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« Par monts, par vaux, près des rivières,

Les frimas font à volonté

Des blocs d'ombre et d'humidité

Avec le gisement des pierres.

MOUGAU 01

Sous le vert froid des houx, des lierres,

Sous la ronce maigre, - à côté

Du chardon dévioletté

Cela dort dans les fondrières,

Plein d'horreur et d'hostilité,

Donnant aux brandes familières

Une lugubre étrangeté.

 

Mais sitôt qu'on voit les chaumières

Refumer bleu dans la clarté,

C'est le soleil ressuscité

Qui refait couleurs et lumières,

De la vie et de la gaieté

Avec le gisement des pierres. »

(Les pierres, Paysages et paysans, 1899, Maurice Rollinat)

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Se remémorer, même partiellement et imparfaitement, les vers de Rollinat en parcourant l’allée mégalithique du Mougau au milieu de la lande fleurie, ajoncs et violettes, genêts et jacinthes des bois. L’air en est parfumé et le soleil réchauffe précautionneusement le Mougau dans la quiétude du vaisseau funéraire, lieu de recueillement millénaire, près du bosquet de houx. Et soudain, une petite voix de crécelle égratigne le silence : « Connais-tu l’histoire de la Fée des houx ? » La petite sorcière toute noire aux yeux bleus n’attend pas de réponse, sa question étant purement rhétorique. Déjà elle s’assoie et commence son partage : « Il y a bien longtemps, si longtemps qu’il n’y a plus que moi, Mayonne à m’en souvenir, vivait ici au Mougau dans une masure pleine de courants d’air et au sol de terre battue, un vieillard et sa bien vieille femme. Ils étaient si vieux que leur peau était parcheminée. Ils étaient si pauvres qu’on leur voyait les os sous cette peau. Ils devaient tout le jour ramasser du bois pour nourrir leur famélique foyer, travailler leurs maigres terres, sarcler leur méchant potager et nourrir à l’aide de graines et d’eaux grasses leur unique cochon maigrichon. La vieille, courbée sous le poids de son faix de brande, se lamentait : « C’est un bien triste existence que la nôtre. Nous sommes brisés par les ans, la faim et la misère. » Le vieux, ployant sous la charge de son panier de tourbe, renchérit : « Il me tarde de quitter cette vallée de larmes où nous n’avons  vécu que fléaux et calamités ». Et une larme de désespoir roula sur sa joue et s’écrasa sur la lande. Elle pénétra dans la mousse, puis glissa dans la terre et atteint les racines du bosquet de houx.

MOUGAU 02

Les branches du  houx frémirent, comme si elles s’ébrouaient, s’écartèrent et apparut une petite créature qui en descendit dans un bruissement. La petite chose étrange, la tête ceinte d’une couronne de houx, les oreilles, le tour de cou et de poignets ornés de petites baies de houx vermillon, sauta sur l’allée couverte, s’assit et dans un joli sourire très doux s’adressa aux deux vieux interdits : «Bonjour la vieille ! Bonjour le vieux !  Je suis la Fée des Houx et vos lancinantes lamentations ont troublé ma pause postprandiale –la Fée se piquait en effet de connaissances encyclopédiques et mettait un point d’honneur à soigner son langage- et m’ont émue. Tenez ! Voici une bourse ensorcelée pleine d’or : disposez de cet or comme il vous plaira ; comme une source, jamais cette bourse ne tarira ! Faites bombance et la fête ! Transformez votre quotidien ! Profitez de vos vieux jours et vivez enfin heureux ! » Les deux vieux auraient bien souri de toutes leurs dents s’il leur en était resté : ils remercièrent chaleureusement la fée en souriant avec leurs regards embrasés que la vie immédiatement avait reconquis. « J’y mets toutefois une condition, ajouta la fée –ce qui jeta un froid, c’est évident-. Voici un pot de grès, couvert et scellé. Nous allons l’enterrer ensemble dans l’allée couverte. Vous ne devrez toutefois jamais, au grand jamais, chercher à savoir ce qu’il contient. » Ainsi fût fait. Les vieux jurèrent sur la tête de leur cochon maigrichon qu’ils respecteraient l’exigence de la fée, creusèrent au cœur de l’allée couverte un trou, y placèrent avec la fée le pot de grès, rebouchèrent le trou. Puis la fée disparut…

Les deux vieux coururent –façon de parler bien entendu, ils se hâtèrent avec lenteur- au marché de Sizun et remplirent leurs cabas de grasses cochonnailles, de bon pain frais, de beurre jonquille et de légumes parfumés. Ils louèrent les bras des jeunes désœuvrés qui ramèrent les victuailles au logis des vieux au Mougau. Ils firent ainsi bombance avec leurs voisins et leurs amis. Ils se découvrirent par la même occasion plus d’amis fidèles qu’ils ne pensaient. Les deux vieux firent marcher l’économie du pays en se faisant construire une belle ferme en pierres de tailles et couverte d’ardoises de montagne aux lignolets sculptés. Ils achetèrent des terres grasses et peuplèrent leurs prairies de bétail dodu, leurs champs d’ouvriers vigoureux, leur soue de cochons grassouillets, leur basse-cour de poules vigoureuses pondant plusieurs fois par jour. Une cuisinière, la plus fine et douée du canton, entra à leur service et leur prépara chaque jour les plats les plus délicieux qu’on ose imaginer. Un drapier les habilla de soieries et de toiles fines. L’hiver les cheminées ronflaient avec bienveillance. L’été, les vieux se rendaient à Carantec sur la plage de sable blanc et fin comme de la poudre d’or.

