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« Elles ont durement lutté.

 

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Les glaces denses

Avaient meurtri leurs corps, et les vents qui hurlèrent

Du bordé jusqu'aux mâtures hautes, fauchèrent

Des hommes, sous les agrès rompus.

Les cadences

Mortelles de la mer ont rythmé ce combat

Sans fin, jour après jour, jusques aux soirs fatals.

Les triomphantes sont rentrées aux ports natals,

Elles y paient rançon des nefs sombrées, là-bas. (…) »

(Cimetières de navires-goélettes, Anita Conti)

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Touchée par l’indécente abondance et l’incroyable gaspillage des ressources du nord, la précarité alimentaire du sud et la fragilité des ressources halieutiques, venue tout droit d'un temps où l’on enfermait moins les gens dans des petites boîtes et où beaucoup de choses s’inventaient, Anita Conti, bergère d’estran et baroudeuse d’océans, aura lutté toute son existence pour que règne –enfin ?- un certain équilibre… Cet esprit infiniment libre voit le jour dans une famille aisée à la fin du Grand Siècle, en 1899. Son berceau d’osier voyage comme les malles parentales, de Bergen à Gibraltar, en passant par Istanbul, au gré des coups de cœur d’une mère lettrée et fantasque. Lors des escales au bercail de Seine-et-Oise –cocon doré-, la petite Anita s’ouvre encore au monde, plongée dans la riche bibliothèque grand-paternelle et découvre auprès de son père, chirurgien de renom, et des amis qui partagent la table familiale –comme Pierre et Marie Curie- le monde fascinant des sciences, tout comme les bienfaits du sport –les théories hygiénistes du Dr John Harvey Kellogg sont dans l’air du temps-: marche, natation, équitation… Mens sana in corpore sano en quelque sorte.

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Des fées lumineuses se sont donc penchées sur le berceau de cette petite fille qui acquiert le fol amour de la liberté et de la curiosité… "Je suis une femme réussie plutôt qu'un garçon manqué" aimait-elle à dire. Sa boussole intérieure la guide judicieusement et l’affranchit des codes sociaux de ce XXème siècle balbutiant : elle s’adonne brillamment à la reliure d’art, séduit par sa pétillante exigence le tout-Paris littéraire des années vingt puis trente, devient journaliste, convole –un peu pour les convenances quand même- avec un diplomate providentiellement peu encombrant. A la suite de la publication en 1934 de son enquête pointue sur les parcs ostréicoles insalubres, elle est remarquée et embauchée par l’Office scientifique et technique des pêches maritimes au sein duquel elle découvre et s’engouffre dans une science balbutiante : l’océanographie. A compter de là, appareil-photo en bandoulière puis caméra au poing, elle mènera sa barque embarquée aux côtés des forçats de la mer. A bord du Président Théodore Tissier, premier navire océanographique français, elle sillonne l’Atlantique, du nord au sud, dans une campagne de sonde des fonds : Golfe de Gascogne, mer d’Irlande, Terre-Neuve. Elle embarque ensuite sur le Viking, un chalutier morutier de Fécamp pour cinq mois de pêche au milieu des glaces du Spitzberg et de l’île aux Ours avant que le tourbillon de la guerre vienne balayer l’Europe.

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L’insoumise gagne une flotte sécessionniste qui, du port de Saint-Malo, fuit les réquisitions de l’occupant nazi et met le cap sur les côtes africaines. L’océanographe cartographie alors ces eaux poissonneuses pour le gouvernement d’Alger et découvre alors les méthodes de pêche des populations locales auxquelles elle transmet son savoir et son bon sens : «Ici, en Afrique, vous avez trop souvent faim. Je suis venue pour vous aider à manger » s’exalte-t-elle avec candeur et conviction. Au lieu de gagner Cannes où sa famille s’est confortablement réfugiée, elle s’installe dans les pirogues de Casamance sous un soleil de plomb, dort dans une modeste case -tourmentée par les moustiques-, se fond au cœur des populations des pêcheurs d’Afrique de l’Ouest, partage mil et poissons bouillis, s’attelant à observer, à étudier et améliorer les gestes et les pratiques, épousant le credo confucianiste « Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson ». A l’aube des années cinquante, les priorités politiques changent et Alger cesse de financer cette œuvre humanitaire qui n’avait pas dit son nom. Financements coupés, Anita Conti rentre donc en métropole, le temps –d’un claquement de doigts- d’épouser d’autres projets, elle se retrouve en 1952 à bord du Bois-Rosé, un chalutier flambant neuf, pour un huis-clos morutier de plusieurs mois avec soixante « garçons » embarqués. Après la moiteur de l’air et les morsures du soleil, c’est le mordant de la bise et tranchant des glaces qui l’attendent. C’est également un monde aussi attachant qu’effroyable qu’elle croise donc à nouveau : impératifs de rentabilité, promiscuité, violence des éléments, virilité des rapports humains, travail à la chaîne, odeurs, fatigue, froid, tempête, roulis intenses, tangages incessant,... Anita devient le témoin unique d’une rude vie qui s’estompera bientôt, celle des Terre-Neuvas, forçats de la morue, à bord de navires usines qui raclent aveuglément les fonds des océans, massacrent et éventrent des milliers de tonnes de poissons et rejettent à la mer les déchets comme les cadavres des espèces commercialement non valorisables sans états d’âme.

