100_3153

Et si… Et si... Et si Marie-Angèle Duval n’était pas née fille, bretonne, paysanne et pauvre... Cédons à l’uchronie et rêvons en technicolor : en 1905, Anjela naît garçon dans un milieu aisé, citadin et lettré. Après de longues et brillantes études –hypokhâgne et khâgne-, encouragée par des parents cultivés, poussée par ses maîtres,  distinguée par un éditeur parisien empressé, elle écrit, rencontre la presse et le succès, fait un joli mariage et de beaux enfants, collectionne les maîtresses et les prix, entre à l’Académie  puis dans la Pléiade, avant de disparaître, chérie des foules, alors qu’un président, des trémolos dans la voix, dépose avec affectation un simple crayon gris sur son cercueil dans la cour des Invalides… Eh bien non… Cela ne s’est pas exactement passé comme ça.

J005

 

Bien plus qu’une poétesse paysanne de langue bretonne portée en étendard par les années soixante, Anjela Duval est une femme qui a fait exactement ce qu’on n’attendait pas d’elle et en toutes circonstances. Avec une remarquable constance et une ténacité tranquille. Elle voit le jour en 1905 dans une famille de paysans trégorrois au nord-ouest des Côtes-du-Nord –département rebaptisé dans les années quatre-vingt-dix d’un toponyme touristico-compatible : les Côtes-d’Armor-, troisième enfant d’une fratrie fantôme. Elle ne connaîtra jamais en effet ses grand frère et grande sœur et grandit donc seule entre ses parents dans la cour de la ferme familiale. Arrachée comme beaucoup d’enfants à un cocon breton structurant, elle est confrontée avec une certaine violence à la langue française qui lui est imposée comme à ses pairs par l’école de la République. Elle ne fréquente l’école des sœurs du bourg voisin que quelques années, de  huit à douze ans, avant de la quitter définitivement pour la vie à la ferme.  « Evidon-me, va bugaleaj a oa echu an deiz ma oan kaset d’ar skol… » « Pour moi, l’enfance s’est terminée le jour où l’on m’a envoyée à l’école. L’école, un monde de paradoxe, un monde cruel mais aussi prodigieux, séduisant et magique… »« Ar skol ? Ur bed kriz. Met ivez ur bed marzhus, hoalus ha strobinellus ». « Va, je ne te hais point » en quelque sorte.  

Marie-Angèle qui adoptera plus tard la version bretonne de son prénom Anjela va donc se nourrir l’âme et l’esprit de l’air du temps, suivre le cycle de la nature à l’aune d’un bon sens ancré dans les siècles, cultive et se cultive, ne ménage pas sa peine aux côtés de ses parents, puis seule lorsqu’ils auront quitté ce monde. Car Anjela ne convolera jamais, même si quelque beau marin à pompon aura –dit-on- fait chaviré son cœur dans les années vingt. « Le marin que j’aime, il est loin d’ici » dit la comptine. Elle épouse la terre… « La terre, c’est la seule chose pour laquelle il vaille la peine de vivre et de mourir » dira-t-elle au soir de sa vie. Les jours succèdent aux jours, les saisons aux saisons. Après les labours et les semailles, viennent les fenaisons et les moissons. Après les mois noirs, Noël et Jour de l’An, voilà les Pâques puis la Saint-Jean qui embrase tous les hameaux de la paroisse.

