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Alors que les jours raccourcissent inexorablement, volant chaque soir, chipant chaque matin des minutes au soleil pour nourrir la nuit, les forêts s’empourprent, les fougères roussissent, les châtaignes, les noisettes et les pommes se précipitent sur le sol : les austères monts d’Arrée frissonnent, se recroquevillent doucement pour entrer dans les mois noirs –miz du- qui alimentent les contes les plus effrayants.

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Le soir, on est tenté par une flambée crépitante qui ensoleille les maisons plongées dans la nuit : famille, amis, voisins, on se réunit près du poêle qui ronronne, assis dans le moelleux des canapés, les mains enserrant un bol fumant d’une soupe d’automne et on écoute, dans le calme de velours du Gouezou, le récit de la journée de chacun, on évoque les derniers travaux à fournir avant la venue de l’hiver : les dernières pommes à ramasser, le potager à basculer en mode hiver, les farandoles de courges multicolores à rentrer, les dernières aromatiques à cueillir, les plants de tomates roussis à arracher, la Toussaint , Samain et Halloween à préparer, … On se tourne alors vers Mayonne, en sarrau noir et paletot gris ardoise, on interroge son visage ridé, son maigre chignon gris, ses lèvres minces et ses yeux bleu porcelaine, le tout formant comme une carte de géographie changeante. Et, comme tous les soirs, on fait silence et on attend son histoire :

« Oh dame ! La Toussaint est déjà là ! ça me fait penser à une véritable, une authentique histoire qui s’est passé il y a bien longtemps. C’était avant la guerre, et avant la guerre d’avant encore. Oui, c’était il y a bien longtemps. Dans ce temps-là, au Gouezou, on n’était pas trop avec la religion. Bien sûr, on allait à confesse une fois l’an et on fêtait les Pâques au moins, mais on avait beaucoup à faire dans les fermes et l’église Saint-Suliau du bourg était bien loin… Je me souviens de mon voisin Marcel, qu’on appelait Marcel Le Chat parce qu’il était bien bon chasseur, oui ! Mais un mécréant aussi.  C’était le dimanche de la Toussaint. Il avait quand même assisté à la messe de dix heures, mais de loin et accoudé au Café du Centre.  Alors qu’un méchant vent coulis balayait les abords de l’enclos, il lui avait semblé avoir pris froid en discutant avec un camarade non loin de la porte triomphale et de l’ossuaire. Il rentra au Gouezou à grandes enjambées, avala sa soupe, prit son fusil et sa besace, siffla son chien Brenig et prit la clé des champs.

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Il ne songeait qu’aux lièvres, aux chevreuils et aux faisans qui n’attendaient que lui, se disait-il, songeant qu’il ferait moins frais dans les futaies alentours qu’autour de l’église du bourg de Sizun dont il entendit toutefois sonner les vêpres dans le lointain. Et ces cloches semblaient dire « Toussaint ! Daon ! Daon ! Toussaint ! ». Il fit la sourde oreille et s’enfonça dans le bocage avec son chien. Il accéléra le pas, traversant Croaz Cabellec où il croisa les filles du sabotier qui lui dirent : « Tu ne viens pas aux vêpres des morts, Marcel ? » Fort impoliment, il fit la sourde oreille, poursuivant sa route, son chien sur les talons. «Toussaint ! Daon ! Daon ! Toussaint ! » Il entendit alors sonner les vêpres au clocher de Saint-Sauveur et s’en agaça : « La peste soit des cloches et des clochers, s’emporta-t-il.  Je peux bien aller chasser si je le veux ! » Il frappa le sol d’un coup de talon rageur et s’enfonça dans les fourrés. Son chien alors s’aplatit au sol et voilà qu’un peu plus loin, deux colverts se levèrent. Le temps d’épauler son fusil, les deux oiseaux avaient rejoint le lit de la rivière. « Ce n’est pas bien grave, songea-t-il, non sans aigreur car il était tout de même déçu. Je ne chasse pas les canards mais les lièvres. » Il poursuivit alors sa route silencieuse en bifurquant sur Commana, en direction de quelque garenne de sa connaissance adossée au Gouezou. Soudain son chien s’immobilisa : un lièvre était lancé ! Marcel connaissait bien les lieux : il laissa faire son chien, se posta au carrefour de deux chemins d’où le lièvre était parti et où il reviendrait à coup sûr… Dix bonnes minutes s’écoulèrent, les aboiements s’estompant au loin, puis vingt, puis trente minutes. Brenig aurait-il perdu la piste de sa proie ?  A l’horizon cependant, le soleil doré d’automne atteignait l’horizon roussi de la forêt. Dans une poignée de minutes, il ferait nuit. Marcel avança dans un champ de blé noir moissonné, au nord du Gouezou, et aperçut alors, stupéfait, un lièvre dégingandé sautillant sur ses grandes pattes, à cinquante pas ! L’animal, superbe, s’avançait lentement, les oreilles mobiles bien droites. Il n’était plus qu’à vingt pas. Insensiblement, avec une précision d’orfèvre, Marcel épaula, songeant qu’il n’avait jamais vu un animal de si belle taille, certainement un de ces vieux capucins bien rusé de quatre à cinq ans qui ferait une belle terrine ! Il regretta fugacement qu’aucun spectateur ne puisse témoigner de ce glorieux épisode de chasse et bâtir ainsi sa légende. Quelle pièce ! Admirait-il, l’œil humide. Aussi haute, grasse et lourde qu’un porcelet de six semaines !