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Pour dépasser le rapport de mission, sec et restreint, qu’elle produit à son retour, elle se plonge dans l’écriture de « Racleurs d’océans » qui, poétique et visionnaire, alerte sur l’immense gaspillage que génère ce massacre aveugle. « Aujourd’hui en décembre, sur la mer balayé par le froid polaire, à cent milles de toute côte, les bateaux tournent sans fin comme des chevaux de cirque sous le fouet des vents. Tous rejettent des tonnes de matériaux alimentaires : ailleurs des territoires entiers sont privés de nourriture : quel gâchis ! » A partir de ce moment, tout en continuant son travail de scientifique, elle porte son combat sur la scène médiatique, réfléchit à modifier les chaluts, ces nasses aveugles, en pièges intelligents, rêve de développer les fermes aquacoles, continue à naviguer –Japon, Alaska, Norvège, …- et à écrire. Au soir de sa vie, oubliée de tous, inconnue des administrations –assurances maladie et retraite-, elle pose son sac à terre, loin de la mer, et glisse dans la vieillesse et la solitude… De belles rencontres vont la sortir de l’oubli, la propulser à nouveau sur le devant de la scène médiatique, et, dans un ultime pied de nez, elle finira sa vie, en 1997, entourée d’amis humains, à Douarnenez, entre terre et mer, berceau de l’industrie sardinière. Ses cendres seront dispersées en mer d’Iroise : elle y vit désormais au beau milieu du petit peuple joyeux des morgans, non loin d’Ouessant. En gourmande épanouie, elle y goûte sûrement, entre deux marées éreintantes, cette soupe du Ponant aux joues soyeuses de cabillaud, aux palourdes, aux cocos de Paimpol, au lard fumé et au blé noir.

 

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Pour 4 Terre-Neuvas et une océanographe :

200 gr de joues soyeuses de cabillaud

150 g de poitrine de porc blanc de l’Ouest bio, salée et séchée

1 branche de cèleri bio

4 carottes bio

8 pommes de terre bio

100 gr de cocos de Paimpol frais précuits dans un bouillon d’herbes aromatiques

8 oignons rosés de Roscoff 

100 gr de graines de sarrasin bio

1 feuille de laurier

Un petit bouquet de thym frais du jardin

Un beau bouquet de persil plat  

1 kg de palourdes fraîches sauvages de la Baie de Morlaix

Un litre de bouillon (de kig ha farz par exemple) ou d’eau de source

250 gr de crème fraîche épaisse crue et bio

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Les meilleures palourdes sont sans conteste celle qu’on glane sur l’estran avec de la patience, l’œil affûté et l’horaire des marées du SHOM à portée de main. On trouve également ces palourdes sauvages chez certains bons poissonniers comme au marché de Morlaix… 

Bien les rincer sous l’eau froide afin d’éliminer le sable, et les placer, avec la moitié du bouquet de thym frais et du poivre du moulin, dans un faitout couvert sur feu vif en remuant de temps en temps. Les palourdes seront cuites lorsqu’elles sont ouvertes. Quelques minutes suffisent. Jeter, sans autre forme de procès, les palourdes qui ne sont pas ouvertes. Réserver les autres à couvert hors du feu.

Faire torréfier le blé noir pendant une quinzaine de minutes dans un plat en tôle à four chaud (200°, chaleur tournant). 

Faire revenir les lardons dans un grand faitout. Le secret est de les faire cuire très doucement, pour en sortir la graisse sans les brûler. 

Pendant ce temps, découper finement le céleri et émincer les oignons avant de les ajouter à la préparation. Faire revenir le tout à feu doux avec la feuille de laurier et le thym jusqu’à ce que les oignons soient translucides.

Ajouter les pommes de terre et les carottes coupées en dés, les cocos de Paimpol sommairement égouttés, le jus des palourdes filtré et le bouillon (ou l’eau) et porter à ébullition après avoir bien remué. Ajouter alors le blé noir torréfié en pluie et laisser cuire à couvert environ 30 minutes à feu doux jusqu’à ce que les pommes de terre et le blé noir soient bien tendres. Dix minutes avant la fin de la cuisson, plonger les joues de cabillaud et ôter le couvercle pour permettre de concentrer le bouillon. Il est inutile de saler, le lard, l’eau de mer des coquillages et les palourdes elles-mêmes s’en chargent.

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Préparer quatre  bols en déposant au fond de chacun d’eux une petite poignée de persil ciselé, les palourdes décoquillées et enfin, pour les amateurs, le piment émincé.

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Dans la soupe, ajouter la crème fraîche, remuer soigneusement puis,  remplir chaque bol d’une louchée fumante. 

Servir immédiatement. Plonger une cuillère impatiente dans ce plat roboratif, savoureux et complet.