassis d'Armelle et Jean-Yves. Des richesses familiales dans le creux de l'assiette pour honorer comme il se doit une heure disparue le jour de la procrastination!

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Pour quelques gourmands ensommeillés, un Géant et un Dragon :

Une pièce de Highland Cattle bio du Ranch de Kerbongout (rond de gite ou paleron) d’environ 350 à 400 gr

Un litre d’un excellent bouillon parfumé aux épices douces, type pho: cardamome, badiane, cannelle, girofle, poivre noir, baies de cannelier, coriandre, etc.

Pour la sauce aigre douce aux cassis :

50 gr de sucre de canne

5 cl de vinaigre de cidre

2 petites louches du bouillon parfumé

100 gr de cassis d’Armelle (frais ou congelés)

Sel de Guérande

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La veille, congeler la viande.

Verser le bouillon dans une casserole et amener à petite ébullition (ce bouillon peut se réaliser la veille : dans une casserole à fond épais, faire chauffer à sec un oignon épluché coupé en quartiers et les épices, c’est-à-dire un morceau de rhizome de gingembre épluché et coupé grossièrement, deux étoiles de badiane, un petit bâton de cannelle, deux clous de girofle, une cuillère à café de baies de cannelier, une cuillère à café de coriandre, deux gousses de cardamome verte et une cuillère à café de poivre. Mouiller avec deux litres d’eau, amener à ébullition et laisser réduire de moitié. Saler lorsqu’il reste environ un litre de liquide dans la casserole).

Plonger la viande encore congelée dans le bouillon frémissant et laisser cuire six minutes. Egoutter et laissez reposer la viande une dizaine de minutes pour qu'elle se détende.

Pendant ce temps, préparer la petite sauce aigre-douce fruitée. Dans une petite casserole à fond épais, faire fondre le sucre à sec jusqu’à obtenir un joli caramel ambré. Déglacer hors du feu avec le vinaigre. Lorsque le caramel et le vinaigre ne font plus qu’un, ajouter le bouillon soigneusement filtré au chinois et amener le tout à petite ébullition jusqu’à obtenir un caramel parfumé et sirupeux. Ajouter alors les cassis qui au contact du caramel vont lâcher leur jus violine parfumé. Rectifier en sel si nécessaire.

Sur une planche, découper de fines lamelles de bœuf, les disposer sur un plat de service et napper de la sauce aigre-douce aux cassis presque laqués.

Ce joli plat chaud-froid, aigre-doux, tout en contrastes, coloré et plein de parfums, se sert avec des légumes sautés, des pommes de terre nouvelles cuites à la vapeur ou un riz gluant. Dans des petits pains briochés, on obtient en compagnie de crudités de saison un sandwich plein d’esprit.