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Jugeant la distance optimale, il pressa la détente et tira avec fracas : quelques poils volèrent au vent du soir sans émouvoir aucunement le lièvre magnifique qui s’arrêta un temps pour une toilette impérieuse, lissant sa fourrure fauve avec désinvolture. Marcel épaula et tira à nouveau, rageusement. Quelques poils à nouveau volèrent au vent du soir alors que le lièvre continuait d’avancer, le toisant avec une glaçante effronterie. Marcel, interloqué et interdit, regardait le diabolique animal se rapprochant encore et toujours, commençant à lui trouver un air pas très catholique, si on peut dire. Le lièvre se tenait maintenant à moins de trois pas : tendant la main, Marcel aurait pu le saisir par ses grandes oreilles. Mais il n’en fit rien, restant sur un quant-à-soi prudent car il lui semblait que des yeux le lièvre le défiait. Marcel, ayant perdu de sa superbe, tira à nouveau, plus par terreur que par conviction : le lièvre satanique bondit et le renversa dans la terre lourde du champ. Fou de terreur, Marcel se leva, lâcha son fusil, prit ses jambes à son cou, dévala le champ, s’enfonça dans la garenne en direction du Gouezou. Ayant mis une bonne distance entre lui et la sorcellerie à longues oreilles, il s’arrêta une seconde et jeta un regard en direction du lièvre. Ce dernier le coursait posément, un petit sourire en coin, lui adressant par ailleurs des petits gestes amicaux des pattes antérieures. Marcel, épouvanté,  reprit sa course, le lièvre sur les talons, atteignit son logis, se claquemura. Egaré et hagard, il se coucha immédiatement, pelotonné dans les tréfonds de son lit-clos, brûlant de fièvre, répétant à l’infini : « Daon, daon ! Toussaint ! Toussaint ! Belle bête, huit livres ! ». Il mourut dans la nuit alors que grinçaient les essieux de la charrette de l’Ankou et que riait le lièvre à gorge déployée… »

Mayonne se tourne alors vers les enfants terrifiés et leur glisse avec une chaleureuse bienveillance : « Bonne nuit ! ».

Après cette éprouvante épopée dans les garennes du Gouezou, on reprendra bien volontiers du velouté aux pommes, à la châtaigne et au céleri-branche, garni de saucisses fumée grillée, d’éclats de noisettes torréfiées et d’un filet d’huile de noisette, partagé entre l’envie de croiser ce lièvre ensorcelé et la terreur de le rencontrer entre chien et loup.

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Pour quatre chasseurs mécréants et un lièvre diabolique :

Un bon kilo de pommes Germaine de Brasparts du verger (c’est-à-dire bio !)

Deux à trois gros oignons rosés de Roscoff

Un bouquet de céleri-branche fraîchement cueilli au potager

Une grosse poignée de châtaignes

Sel de Guérande

Poivre noir du moulin

Deux saucisses fumées

Quatre cuillères à café de noisettes torréfiées concassées

Huile de noisette

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Laver les pommes et le céleri. Couper le tout en petits morceaux (sans éplucher les pommes mais en prenant soin d’ôter le trognon et donc les pépins). Emincer les oignons.

Dans une marmite à fond épais, faire fondre les oignons dans une cuillère à soupe d’huile neutre. Lorsqu’ils sont légèrement caramélisés, saler et poivrer avant d’ajouter les pommes, le céleri, les châtaignes pelées. Recouvrir d’eau et amener à ébullition. Baisser le feu, couvrir et laisser cuire à feu doux et petite ébullition pendant quarante-cinq minutes.

Passer alors les légumes et les pommes au moulin (pour éliminer les fibres du céleri, la peau des pommes et des châtaignes). Replacer dans la marmite, rectifier l’assaisonnement et laisser cuire quelques minutes, le temps de couper les saucisses en tranches et de les faire dorer à la poêle.

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Au moment de servir, déposer une belle louche de velouté dans des bols ou des assiettes creuses. Répartir les tranches de saucisses grillées, parsemer d’éclats de noisettes torréfiées et terminer par un filet d’huile de noisette. Servir immédiatement.