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« Un den evurus betek e zaou veud

Zo dindan roched pep portezer bleud.

’Vel-se oa, pe dost, lavar kozh gwechall,

Mar na blij ket deoc’h… gwiskit-eñ ’hent-all ! » (Gabriel Le Febvre, 1863-1927)

Un homme parfaitement heureux / se cache sous chaque chemise de garçon meunier / c'est ce qu'on disait dans le temps du moins / si vous n'y croyez pas, enfilez-en une …

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Il y a bien longtemps, Lann naquit à la saint-Michel, un jour d’automne, un jour de bruine et de brume aux puissants parfums d’humus et de pommes, alors que son père venait tout juste de terminer de faucher le blé noir. Il vit le jour à Milin-ar-Pabig, en Commana, à l’époque où les Monts d’Arrée n’appartenaient à personne.

C’était aussi là qu’étaient nés ses ancêtres, et les aïeux de ses ancêtres comme les aïeux des aïeux de ses ancêtres. Bref, la famille de Lann était sans doute née des cailloux de l’Arrée. Son père, Job-ar-Pab, avait déjà trois enfants à la naissance de Lann et le ciel lui en offrit huit autres après la venue au monde de Lann. Mais le ciel, étourdi, oublia de fournir à Job de quoi nourrir cette féconde nichée qui avait pourtant un féroce appétit. Job était meunier de son état mais son outil de travail, très délabré, ne lui permettait pas de nourrir convenablement sa descendance. Il cultivait par ailleurs quelques maigres terres, cueillait aussi dans la montagne bêtes imprudentes et baies de saison et prélevait dans la rivière saumons et truites : ces trésors de la nature lui permettaient d’améliorer un peu le chiche ordinaire de la nichée affamée. Lorsque Lann eut fêté ses treize ans, il prit le parti de laisser sa place aux plus jeunes de la fratrie et quitta le moulin paternel à la recherche d’une maison qui louerait ses maigres bras. Il dévala l’Elorn, longea le Kan an Od et le Mougau, suivit le lit du Dearan et du Stain, frappant sans relâche à la porte de tous les moulins. Celle de Milin Kerouat, non loin du Gouezou, s’ouvrit alors, son meunier prit le jeune Lann sous son aile et lui confia les taches de « portezer », garçon meunier en charge de livrer les sacs de farine.

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Ce qui frappa le jeune garçon, ce fut l’étonnant contraste entre ce moulin, flambant neuf et fièrement entretenu, et celui, décati et de guingois, de son père. Milin Kerouat avait fière allure avec ses écluses pleines, son rucher bien exposé, son four à pain d’où s’échappait l’odeur puissante et gourmande du bon pain noir, ses vergers de pommes, Germaine de Brasparts, de prunes et de poires d’hiver, ses vastes pâturages où passaient des vaches Bretonnes pie noir un peu chipies et de dodus moutons noirs d’Ouessant, ses hautes futaies montant sur le Gouezou. C’est d’ailleurs au cœur de ce hameau que vivaient le meunier et sa famille, dans la confortable maison de juloded. Ses gens, dont Lann, vivaient au chaud au-dessus des étables abritant les petites vaches Bretonnes pie noir du maître des lieux.

Les tournées de Lann lui faisaient voir du pays, de Lampaul à Saint-Eloi, de Commana à Sizun, de Saint-Rivoal à Saint-Cadou… Il coula ainsi jusqu’à ses vingt ans une existence aussi laborieuse qu’heureuse car, si ses gages étaient modestes, il mangeait à sa faim. Mais la lumière de ses jours, ce qui le faisait se lever chaque matin le sourire aux lèvres et l’esprit léger, c’était la certitude de croiser chaque jour la fille unique du meunier, la si charmante Soizig, aux pommettes hautes, à la crinière flamboyante et au regard si doux.  De son côté, la délicate jeune demoiselle prisait beaucoup le joli portezer et ne s’en cachait guère –ce qui n’avait pas l’heur de plaire au meunier ni sa femme, blessés dans leur orgueil de juloded par cette inclination qu’ils jugeaient inappropriée-. Si bien que lorsque Lann déclara sa flamme puis demanda la main de la jolie Soizig, on lui opposa d’un ton sec un refus courroucé. Lann n’insista pas : sûr des sentiments de la belle, il prit ses cliques et ses claques, et partit vers l’est courir le vaste monde, jusqu’en Haute-Bretagne où les moulins broyaient en plus de l’orge, du seigle et du blé noir qu’il connaissait si bien, une céréale inconnue qui, moulue, donnait une farine blonde et soyeuse, puis un pain blanc d’une finesse qui lui sembla infinie. Lann venait de découvrir le froment, inconnu dans les rudes Monts d’Arrée…

