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La tradition orale à travers les gwerz ou les contes maintient la mémoire de nombreux petits métiers comme celui des chiffonniers, connus sous le nom de «pilhaouerien». Leur activité fut importante en Basse-Bretagne jusqu'à la Seconde guerre mondiale. Tous ces personnages de chants, de complaintes et de contes populaires furent le symbole de la misère du pays, engendrée par la rudesse du climat, la pauvreté des terres, conjuguées aux effets de la croissance démographique. Au cours du XIXème siècle, les paysans bretons les plus pauvres durent se convertir en marchands itinérants, et parcourir les chemins pour échanger de la vaisselle en faïence contre des chiffons, destinés aux moulins à papier de la région.

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Si les tournées de l’épicier et du boulanger étaient hebdomadaires dans les hameaux des Monts d’Arrée comme celui Gouezou, celles du pilhaouer, n’était que semestrielle ou annuelle. Dans les années cinquante, ce personnage haut en couleur venait de Botmeur, un village minuscule de l’Arrée. Il sillonnait les monts d’Arrée sur sa carriole grinçante tirée par un robuste bidet au ventre rond de bidet glouton de chardon. On l’entendait venir de loin car il annonçait sa venue d’un appel sonore et entêtant à l’approche des villages. Il débarrassait les familles des pilhous, c’est-à-dire des vêtements usés et autres chiffons. Il était surtout intéressé par les tissus et les tricots de laine qu’il payait au poids. Quant au reste, on en faisait un gros ballot en échange duquel le chiffonnier, considéré comme avare et dur en affaire, offrait un ou deux bols ou encore quelques assiettes en faïence. Les familles lui vendaient aussi les soies du porc abattu dans l’année. Il proposait à la vente un véritable inventaire à la Prévert, de la vaisselle aux lunettes de correction –sans qu’il soit besoin bien entendu de passer par la case ophtalmo ni opticien-. Les chiffons récupérés par le pilhouer étaient ensuite recyclés et transformés en pâte à papier –pour les tissus- dans les moulins à papier –il y en a un tout proche à Kerezeon- et en matelas –pour la laine-. Dans son sillage, voyageaient nouvelles et commérages, contes et blagues, chants et contre-chants, que les habitants des hameaux réclamaient avec avidité. Son passage entretenait le lien entre ici et ailleurs.
On garde le souvenir vivace de l’un de ces damnés, nomades jetés sur les routes par la misère.
Il y a bien longtemps, très longtemps, Veig Richou était lui-même fils de pilhaouer, une malédiction qui comme la misère colle à la peau. Il était né là-haut, sur le versant méridional de la crête des monts, au rude pays de Loqueffret, patrie des pilhaouers et du kan ha diskan, où, suivant un dicton cornouaillais, le diable mourut de froid:
E Loqueffret eo maro
An diaoul gant an anouet.
On le voyait passer, sa tournée l'emmenant inlassablement d'une mer à l'autre, par-dessus les deux chaînes de montagnes, tel un Sisyphe breton. C'était un pauvre hère, misérable au possible, le métier nourrissant mal son homme. Sa carriole, tenant par la force de l'habitude, était tirée par un bidet tacheté, d'aspect aussi miteux que son maître. On l'entendait venir de loin, grâce au bruit caractéristique des essieux mal graissés qui faisaient continuellement: « wig, woeg ».

