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 Alors que la moitié du continent suffoque, une petite dépression s’est invitée sur ce bout du monde dûment rafraîchi… Rafales, creux et bruine : les cornes de houle et de brume donnent de la voix sur le littoral. Visibilité très réduite et houle résiduelle nous ramènent à une certaine prudence mêlée d’humilité : c’est un temps à ne pas mettre un canot, un Optimist ni un baigneur sur la mer qui n’est soudainement plus si jolie. Un temps propice à l’évocation des grands drames dont la mer d’Iroise et son chapelet d’îles, d’îlots et de rochers déchiquetés ont le secret, et pas seulement lors des longs mois d’hiver.

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Le 17 juin 1896, un message télégraphique crépitant en provenance d’Ouessant envoie au monde une nouvelle qui va bouleverser des vies de part et d’autre de la Manche : le paquebot à vapeur Drummond Castle de la ligne régulière qui relie Cape Town en Afrique du Sud à Londres a sombré la veille sur les Pierres Vertes entre Ouessant et Molène dans le bouillon du Fromveur, courant vigoureux qui laisse sans répit les rives des deux îles du Ponant. Sur les deux cent cinquante personnes –passagers et marins- embarquées à son bord, trois survivront à ce qui reste la pire catastrophe maritime de ce bout du monde…

Le trafic dans ces eaux est intense depuis la nuit des temps. En cette fin de XIXème siècle, parmi les colonies anglaises, l’Afrique du Sud est en plein essor démographique. Son sous-sol riche d’or et de diamant, ses trésors d’aventure et ses rêves de richesses attirent les convoitises, les aventuriers, les émigrants, les militaires et les hommes d’affaires. Les compagnies maritimes –dont la Castle Line, armateur du Drummond Castle- doivent étoffer leur offre et leur flotte pour faire face au flot montant des demandes. Après son lancement en 1881, le Drummond Castle-ses cent onze mètres de ferraille, sa chaudière à vapeur, son gréement mâté en brick, sa cheminée rouge vif, sa coque gris ardoise et sa capacité d’accueil de trois cent quatre-vingts passagers – entame donc sa carrière de paquebot dédié au trafic de passagers, de fret et de la poste entre l’Angleterre et l’Afrique du Sud.

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En avril 1896, le Drummond Castle largue ses amarres à Southampton pour ce qui sera son dernier aller-retour. Il a été toiletté, arborant une coque désormais blanche, des mâts dédiés à la charge, vergues de l’artimon déposées. Walter Pierce, commandant aguerri de quarante-deux ans, est aux commandes de ce paquebot pour la première fois –et donc, pour la dernière-. Ce marin qui n’est pas né de la dernière pluie a commencé sa carrière à quatorze ans comme mousse, puis a gravi les échelons à la force des poignets, de sa volonté et de son solide sens marin. Après un aller sans encombre, le vapeur lève l’ancre pour le voyage retour le 28 mai et met le cap sur Londres –qu’il n’atteindra jamais- avec à son bord deux cent quarante-six âmes. Après de longues semaines de navigation, quelques escales, le navire se trouve enfin dans le Golfe de Gascogne le 16 juin. La traversée touche enfin à sa fin pour les passagers lassés et, tandis qu’une dernière soirée est organisée à bord pour célébrer cette ultime nuit en mer, les conditions de navigation se dégradent lentement : la visibilité se réduit considérablement alors que s’annonce la pointe bretonne déchirée que le vapeur contourne, cap au nord. Alors que la nuit tombe sur la brume épaisse, le concert donné dans le salon des premières classes s’achève. Applaudissements et remerciements sont adressés à l’équipage et son commandant pour ce voyage tranquille. Vers 22h, ces messieurs dames se quittent avec une effusion contrôlée très british et chacun gagne sa cabine pour cette dernière nuit marine… A 22h30, un long choc très sourd secoue le navire, suivi d’une légère inclinaison sur tribord. Les machines sont stoppées alors que l’équipage sur le pont tente de comprendre ce qu’il vient de se passer… Ils ne sauront jamais qu’une série d’erreurs de navigation a conduit le vapeur droit sur les récifs du Fromveur. En dépit du sang-froid et de la réactivité du commandant et de l’équipage, leur sort est scellé. Le capitaine ordonne de mettre à l’eau les embarcations de sauvetage mais une soudaine et forte gîte empêchera cette mise à l’eau ainsi que l’embarquement des passagers. En quelques minutes –moins de cinq minutes selon l'enquête-, le Drummond Castle sombre et disparaît dans l’eau noire. Prisonniers de l’épave ou jetés dans les flots, deux cent quarante-trois personnes, hommes, femmes et enfants, passagers ou membres de l’équipage, n’en réchapperont pas, privés de repères au beau milieu de la nuit.

