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Il est de notoriété publique que les portes de l’Enfer, un enfer aussi glaçant que glacé puisque le diable y succombât, sont situées au fond du lac Saint-Michel dans les Monts d’Arrée. Lors de la mise en eau de ce réservoir artificiel furent englouties des terres particulières, landes et tourbières, dont l’origine était pour partie naturelle et pour partie anthropique en raison du pastoralisme. Les tourbières du Yeun Elez ne voient en effet pousser que des plantes particulières : sphaignes, molinies, myrte des marais, osmonde royale, œnanthe safranée, ainsi que la fascinante carnivore droséra. Ce fragile écosystème joue un étonnant rôle d’éponge et stocke d’énormes quantités d’eau qu’il restitue ensuite lentement vers les rivières, endiguant naturellement les inondations et régulant les sécheresses. La tourbe, résultat d’une lente dégradation végétale en milieu acide saturé d’eau stagnante servit bien longtemps de combustible aux habitants de l’Arrée.

BRUYERE CALLUNA VULGARIS

Du Gouezou par exemple, les paysans, une fois l’an au printemps, avant les fenaisons, venaient au pied du mont Saint-Michel prélever la bruyère, appelée la lande, qui servait tout au long de l’année de litière aux animaux. Dans la cour de chacune des fermes du hameau se dressait alors une grande meule de lande qui séchait tranquillement et serait bientôt rejointe par une meule de foin puis une autre de paille au fur et à mesure du déroulement, qui semblait alors intangible, de la belle saison. L’extraction de la tourbe se faisait en même temps que le fauchage de la bruyère au pied du Tuchen Kador. Chacun choisissait un carré de marais, en dénudait la surface, utilisait ensuite la « marre » pour décoller les mottes, puis une bêche bien tranchante, aiguisée sur trois côtés, le « louchet», pour les découper. On extrayait ensuite manuellement de gros cubes de tourbe noire, grasse et humide qu’on laissait sécher tout autour de la zone d’extraction. Une fois séchée, commençait alors le transport de la tourbe jusqu’au Gouezou, tout d’abord à dos d’hommes en raison de l'absence de chemins carrossables dans le marais, dans des sacs de jute ou les « boutig du », de grands paniers d'osier. On empilait soigneusement la tourbe dans les charrettes tirées par de robustes et précieux bidets. Dieu merci, si la tourbe est volumineuse, elle est légère. On n’hésitait donc pas à charger parfois vertigineusement les charrettes pour économiser les allers-retours.

MOTTES TOURBE

Une fois rentré dans chacune des fermes, il fallait décharger les mottes et les stocker généralement sur des claies de brandes disposées sur les poutres des étables au-dessus du bétail. Il fallait cinq à six voyages –et parfois jusqu’à dix charretées pour les familles nombreuses- pour s’assurer un hiver point trop glacial et des repas chauds toute l’année. La tourbe se consumait très lentement, dégageait beaucoup de chaleur mais aussi une fumée dense et une odeur âcre qui imprégnait murs, mobilier et gens. On déplorait aussi une dégradation des marmites en fonte et des chaudrons qui résistaient mal sur les trépieds placés dans l’âtre en raison, probablement, de certains composés chimiques contenus dans la tourbe. L'odeur était telle qu’on raconte que les voyageurs, les pilhaouers par exemple, sentaient l'odeur de leur pays dès qu'ils franchissaient les crêtes de l'Arrée entourant le Yeun. On persifle même prétendant que, sur les marchés du Léon, on reconnaissait un "montagnard" à l'odeur de la tourbe qui l’imprégnait tout entier… Mais cette tourbe providentielle, qui assurait la survie des mois noirs au printemps, permettait aussi une cuisine originale comme au Gouezou où l’on se souvient d’un mode de cuisson à l’étouffée dans les marmites recouvertes de mottes incandescentes. Ce four improvisé offrait des gourmandises mémorables comme les pommes de terre rôties au saindoux, le pâté de cochon ou encore le far kokellen.

TOURBIERES YEUN ELEZ

L'extraction de la tourbe du Yeun Elez cessa pour l'essentiel au début des années cinquante, victime de la concurrence du charbon et du pétrole. La fin de l'exploitation de la tourbe ainsi que l'abandon des utilisations agricoles du marais ont entraîné une modification du milieu: les Anciens ne reconnaissent plus "leur" marais, envahi par les saules, la bourdaine, la molinie mais où évolue en toute liberté retrouvée et fantaisie impertinente le petit peuple ensorcelé des marais, fées et sorcières, korrigans et poulpiks.

C’est d’ailleurs aux fées qu’on doit, fruit d’une heureuse sérendipité, d’avoir découvert il y a plus de mille fois mille ans, les richesses de la tourbe des marais. En ce temps-là, dans tout l’Arrée, il n’y avait pas un lieu où il y eût plus de fées que le Yeun Elez. Les nuits de pleine lune, on les voyait danser et chanter joyeusement sur la lande. Or, il advint qu’un Géant cruel –évidemment-, en mal de sédentarité, vint s’installer au sommet du Tuchen Kador. Sa demeure était une haute tour ensorcelée entourée d’un grand jardin dans lequel nul ne pouvait pénétrer car il était gardé par un redoutable serpent venimeux particulièrement hideux. Quant au Géant, satisfait de ses quartiers, il s’en allait toutes les nuits, armé de ses poings gigantesques, pour quérir des proies alentours. Et quand il rencontrait une fée, il l’assommait et la dévorait les yeux mi-clos, avec une mine friande, comme on déguste un bonbon, un macaron ou une pâtisserie parisienne à la mode. Aussi, bientôt, car le Géant avait de l’appétit et de la gourmandise, s’essouffla puis s’éteignit doucement le chant des fées dans les landes et les marais du Yeun Elez.

