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Entre complexité et opacité vertigineuses des sources, que sait-on de  Nasr Eddin Hodja ? Que ce personnage de contes philosophicomique a sans doute existé, au XIIIème siècle, mais qu'il aurait pu être le bouffon du sanguinaire Timour Lenk, Pied de Fer, Tamerlan le boiteux, le sanguinaire conquérant tatar de la fin du XIVe siècle ou encore qu'il aurait aussi pu exister bien avant ; bref, on ne sait pas grand chose. Il nous viendrait principalement de Turquie, monté sur son âne, barbe blanche au vent aussi ronde que sa bedaine et que les plis de son turban. Aujourd'hui encore, bien des villages turcs revendiquent sa tombe alors que la ville d’Askhéhir s’enorgueillit de posséder son tombeau. Le don d'ubiquité par delà la mort n'est pas la moindre de ses vertus.

Nasreddin_(17th-century_miniature)

Les soufis ont colporté maintes histoires du divin Hodja,  à la fois sage bouffon et idiot accompli,  dont les sottises donnent à voir l’absurdité du monde et doivent élever les disciples à une connaissance plus haute. Entre les recueils de plaisanteries et la transmission orale proprement dite, l’enchevêtrement des circulations brouillent les pistes et quelques repères ne sont pas inutiles pour apprécier la saveur parfois déconcertante du personnage pour le non-initié, notamment dans le monde occidental.

Il constitue pourtant le saisissant raccourci d'une réjouissante galerie de personnages ancrés dans notre culture, de Renart le goupil à Candide de Voltaire. D’une façon générale, il évolue parmi les plus démunis, et use de roublardise et de stratagèmes peu recommandables. En tout cas, il en remontre avec autant d'impertinence bonhomme que d'air de n'y point toucher aux puissants : les savants, les dévots, ceux qui s’entourent d’une honorabilité publique. Il s’arrange pour trouver en lui-même les ressources nécessaires à sa défense et, dans l’adversité, n’a d’autres armes que son astuce. Il peut se fâcher, il peut avoir beaucoup d’humour, il aime sa personne et jouit de la vie, son érotisme se prêtant même à des anecdotes hautement scatologiques.

Humour et sagesse sont de fait indissociables du personnage. Dans certains endroits, on le traite de fou, dans d’autres endroits, il n’y a pas plus savant que lui, il allie la naïveté à l’intelligence et cette feinte naïveté le rend intouchable.  Peu importe l’embarras créé, la réponse aux questions qu’on lui pose est toujours d’une subtilité éblouissante. Nasreddin incarne la liberté de parole, digne pendant masculin de Schéhérazade.

Nasreddin Hodja aujourd’hui opère des connivences et joue un rôle de médiateur culturel. Il est devenu quasi omniprésent dans les cercles de conteurs comme dans l’édition, en Orient comme plus récemment en Occident, pour les adultes comme pour la jeunesse, et appartient à tout le monde. Juifs, musulmans, chrétiens franchissent l’obstacle des religions et se retrouvent dans le rire universel qui sanctionne la bêtise, la vanité, l’arrogance, la lâcheté et toutes les formes d’abus de pouvoir. La barbe, l’embonpoint et le turban du bonhomme permettent toutes les caricatures. Nasr Eddin et son âne courent sur toutes les bouches, sans mettre quiconque en danger …

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Et que nous dit Nasr Eddine aujourd’hui ?

Un jour, Nasr Eddine Hodja plantait un pommier dans son verger quand le Sultan vint à passer ; il s’arrêta et dit à Nasr Eddine, d’un ton moqueur :

– Voyons, Nasr Eddine ! Pourquoi te donnes-tu tant de peine ? Tu ne mangeras jamais les fruits de ce pommier. Tu sais bien que tu mourras avant qu’il ne commence à produire des pommes.

Ce à quoi Nasr Eddine répondit :

– Oh Sultan ! Nous mangeons les fruits des pommiers plantés par nos pères, et nos enfants mangeront les fruits des pommiers plantés par nous.

Cette réponse pleine de sagesse plut au Sultan qui, en récompense, donna une pièce d’or au Hodja.

– Oh Sultan ! dit Nasreddine en empochant la pièce, voyez comme ce pommier a déjà donné des fruits.

Cette remarque fit rire le Sultan, qui lui donna une autre pièce d’or.

– C’est de plus en plus extraordinaire, s’écria Nasreddine. Voilà donc un pommier qui donne deux récoltes par an.

Le sultan se mit à rire aux éclats et donna une troisième pièce d’or à Nasreddine.

Gageons qu’un petit pot de beurre de pomme à la noisette et au miel n’aurait déplu ni à Nasr Eddin ni au Sultan !

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Pour quelques jolis pots précieux :

1 Kg de pommes Germaine de Brasparts bio évidemment

Un petit litre de jus de pomme maison (de préférence la fin d’une extraction à chaud, lorsque le jus devient un peu épais et sirupeux)

100 gr de miel de sarrasin des monts d’Arrée

100 gr de pâte de noisettes torréfiées

Une cuillère à café d'un mélange d'épices douces (cannelle, badiane, girofle, vanille, cardamome..): un mélange pour pain d'épices convient parfaitement

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Laver les pommes, les couper en petits morceaux sans les peler ni les épépiner. Oter juste le pédoncule de chaque pomme. Verser les pommes et le jus dans une bassine à confiture ou une cocotte en fonte. Placer à feu doux, ajouter les épices douces, couvrir et laisser compoter très tranquillement plusieurs heures en remuant régulièrement à l’aide d’une cuillère en bois. L’idéal est de placer la cocotte sur le poêle qui ronronne… Lorsque les pommes ont bien cuit, qu’elles se sont défaites et que le jus a bien réduit, passer le tout au moulin à légumes pour obtenir une purée très lisse et épaisse. Ajouter alors dans cette compote chaude la pâte de noisettes torréfiées et le miel. Bien mélanger et mettre en pots  stérilisés. Stériliser ensuite ces pots bien refermés au cuit-vapeur pendant une bonne heure et demie.

Ce beurre de pomme parfumé très onctueux se tartine langoureusement sur tous les supports comestibles et gourmands : crêpes de froment, bien sûr, mais aussi crêpes de blé noir, pain grillé, pancakes, blinis, quatre-quarts de blé noir, brioche…