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Il passa dix années d’un laborieux mais fructueux exil. Lann venait de fêter ses trente ans et il pensait toujours à la belle Soizic, de deux ans sa cadette. Un beau jour, il chargea son bidet d’un lourd sac de froment et, quittant la Penthièvre, reprit le chemin de son pays natal et du moulin de Kerouat. Au Gouezou, à son retour, si les yeux et le cœur de Soizig s’illuminèrent, le meunier fit grise mine mais embaucha à nouveau celui qui était toutefois un portezer efficace et peu exigeant financièrement (le meunier n’était pas léonard pour rien). Sur son temps libre, lorsqu’il ne contait pas fleurette à la si jolie Soizig, Lann sema puis récolta le froment ramené de Penthièvre. Il retira de cette première moisson des lourds épis et de beaux grains dorés qui donnèrent sur la meule une farine blanche et fluide, légère comme le vent, délicatement parfumée. Il en fit cadeau à sa dulcinée qui était fine cuisinière : Soizig cassa des œufs du poulailler dans une jatte de grès, ajouta deux généreuses cuillerées de miel de Kerouat, mélangea vigoureusement le tout avant d’y adjoindre quatre poignées de cette farine merveilleuse. Elle délaya alors cette pâte blonde avec une belle mesure de lait crémeux des vaches pie noir avant de laisser la pâte se reposer tandis qu’elle ravivait les braises dans l’âtre. Elle posa alors une ardoise sur le trépied, le graissa avec le lardiguel puis déposa en filet une louche de la pâte blonde et fluide qu’elle étala d’un geste ample et circulaire à l’aide d’un rozell de hêtre. A l’aide d’un spanell, elle garnit d’une lichette de beurre frais couleur jonquille puis décolla cette toute première crêpe du monde du bilig improvisé, la déposa dans les mains de Lann qui la dévora, les yeux brûlant d’amour. Les crêpes s’empilèrent ainsi sur un large torchon de lin : la première douzaine fut respectueusement portée au Recteur de Sizun. Ce cadeau gourmand illumina la journée du brave homme –on sait les hommes d’Eglise lichous- qui se rendit incontinent au moulin de Kerouat chanter les louanges de Lann et de Soizig qu’il maria sur le champ, les parents de la mariée n’osant s’opposer aux desseins gastronomes du Recteur.

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Le froment de Lann se répandit rapidement dans les monts d’Arrée comme ailleurs, du Faou à Huelgoat, de Ploudiry à Pleyber-Christ, de Landerneau à Landivisiau, supplantant le seigle et le blé noir, mais les crêpes de Sizun –et surtout celles de Soizig du Gouezou- furent longtemps considérées comme les meilleures du monde… Au moins. Mais elles sont encore bien meilleures garnies d’un beurre de pomme soyeux et onctueux, parfumé au gingembre et au citron, mitonné à quatre mains par Lann et Soizig qui filent encore et toujours le parfait amour au Gouezou…

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Pour quelques jolis pots précieux :

1 Kg de pommes Germaine de Brasparts bio évidemment

Un petit litre de jus de pomme maison (de préférence la fin d’une extraction à chaud, lorsque le jus devient un peu épais et sirupeux)

1 citron jaune bio

1 pouce de rhizome de gingembre frais

100 gr de miel de sarrasin des monts d’Arrée

100 gr de beurre de baratte demi-sel

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Laver les pommes, les couper en petits morceaux sans les peler ni les épépiner. Oter juste le pédoncule de chaque pomme. Verser les pommes et le jus dans une bassine à confiture ou une cocotte en fonte. Placer à feu doux, ajouter le gingembre pelé et pilé ainsi que le citron coupé en petits morceaux (ou en tranches fines), couvrir et laisser compoter très tranquillement plusieurs heures en remuant régulièrement à l’aide d’une cuillère en bois. L’idéal est de placer la cocotte sur le poêle qui ronronne… Lorsque les pommes ont bien cuit, qu’elles se sont défaites et que le jus a bien réduit, passer le tout au moulin à légumes pour obtenir une purée très lisse et épaisse. Ajouter alors dans cette compote chaude le beurre coupé en parcelles et le miel. Bien mélanger et mettre en pots  stérilisés. Stériliser ensuite ces pots bien refermés au cuit-vapeur pendant une bonne heure et demie.

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Ce beurre de pomme parfumé très onctueux se tartine langoureusement sur tous les supports comestibles et gourmands : crêpes de froment, bien sûr, mais aussi crêpes de blé noir, pain grillé, pancakes, blinis, quatre-quarts de blé noir, brioche…