cottet-gens-douessant-veillant-un-enfant-mort-91x125-petit-palais-hstINHUMATION A MOLENE dans LILLUSTRATION

La mer va vomir pendant de longs jours les corps des naufragés. Pour trois hommes cependant, deux marins et un passager, commence alors la nuit la plus longue, la plus effroyable et glacée. Au petit matin, des pêcheurs molènais à bord de leur sloop Couronne de Marie appareillent pour relever des casiers vers la pointe du Stiff à Ouessant. Ils croisent dans leur navigation quantités d’objets à la dérive puis, non loin, deux naufragés à peine en vie. Pendant ce temps, un pêcheur ouessantin fait le même constat au beau milieu des épaves à la dérive. Il remonte à son bord le corps sans vie d’un bébé puis le troisième survivant. Les corps noyés se multiplient en mer puis sur la côte des deux îles. A Molène, une chapelle ardente est improvisée : on récupère corps et effets pour permettre l’identification des victimes qu’il faudra enterrer au plus vite après des veillées lugubres. Tout le bois disponible sur les îles sert à assembler des cercueils qu’on enterre à la va-vite sur ces petits territoires. Il n’y a bientôt plus de bois, plus de place au cimetière. On ouvre un cimetière annexe sur l’îlot Lédénès. Les noyés s’échouent toujours plus nombreux. Bientôt les autorités du continent débarquent, suivies par les représentants de la compagnie maritime, des familles et des autorités britanniques. Le 21 juin, on totalise soixante-treize victimes repêchées alors que les corps continuent de s’échouer dans tout l’archipel mais aussi sur le littoral continental. Prendre la mer, arpenter l’estran devient rapidement très éprouvant pour les îliens. Bien entendu, une enquête est diligentée pour retrouver l’épave du vapeur et comprendre l’erreur de navigation : manque de sondages des fonds, vitesse excessive de douze nœuds, brume engloutissant l’éclat des phares... Le grand vapeur colonial éventré sera retrouvé à l’entrée du Fromveur par soixante-cinq mètres de fond où il gît toujours plus d’un siècle après le drame.

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Aujourd’hui sur Molène, tout murmure Drummond Castle dans l’air iodé : on peut visiter le terrible « cimetière des Anglais » avec ses vingt-neuf tombes aux croix de métal argenté, passer devant la « citerne des Anglais », l’impluvium, cadeau de la Reine Victoria aux îliens qui manquaient cruellement d’eau douce, l’horloge fabuleuse, le calice aux cinquante-neuf pierres précieuses, tous ces cadeaux de Victoria remerciant les Molénais pour leur empathie, leur réconfort aux survivants, leurs égards pour les morts. Du malheur en mer à la solidarité profonde des gens de mer…

Gageons que débarqués à Molène et promptement conduits au Café de la veuve Cuillandre par Mathieu Masson, le patron de Couronne de Marie, William Godbolt et Charles Wood, sauvés des eaux, se seront vus proposer un velouté brûlant de pois gourmands à la sauge…

 

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Pour une poignée de marins molènais et de survivants anglais :

1 kg de pois gourmands du potager de Bill

Un petit bouquet de sauge fraîche du jardin

Un gros oignon rosé de Roscoff

2 carottes nouvelles jaunes

Une noisette de beurre

Un litre d’eau ou de bouillon de légumes maison

Sel de Guérande

Poivre du moulin

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S’occuper tout d’abord des pois gourmands : à l’aide d’une paire de ciseaux, ôter les extrémités et les fils –s’il y en a-. Les laver et les sécher. Puis les couper en tronçons.

Eplucher et laver l’oignon et  les carottes. Les couper en dés grossiers.

Dans une grande casserole à fond épais, faire fondre le beurre puis l’oignon. Lorsque les oignons sont translucides et à peine dorés, jeter les pois gourmands puis les carottes. Bien remuer pour enrober de beurre et d’oignons puis mouiller avec l’eau bouillante. Laisser cuire 45 mn. Au bout de ce temps, passer les légumes à la moulinette pour retirer l’excédent de fibres qui seraient désagréables en bouche. On peut également mixer le tout avec un pied-mixer. Quoiqu’il en soit, filtrer au chinois et assaisonner de sel et de poivre.

Servir bien chaud en proposant un petit bol de crème fraîche crue bio et de fines tranches de poitrine fumée grillées et croustillantes.