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Sans âge, il portait une longue barbe, blanche depuis toujours, qui lui mangeait une figure have où brillaient deux petits yeux noirs très mobiles au-dessus d’un nez en bec d'aigle d’une bouche édentée. Grand, voûté, dégingandé, coiffé du large chapeau rond, vêtu du chupenn et du traditionnel bragoù-braz, avec des sabots bien bourrés de paille fraîche, tel se présentait le pilhaouer, qui, sous des dehors atrabilaires méritait toutefois d’être connu.
Il lui était d’ailleurs réservé bon accueil comme on respecte un mendiant familier. On l’entendait arriver précédé d’un sonore « Pilloù évit bolennoù » psalmodié de la carriole. Il apportait les nouvelles des habitants des paroisses voisines, renouvelait les provisions de bonnes histoires, animait la veillée de contes et de légendes qui amusaient les anciens, faisaient rougir les femmes et frissonner les enfants, tel un trait d'union loqueteux entre les villages perdus dans la campagne, les gens et les paroisses lointaines, les fermes, les moulins.
Chaque soir, à la dernière maison visitée, les fermiers lui ouvraient la porte de la grange, et Véig passait la nuit dans le foin odorant ou sur des sacs de blé ou de farine, au-dessus de l'étable ou de la crèche, après avoir participé à la soupe commune et plongé sa cuiller de bois dans la chaudronnée de bouillie d'avoine.
Le lendemain à l'aube, Véig repartait sur sa vieille carriole, que le chemin soit bon ou mauvais, que le temps soit à la pluie ou la brume, que le vent soit glacial ou querelleur. Son seul souci était les loups de l’Arrée qu'il traversait en prenant grand soin de conserver à sa vue la chapelle de Saint-Michel-de-Brasparz, juchée sur sa butte, et que les gens imploraient:
« Sant Mikel vraz a oa an tu
D'ampich youhal ar bleizi du »
Pour oublier sa misère et chasser son ennui, il agrémentait sa triste condition, à l’occasion, dans les petites auberges qui jalonnaient sa route. Perdu dans les vapeurs d'alcool, il chantonnait alors et devenait loquace, confiant avoir, il y a bien longtemps, délaissé par sa jolie épouse, et en avoir conçu une amertume qui lui laissait le cœur en miettes. Il en négligeait ses devoirs de chrétien et noyait son malheur au fond des godets.
Véig Richou ne comptait pas les mois ni les années, malgré ses tribulations, et ne manifestait aucune hâte de rejoindre ses ancêtres.
Mais là-bas, dans l'enfer, le diable « Potr-Ru » se plaignait ferme de cet état de choses: ses entrées en Arrée diminuaient, ce qui commençait à l'inquiéter, comme vous pouvez l’imaginer on est esclave des chiffres et des statistiques. Saint Pierre aussi avait remarqué que les Monts d’Arrée ne fournissaient plus leur contingent habituel au céleste séjour.
Tous deux s'en référèrent au Père Eternel qui les dépêcha sur terre pour régler l'affaire.
Ils arrivèrent à la brune, au pied du Roc'h Trevezel où ils trouvèrent le bidet à demi-écrasé sous sa charge et Véig Richou, aux trois-quarts mort de désespoir.
Le pauvre pilhaouer venant de Kastel-Pol avait voulu revoir une dernière fois Loqueffret et y mourir; mais la carriole, trop lourde, était restée en panne au haut de la montée et Véig, fatigué par le poids des ans autant que par les tracas d'une existence tourmentée, rendit l'âme devant les deux délégués.
Déjà, Potr-Ru voulait s'en emparer.
« J'attends depuis longtemps ce vieux fripon. Sa place est retenue chez moi. »
Mais Saint Pierre intervint.
« Voici les balances, dit-il. Je sais que cette âme n'est pas sans tache, mais elle mérite quand même d'être évaluée avec équité.»
On pesa donc l'âme du pilhaouer. Mais chose extraordinaire, on remarqua qu'elle n'était pas assez noire, assez lourde pour descendre, assez blanche, ni assez pure pour monter.
Comment faire?