Petit à petit, au fur et mesure que les années, les jours, les heures et les minutes passaient, l’ennui envahit subrepticement leur quotidien. Ils n’avaient en effet plus rien d’autre à faire qu’à profiter du jour et de leur bonne fortune. Il faut croire qu’on s’en lasse… La vieille et le vieux, se promenant autour de leur rutilant logis, jetaient de plus en plus souvent un œil curieux à l’allée couverte sous laquelle reposait le pot de grès. Insidieuse, l’obsession lancinante faisait son chemin comme une gangrène dans leurs esprits désœuvrés. Ce qui devait arriver… arriva.

Un beau soir, après avoir partagé sans grand appétit le repas le plus opulent du monde, le plus riche en goûts, en parfums et en ingrédients subtils, ils échangèrent un regard pesant et, n’y tenant plus, se précipitèrent, clopin-clopant tout de même, sous l’allée couverte, chacun une houe à la main. Ils creusèrent avec une frénésie impatiente –qu’ils n’avaient plus éprouvé depuis longtemps- et mirent au jour –façon de parler, car le soleil se couchait- le pot de grès. Ils l’ouvrirent furieusement… pour en découvrir un contenu de cendres grises. Interloqués, profondément déçus mais prodigieusement satisfaits de leur curiosité enfin nourrie, ils refermèrent le pot, l’enterrèrent à nouveau et partirent se coucher, l’âme à la fois tourmentée et en paix. « Nous ne dirons rien ! » se promirent-ils l’un à l’autre.

Le lendemain matin, lorsque les deux vieux, après leur copieux petit déjeuner, ouvrirent leur bourse pour donner quelque monnaie à la cuisinière pour les repas du jour, ils n’y trouvèrent que de la poussière grise. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, en larmes. Une petite voix aigrelette interrompit leurs lamentations : « Même quand on a tout vu, la curiosité invente du nouveau, dit la Fée des Hous, citant Heidegger car elle se piquait aussi de philosophie. Vous n’avez pas respecté votre parole et n’avez pas su résister à cette curiosité qui pervertit le monde ! Vous voilà pauvres à nouveau… Je vous laisse à votre triste condition… » Et la Fée des Houx, secouant lentement et tristement la tête, disparut à jamais ». Et Mayonne s’est levée, a secoué sa jupe et s’en est allée, tout comme la Fée des Houx.

En quittant les lieux, un peu troublée quand même, le Gouezou aperçoit dans une ruine du Mougau deux silhouettes accroupies près d’un âtre éteint partageant tristement des petits pains plats de blé noir farcis aux herbes sauvages et un brouet d’herbes.

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Des petits pains farcis aux herbes façon gözleme (ici aux épinards et féta) (pour 4 personnes)

Pâte :

500 gr de farine de blé noir complète

260 gr d’eau tiède

10 gr de sel

Une cuillère à café de sucre

6 gr de levure de boulangerie

 

Pour la farce :

300 g de feta (si possible du fromager)

250 g environ de pousses d’épinards, de pissenlits, de roquettes, d’oseilles en mélange

150 g de ricotta

2 gousses d’ail (ou un bouquet d’ail des ours ou triquètre en saison)

2 petits oignons

Un petit bouquet de persil plat

Paprika

Coriandre en poudre

Sel de Guérande

Huile d’olive

Yaourt maison au lait entier et un peu de jus de citron pour servir

 

Préparer la pâte. Mélanger la levure avec l’eau et le sucre et laisser fermenter 10 minutes. Ajouter la farine avec le sel. Travailler la pâte de manière à ce qu’elle devienne lisse, souple et homogène. Elle sera peut-être un peu collante, c’est normal. Former une boule, la mettre dans un saladier, couvrir de papier film le récipient et laisser lever une demi-heure environ (elle doit presque doubler de volume).

Pendant ce temps faire revenir l’ail et l’oignon ciselés dans trois cuillères à soupe d’huile d’olive. Ajouter une très généreuse pincée de coriandre et une autre de paprika et laisser torréfier un peu. Baisser le feu, ajouter les herbes et cuire 5 minutes environ. Saler et laisser tiédir. Mélanger la féta émiettée avec la ricotta puis incorporer les herbes.

Diviser la pâte en huit boules. Étaler une boule à la fois sur un plan fariné en forme de rectangle de 20×30 (même un peu plus). Poser sur la moitié un quart de la farce en laissant une marge de un bon centimètre sur les côtés. Replier avec la deuxième moitié de la pâte. Sceller bien les bords. Procéder de même de avec le reste de pâte et de farce. Badigeonner chaque chausson avec de l’huile d’olive.

Pour la cuisson, trois options : au four, à la poêle ou, mieux encore, sur le bilig. Chauffer une poêle à fond épais (ou donc le bilig) sans matière grasse. Y cuire les gözlemes des deux côté de manière à ce qu’ils colorent pendant une dizaine de minutes. Servir de suite ou tiède ou même réchauffés au four à 150°C avec du yaourt et un peu de jus de citron.