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Voie maritime délicate, le rail d’Ouessant est une portion étranglée d’autoroute de la mer au trafic extrêmement dense, ce qui, si l’on prend en compte des paramètres antédiluviens, -comme par la proximité d’une côte acérée, des conditions météorologiques qu’on qualifiera pudiquement de versatiles-, combinés à des impératifs de rentabilité très ancrés dans notre temps rend les conditions de navigation parfois périlleuses… La liste est bien (trop) longue des accidents dramatiques ayant défiguré cette côte nord du Finistère qui voit s’unir dangereusement les eaux émeraude de la mer d’Iroise à celles de la Manche. On citera pour mémoire le naufrage de l’Amoco Cadiz, en 1978, dont on a fêté tristement les trente ans cette année… Depuis, le CROS Corsen veille –ouvert en 1982-, l’Abeille Bourbon dans les starting-blocks lorsqu’une dépression se creuse… Mais bien avant ces géants des mers, les navires plus modestes se fracassaient déjà depuis des siècles sur les côtes finistériennes…

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Longeant, l’angoisse au ventre, les traîtreux cailloux, plaçant leur survie dans les éclats des phares et les hululements lugubres des cornes de brume et de houle, de nombreux marins ont perdu ici leurs navires, leurs cargaisons voire leur vie. Une tradition millénaire laissait les populations littorales impécunieuses profiter de cette providentielle fortune de mer, après avoir secouru les malheureux naufragés bien entendu. Jules Michelet et Guy de Maupassant s’en font l’écho, on murmure –mais ce sont des persiflages éhontés bien sûr- que les habitants du pays Pagan aidaient la nature déchaînée à drosser les riches navires marchands du côté de Kerlouan en faisant déambuler leurs vaches –cornes ornées de flambeaux- sur les falaises pour simuler la présence d’un port. Billevesées et fariboles… Qui sait ?

Autour des îles du Ponant –Molène et Ouessant-, le danger était encore plus grand et de nombreux drames émaillent les mémoires des anciens : de La Cordelière d’Anne de Bretagne en 1513 au Drummond Castle en 1896, en passant par des dizaines d’autres comme le Paramaïbo en 1776, la Laure en 1845 ou encore l’étonnante histoire du Vesper en 1903.

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Une lugubre nuit de novembre, au cœur des mois noirs qui glacent les sangs, un pinardier marseillais, le cargo à vapeur Vesper, -avec à son bord son capitaine Viel, trente-quatre hommes d’équipage et des barriques de vin chargées à Oran à destination de Rouen-, passa un très sale quart d’heure sur les eaux noires d’Iroise, écrasé par une chape de brume aveugle et froide, de celle qui éteint les lumières et les sons et plonge dans un monde des Enfers, comme hors du temps. Le navire s’éventre sur le granit de la pointe de Pern au petit matin. A bord d’un petit canot, quatorze marins quittent la coque déchirée, pas plus avancés car la purée de pois qui les entoure les enferme dans un monde sans rivage sur lequel accoster.

Ils errent et hèlent dans le petit matin glacé, avec le fol espoir qu’une bonne âme les guide vers la vie sauve et la terre ferme. C’est une fée ouessantine, une fille de la pluie aux longs cheveux noirs, princesse morgane aux pommettes hautes, à la peau mate, aux yeux bistres, à la lourde jupe de drap noir qui vole à leur secours. Enfin, plutôt que voler, qui plonge. Elle se jette –dit-on- à l’eau, gagne le canot aveugle à la dérive, se hisse à bord et, telle une figure de proue sauvage, guide alors les marins azimutés à bon port. La Troisième République balbutiante aime les héros et la jeune Rose Héré reçoit quelques temps après à Paris et en grandes pompes des décorations à faire pâlir d’envie un général de l’armée russe, ainsi qu’un maigre pécule qui lui permet d’acquérir un bien modeste penty cramponné à la lande rase d’Ouessant. Une bonne étoile est née et la légende enfle, à la Une de tous les journaux du continent. Ce que ne retient pas la grande Histoire, mais ce dont se bidonne la petite, c’est la curée qui s’abat sur le pinardier et son flot de quarante fûts de six cents litres d’un redoutable nectar titrant une bonne dizaine de degrés qui roulent et s’échouent sur les côtes d’Ouessant comme de tout le nord du Finistère. La maréchaussée dépêchée du Conquet puis de Brest n’y pourra rien : des semaines d’ivresse et de  libations avinées s’abattent sur de joyeux Léonards –comme quoi, ça peut arriver-. La République offusquée traduit devant une justice outrée quelques lampistes menottés braillant un vigoureux cantique :

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« Madame Marie de Molène

À mon île envoyez naufrage

Et vous Monsieur Saint Renan

N'en envoyez pas un seulement

Envoyez-en deux, trois plutôt… »

Le quotidien La Lanterne témoigne «Lorsqu'on sut que le vin était arrivé, les voisins furent convoqués et arrivèrent avec des récipients : pots, cruches, seaux, marmites, auges, et jusqu'à, proh pudor ! des vases de nuit qui furent remplis de vin. À Ouessant, à Molène, il y eut des scènes inénarrables : des hommes ivres avaient organisé des rondes autour des barriques éventrées. À Plouguerneau, une barrique s'étant engagée entre les rochers, on ne put la retirer ; elle fut mise en perce, et les pêcheurs, accourus en grand nombre, se collèrent à tour de rôle à la barrique. Les têtes s'échauffant, une bataille s'engagea entre les pêcheurs; lorsque les douaniers arrivèrent, ce fut un tollé général. On allait tomber à bras raccourcis sur eux. Mais ils dégainèrent et mirent les pêcheurs en déroute. Des habitants qui avaient déclaré à l'Inscription maritime des fûts qu'ils avaient recueillis furent garrottés et leurs barriques vidées. Une femme de Plouguerneau buvant dans un fût y tomba et faillit se noyer. »

Levons, sinon notre verre, du moins notre bol fumant de soupe de congre au vin rouge –spécialité conquétoise-, à la santé de Rose, des marins du Vesper et de tous les Léonards qui ont vu la vie en rose en ce prodigieux hiver 1903 ! Yec’hed Mad !

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Pour une poignée de joyeux naufrageurs :

Une tête de congre

Un oignon rosé de Roscoff

2 poireaux

3 têtes d’ail

½ bouteille de vin rouge du Vesper (par un demi-fût, hein !), à défaut un Beaujolais ou un Côtes-de-Blaye

Un joli bouquet garni (composé de quelques feuilles de laurier frais, de branches de thym du jardin, de romarin, de sauge officinale)

Une noisette de beurre

Sel gris de Guérande

Poivre noir du moulin

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Laver les poireaux, les émincer finement et ciseler l’oignon.

Dans une cocotte en fonte, faire revenir dans le beurre les gousses d’ail pelées et écrasées du plat du couteau, l’oignon et les poireaux. Ajouter la tête de congre et attendrir le tout pendant une trentaine de minutes. Ajouter alors le bouquet garni et le vin rouge. Saler doucement et poivrer sans faillir. Amener à ébullition. Couvrir et laisser frémir une trentaine de minutes. A bout de ce temps, rajouter un bon litre d’eau, amener à petite ébullition et laisser cuire une quarantaine de minutes ;

A l’aide d’une écumoire, prélever la tête de congre, en ôter peau et cartilage pour ne conserver que la chair émiettée. Ajouter la chair à la soupe et servir bien chaud avec du persil plat ciselé et des petits croûtons. Une authentique recette d’Iroise que je tiens de ma grand-mère.

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