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Nos deux émissaires convinrent alors, que Véig Richou resterait indéfiniment sur terre, puisque le purgatoire n'existait pas encore. Pour lui apprendre cette bonne nouvelle, d'un commun accord, on le ressuscita et on le pria de reprendre son ancien métier de pilhaouer. Mais, à leur grande stupéfaction, Véig refusa tout net.
Pour concilier ses bonnes grâces, Potr-Ru sollicita ses services, Saint Pierre aussi.
« Que me faudra-t-il donc faire dans mon nouvel état? Ne comptez surtout pas sur moi pour être facteur, sous prétexte que je connais le pays, je suis rhumatisant. Je ne ferai pas davantage un soldat, un marin ou un fonctionnaire, je ne veux aucun assujettissement. »
« Bon, bon, vous travaillerez pour nous deux. Depuis longtemps nous désirons un commis-voyageur dans les Monts d’Arrée où notre clientèle est fortement en baisse. »
« Mais je n'ai pas d'outils. »
On fouilla la carriole où parmi les chiffons et la ferraille, on découvrit un marteau que Véig refusa, n'étant pas forgeron, une charrue qu'il rejeta, n'étant pas laboureur. Restait une vieille faux toute rouillée, mais dont le tranchant était encore bon. Il l'accepta afin de n’être pas un éternel oisif sur cette terre. Pour éviter des frais d'installation, on lui laissa sa vieille carriole et son bidet décati. Véig était devenu l'Ankou des Monts d’Arrée et se mit immédiatement à l'ouvrage.
Il passa d'abord au Mougau, à Kerbruc, puis à Ty-Kroaz, à Ty-Nevez, à Kerriou et à Kergréac'h…
Très vite, on comprit que Veig avait changé de métier et qu'il rôdait maintenant de préférence la nuit, où il arrivait, comme autrefois, quand on ne le demandait pas, fauchant, fauchant, tantôt pour Saint Pierre, tantôt pour Potr-Ru.
Si, cheminant de nuit, sur les routes des Monts d’Arrée, vous entendez le « wig-woeg » d'une carriole tirée par un bidet tacheté, garez-vous, attendez. C'est Véig Richou qui passe. De sa faux rouillée, il tranche aveuglément les épis verts comme les épis mûrs, les jeunes comme les vieux:
D'ar beb oad
E vez discaret ar hoat.
Accueillir donc comme autrefois le pilhaouer de Loquefret en mémoire de sa vie misérable, lui laisser une petite place chaleureuse à table et partager avec lui une petite douceur dont il avait tant manqué, petit fondant cœur coulant au citron et au beurre salé… Un cœur coulant pour un cœur brisé.

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Pour 4 petits cœurs coulants au citron à partager avec un pilhaouer au coeur en miettes :

200 gr de chocolat blanc pâtissier de qualité 

120 gr de beurre demi-sel bio et cru

2 œufs du poulailler

20 gr de fécule

60 gr de sucre de canne bio (pour le chocolat au lait, mieux vaut baisser la masse à 40 gr)

Un petit citron jaune bio (zeste finement râpé et jus)

 

Préchauffer le four sur 200°, chaleur tournante.

Pendant ce temps, faire fondre au bain-marie le beurre et le chocolat. Dans une jatte, mélanger au fouet les œufs et le sucre, puis la fécule, le zeste et le jus du citron. Ajouter ensuite le mélange beurre et chocolat. Mélanger intimement mais rapidement. Répartir la pâte dans quatre moules. Si l’on souhaite démouler les cœurs coulants, utiliser des moules à muffins en silicone. Sinon, dans des petits moules en porcelaine plutôt hauts et profonds.

Enfourner 10 minutes, puis sortir du four et servir après dix minutes de refroidissement. Une coque croustillante de chocolat s’est formée au centre de laquelle le cœur coulant attend d’être libéré à l’aide d’une petite cuillère tout aussi impatiente.

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Pour démouler, attendre un peu plus longtemps (un quart d’heure à vingt minutes).

Froid, le cœur se fige un peu et devient alors fondant (et tout aussi gourmand).

On peut préparer ces petits coulants la veille, les conserver au réfrigérateur, les sortir afin qu’ils repassent à température ambiante le temps de préchauffer le four.