P005H001

C’est d’un monde qui disparaît inexorablement dont finit par témoigner Anjela qui, une fois le jour enfui et les travaux de la ferme accomplis, couche sur des cahiers d’écolier, des dos de courriers et d’enveloppes et des bandes d’expédition des journaux -on ne gâche rien- des poèmes singuliers et sensibles, en breton. On est au mitant du siècle, et l'abbé Marsel Klerg, directeur de la revue catholique Barr-heol, l’oriente sur Ar Bed Keltiek, revue généraliste dirigée par Roparz Hemon. Paysanne peu lettrée, pauvre, vieille fille et quinquagénaire mais intensément libre, elle y est publiée avec l’enthousiasme des cercles restreints. Les lecteurs bretonnants –essentiellement universitaires- tombent sous le charme de la langue ciselée et authentique de la poétesse de la terre. Une providentielle émission de télévision de l’ORTF qui en dessine un portrait sensible en 1971 l’expose dans la petite lucarne si populaire. On l’y voit, simplement et sobrement assise au coin de l’âtre ou dans un pré, son chien sur les genoux, qui partage avec un interlocuteur empathique, André Voisin, -et un formidable accent (ses h aspirés et ses r roulés sont un vrai bonheur)-, son quotidien, ses souvenirs, son regard impertinent sur ses contemporains : la disparition de la langue bretonne, de la société paysanne, des fêtes et des talus, l’amour de la vie, du labeur et de la terre, les champs et les animaux nommés –soulignant que lorsque les mots manquent aux hommes et aux femmes, c’est le sens qu’ils tentent de donner au monde qui s’obscurcit-  … Elle se livre sans fard et sa belle simplicité séduit la France des Trente Glorieuses arrogantes. Mais cette soudaine notoriété génère aussi un flot montant de courtisans qui se succèdent dans la cour de sa ferme qu’elle ne quittera jamais. « Je suis née là. J’ai toujours vécu là. Ça fait partie de moi-même. Qui n’a pas de terre n’a pas de racines. »

Anjela-Duval114297072_o

 Alors que la société paysanne bretonne d’hier disparaît et que la langue s’efface, ses vers deviennent des bouées et ses poèmes un amer dont les intellectuels, les chanteurs et les universitaires bretons vont se saisir.

Libre jusqu’au bout de sa vie –qu’elle quitte en 1981-, elle aura donc sauté très tranquillement et tout aussi discrètement tous les obstacles que la vie aura dressé devant elle. C’est à la grâce et à la force de ses poignets sans aucune aide –ni de sa famille, ni de la société patriarcale, ni de l’école de la République, ni des institutions, mais sans aménité aucune- qu’elle aura brisé tous les tabous pour apparaître aux yeux du monde, fleur de poésie éclose. Son œuvre numérisée  est désormais publiée sur Gallica de la BNF, ses rares émissions conservées par l’INA, l’ensemble de ses écrits étudié à l’Université. Sans lesquelles elle a existé. Une femme libre.

On lui offrira très simplement une petite crème douce de lait de Bretonne pie noir parfumée à l'anis vert frais accompagnée d'une petite salade de fraises gariguettes de pleine terre. Libre, c'est tout.

100_3154

Pour 8 petites verrines toutes fraîches et une poétesse libre :

1 litre de lait entier bio et cru de vache Bretonne pie noir

Un petit bouquet d’anis vert fraîchement cueilli

2 poignées de pioka ou 5 feuilles de gélatine ou l’équivalent d’agar-agar

80 gr de sucre en poudre

250 gr de petites fraises gariguettes

½ citron

2 cuillères à soupe de sucre

100_3157

Amener le lait à ébullition dans une grande casserole et y plonger le bouquet d’anis. Eteindre le feu et laisser refroidir à couvert.

Equeuter les fraises, si elles sont un peu grosses, les couper en deux ou en quatre puis les placer dans un récipient (par exemple un bocal). Ajouter le jus du citron et le sucre. Fermer le récipient et placer au réfrigérateur jusqu’au moment de servir.

Lorsque le lait a refroidi, les fleurs ayant infusé, filtrer le tout au chinois. Laisser la gélatine se réhydrater dans un récipient d’eau fraîche. Prélever un peu du lait infusé (l’équivalent d’un petit verre), le placer dans une petite casserole, l’amener à ébullition avec le sucre et y ajouter alors la gélatine essorée. Eteindre le feu, bien mélanger puis ajouter ce mélange au reste du lait. Verser en verrines et placer au réfrigérateur quelques heures (une nuit).

Au moment de servir, répartir la petite salade de fraises citronnées sur les panna cotta. On peut également ajouter quelques petites feuilles d’anis vert au pour faire joli !