Il y avait en ce temps-là, dans le hameau du Gouezou, une jeune fille déterminée et soupe au lait, mi fée et mi sorcière, qui s’exaspéra des exactions du malotru glouton. Un jour, elle se décida et s’en alla trouver la reine des fées qui vivait dans le coin, plus loin, encore un peu plus loin. La jeune chipie flamboyante était polyglotte : elle connaissait la langue des oiseaux, des sorcières, des grenouilles, des fées et des cagouilles. Après avoir ourdi son funeste projet avec l’assentiment de la reine, elle s’en alla, par une nuit aussi sombre que ses desseins d’occire l’insatiable Géant.

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Le géant avait en effet l’habitude de rencontrer, presque chaque nuit, sous un grand pommier sauvage, une sorcière délicieusement affreuse à qui il faisait une cour touchante. Ce faisant, tout entier occupé à séduire sa laide amie, il baissait sa garde et ne se méfiait de rien. Il s’agissait donc d’obtenir la complicité de tous les oiseaux qui craignaient le géant pour que ceux-ci pussent aider la la fée chipie à attacher un arc et une flèche sur une branche du pommier. Alors, pendant que le géant ferait sa cour, la fée tirerait une flèche contre lui. Simple et (presque) sans risque. On guetta donc le géant, patiemment, nuit après nuit, du crépuscule à l’aube. Or, une nuit, comme le géant s’était rendu sous le pommier, et qu’il y attendait vainement la sorcière occupée à commettre d’odieux maléfices, il s’endormit, s’octroyant présomptueusement une sieste postprandiale après avoir bouloté quelque fée aventureuse. Profitant de ce sommeil providentiel, la fée décocha la flèche pleine de magie –bien sûr- qui transperça le Géant et le tua net. La fée jugea prudent de s’éclipser incontinent. Et elle fit bien : la sorcière arriva peu de temps après sur le lieu du rendez-vous, y trouva son amoureux occis et s’en étonna grandement. Tout à sa consternation et à son chagrin, elle n’entendit pas approcher les oiseaux qui, n’ayant désormais plus rien à craindre du Géant, se précipitèrent sur elle et la transpercèrent de leurs becs acérés. Sur le point de passer de vie à trépas, la sorcière offusquée lança une ultime malédiction : désormais, tous les fruits du pommier sauvage feraient grincer des dents à tous ceux qui en mangeraient. Et c’est depuis ce temps-là que les fruits des pommiers sauvages sont aigres. Et toc.

TOURBIERES YEUN ELEZ 2

Quand il vit que le Géant et la sorcière étaient morts, le serpent qui gardait le jardin éprouva une peur absolue, se tordit sur lui-même et mourut d’apoplexie. Libérées, délivrées, les fées survivantes revinrent donc peupler le Yeun Elez et les abords du Tuchen Kador qu’elles avaient préféré fort sagement déserter ces temps derniers. Au bout de quelques jours, force fut de constater que plus rien n’était comme avant à cause de l’épouvantable puanteur qu’exhalait le cadavre du monstre dont personne n’avait voulu se charger. Elles creusèrent une grande fosse pour enterrer le Géant. Mais il était bien trop grand ! Il fut décidé d’y mettre le feu afin d’en disperser les cendres aux quatre vents. Cependant, à peine le brasier démarré, les flammes devinrent si violentes qu’elles débordèrent de la fosse et se mirent à brûler tout alentours. Les fées durent en toute hâte aller chercher de l’eau du marais pour éteindre l’incendie. Quand tout fut terminé, elles aperçurent sur les côtés de la fosse des mottes noires et légères. Elles les emmenèrent dans leurs demeures, et là, elles comprirent que cette matière nouvelle constituait un excellent combustible pour cuisiner les potions enchantées et se chauffer. Et l’on raconte que c’est ainsi que furent découvertes les tourbières du Yeun Elez.

De nos jours, les fées sont toujours là, et, pour commémorer l’événement, elles allument régulièrement des feux follets sur la lande, au pied du Mont Saint-Michel-de-Brasparts, pour danser et chanter en compagnie des korrigans. Et elles y dégustent des petites mousses au cassis d’une légèreté elfique. Tout est donc bien qui finit bien.

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Pour 6 desserts légers comme l’air !

125 gr de cassis frais ou congelés

1 blanc d’œuf

60 gr de sucre

2 cuillères à soupe de jus de citron

Le zeste finement râpé du citron

12 sablés à la cannelle et au sucre de canne (c’est par ici  http://gouezou.canalblog.com/archives/2014/07/05/30198514.html )

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Placer dans le bol du robot-pâtissier muni du fouet les cassis, le blanc d’œuf, le sucre, le zeste et le jus. Fouetter sur puissance maximale pendant dix minutes. Il est prudent de placer un torchon sur le robot pendant cette opération pour éviter in fine de repeindre sa cuisine en rose.

Pendant ce temps, concasser les biscuits au mortier jusqu’à obtenir un sable grossier : le répartir dans six verrines.

Placer la mousse obtenue (le volume est impressionnant) dans une poche à douille (ou un sachet de congélation dont on découpera un angle) et garnir les verrines. Placer au congélateur jusqu’au moment de servir.

C’est tout !