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« La Victoire avant tout sera

De bien voir au loin

De tout voir

De près

Et que tout ait un nom nouveau » (La Victoire, Calligrammes, Apolinaire)

On sait que les Bretons ont payé un très lourd tribut lors du premier conflit mondial, ce qui a d’ailleurs été l’occasion de vifs échanges et d’âpres polémiques autour des chiffres (on a longtemps soutenu  que 240 000 Bretons y a avait été sacrifiés, souvent en première ligne). Si le chiffre de 140 000 est sans doute plus près de la vérité, il n’en reste pas moins que cette épouvantable saignée –et son corollaire, la cohorte des gueules cassées et des vies brisées- a durablement marqué la région. Les monuments aux morts qui émaillent les villes et les bourgs témoignent de ces vies fauchées, comme celui de Botmeur, édifié par Jean Le Rumeur, granitier au Huelgoat, achevé le 15 février 1925 et qui égraine le nom des 41 Botmeuriens morts pour la France pendant la Der des Der, pour une population d’un peu plus de sept cents habitants…

HUEGOAT 14 18HUUELGOAT 14 18 verso

Si le Finistère ne fut évidemment jamais un théâtre des hostilités franco-allemandes, la petite histoire retiendra qu’on y entraîna les jeunes recrues à la vie dans les tranchées à Plouedern par exemple, ou à Huegoat, ville de garnison qui accueillit le centre d’instruction du 72ème régiment d’infanterie entre 1915 et 1916.

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En effet,  après l' occupation allemande de la ville d' Amiens en août 1914, le dépôt de son corps militaire fut transféré à  Morlaix : son centre d' instruction fut installé au  Huelgoat pour profiter de la gare ferroviaire de  Locmaria proche de  Morlaix, de ses nombreux hôtels pour loger les soldats, de sa caserne comme commandement , des chambres de l' hospice devenu une infirmerie et un lieu idéal pour des terrains d' entraînement militaire : les tranchées de la  Grande  Guerre de la vallée de la rivière de  Kerbizien  témoignent encore aujourd'hui de cet épisode oublié.  Dans le même temps, à Brest, les casernes de Pontanezen –datant de Napoléon et aujourd’hui disparues- ont accueilli en 1917 les premiers soldats américains à Brest, qui  devint alors le port de la Première Guerre mondiale sous l’étroite surveillance des submersibles allemands qui croisent en nombre en Manche comme en Atlantique : si les autorités pensaient y cantonner initialement  4 500 hommes, la capacité ne cessa d'augmenter au fur et à mesure des besoins, avec des constructions en tôle ondulée, en bois ou en toile. Le 25 mai 1918, Pontanezen accueillait ainsi 45 000 hommes. En juin 1919, Pontanezen était plus peuplée d'Américains que Brest de Brestois : 80 000 contre 67 000. Évidemment, cela ne fut pas sans influence sur la vie quotidienne. Le commerce local fut le premier à en tirer les bénéfices. À tel point que Morlaix lorgna aussi sur cette manne de guerre, invitant les Américains à venir sur place constater ce que la cité du Viaduc pouvait leur apporter. Au départ des Américains de Brest, de nombreux habitants se lanceront dans le lucratif commerce des surplus, ces marchandises laissées derrière elle par l'armée US.

Brest_port_de_guerre_vers_1912_Georges-Claudin_Gervais-Courtellemont,_Cinémathèque_scolaire_de_la_ville_de_ParisCAMP US PONTANEZEN JUILLET 1919

Au Gouezou comme ailleurs, les témoins du terrifiant premier conflit mondial ont depuis longtemps rendu leur dernier soupir et il ne reste aujourd’hui que des lambeaux  embrumés de souvenirs par procuration. Par exemple,  bien qu’ayant combattu et ayant été gravement blessé à la tête en 14/18, un paysan du nord du hameau, né en 1893, fut mobilisé à nouveau en août 1939, comme bien d’autres anciens combattants de son âge. On raconte que ce survivant des tranchées s’en émut et s’insurgea : « C’est la guerre, de nouveau ! C’est quand même terrible de faire deux fois du feu avec le même bout de bois ! » ce qu’il avait bien sûr prononcé en breton : « Ma brezel d’arre ; memes tra eo ‘bominabl ober tan diou wech gant memes bod keuneut !». Au retour de la Grande Guerre, dans les années vingt, il avait passé son permis de conduire (même s’il n’eût jamais ni voiture ni tracteur !) ; le sachant, les instances militaires voulurent le recruter comme chauffeur, mais il refusa craignant sans doute d’être affecté loin de chez lui (car son épouse était enceinte et devait accoucher en février 1940). Il se contenta donc de régler la circulation dans la ville de Brest.

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« On est puceau de l'Horreur comme on l'est de la volupté » fait dire Céline à son personnage Bardamu dans Voyage au bout de la nuit : en souvenir de ces Bretons déracinés, souvent considérés comme ploucs, alcooliques et arriérés, précipités comme d’autres dans la fureur d’un conflit apocalyptique, rompre et partager le pain de la liberté au blé noir, au jus de pomme et aux graines de lin.

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Pour un gros pain de la liberté consolateur :

600 gr de farine d’épeautre bio

400 gr de farine de blé noir complet bio

Un sachet de levain déshydraté bio

20 gr de sel gris de Guérande

260 gr de jus de pomme maison

260 gr d’eau de source à température

Une belle poignée de graines de lin doré (4 à 5 cuillères à soupe bombées)

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La veille, dans la cuve du robot pâtissier muni du crochet, verser l’eau tiède sur le levain et laisser gentiment mousser dans un endroit tiède pendant une dizaine de minutes. Ajouter alors le jus de pomme, les farines, le sel et le lin. Enclencher le robot pour un pétrissage, vitesse lente, pendant au moins dix  à quinze minutes. Récupérer au bout de ce temps la boule de pâte, la placer dans un grand saladier (ou une bassine), la couvrir d’un film plastique au contact et laisser pousser dans un endroit frais (cellier ou réfrigérateur) pendant au moins douze heures (ou plus).

Le jour J, débarrasser la pâte qui a considérablement gonflé sur un plat de travail fariné, façonner sans trop travailler la pâte, un pain oblong en forme de miche par exemple. Saupoudrer de farine à l’aide d’un chinois et laisser pousser à nouveau. Pendant ce temps, préchauffer le four, chaleur statique, sur 250°. Avant d’enfourner, entailler le pain sur toute la longueur et placer un plat métallique contenant de l’eau bouillante sur la sole du four. Enfourner pour 20 mn sur 250°, puis 20 autres minutes sur 200°, toujours sur chaleur statique, et enfin sur 200° en chaleur tournante.

Poser le pain sur une grille et l’écouter chantonner.