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Gwechall ' oa gwechall ha hirio zo un amzer all." : "Autrefois était autrefois, et aujourd'hui est un autre temps.

Ecoutez et vous entendrez.

C'est un conte extraordinaire cent fois plus vieux que père et mère

mais il faut seller votre chien, si vous voulez comprendre bien…

Un beau jour, Compère Lapin, qui vivait au Gouezou dans une très jolie garenne et qui était déjà très très malin, se dit qu'il n'était pas assez malin. On ne se contente assez rarement de ce qu’on a. Alors il prit une grand échelle et il alla trouver son Créateur : "Mon Dieu, vous m'avez mis sur la terre, mais je suis plus bête que tout ; j'aimerais que vous me donniez un peu plus d'intelligence !"

Dieu lui répondit : "Un petit bonhomme comme toi ! tellement malin ! Tu survis pourtant dans ce monde plein de dangers..."

- Eh bien, mon Dieu, si vous voulez bien me donner un peu plus d'intelligence quand même, c’est ce que je veux plus que tout au monde !

Alors Dieu se gratta l’occiput puis dit à Compère Lapin : "Retourne sur la terre d’Arrée, et dans huit jours, tu me rapporteras : une dent du Géant Gwar, des poils de sangliers géants de Saint-Cadou, une crotte de loup de Botmeur, tout ça dans un chapeau de poulpik où tu auras fait entrer la couleuvre du Gouezou et ses sept petits..." 

Perplexe mais décidé à se voir doté de compétences intellectuelles supérieures, Compère Lapin redescendit tout de suite sur terre et commença incontinent sa quête. Au sud du hameau, il aperçut un verger de pommiers –de Germaine de Brasparts, les meilleures pommes du monde comme chacun sait- qui était plein de poulpikans occupés à se gloutonner sans beaucoup d’élégance –les poulpikans sont comme ça- : notre rongeur  vociféra de sa voix fluette de lapin de garenne : "Regardez ces poulpiks ! Ils sont laids, ils bâfrent salement, ils sont dégoutants... Et qu’est-ce qu’ils sentent mauvais !" Il est de notoriété publique que les poulpikans aiment beaucoup se moquer d’autrui mais qu’ils sont un peu soupe au lait lorsqu’ils sont l’objet de quolibets… S’étranglant de rage, ils commencèrent à balancer des pommes sur Compère Lapin et, le courroux aidant, le roi des poulpiks lui lança son chapeau : Compère Lapin, qui n’attendait que ça, s’en saisit, ramassa quelques pommes pourries au passage et s’enfuit sans demander son reste. L’ire des poulpikans prend parfois une ampleur qu’on peut peiner à maîtriser.

Il chemina dans les Monts d’Arrée, gravit la montagne Saint-Michel, jusqu’au logis du Géant Gwar. Déposant devant l’huis du géant les pommes pourries, il recula prudemment et se mit à fredonner une petite comptine entraînante:

LAPIN

« Piou a zeu ha me ia

Da di ann torik da gonia ?

E ti ann tortik ema cher

Euz tri gaz bihan deuz ar ber ;

Euz ti gaz bihan ha diou vran

‘Zo e ti ann tortik da goan. »

(Ce qui signifie, peu ou prou : Qui vient –moi je vais-/Chez le petit bossu souper ?/ Chez le petit bossu il y a bonne chère:/Trois petits chats à la broche/Trois petits chats et deux corbeaux/Sont chez le petit bossu pour le souper)

Gwar entendit la comptine et se dit : "Quelle jolie chanson ! " Il pencha la tête et il vit que c'était Compère Lapin qui chantait. " Compère! Quel plaisir tu me fais !" et il sortit sur le pas de sa porte, puis se mit à danser lourdement, en bon géant gauche qu’il était. Malencontreusement,  il glissa sur les pommes pourries, tomba lourdement et se cassa une dent.

-Oh, dit le fourbe rongeur. Quel malheur!

- Eh ben, mon cher, c'est arrivé : j'étais content de ta musique, je me suis emballé et la dent s'est cassée ! Ce sont des choses qui arrivent !

- Mais qu'est-ce que tu vas faire avec cette dent ? Il n'y a rien à faire avec ça. Donne-la moi : mes enfants joueront avec.

-Eh ben, prends-la !

Alors Compère Lapin glissa la dent du Géant Gwar dans le chapeau de poulpik et il partit.

Dévalant la montagne, il arriva, un peu plus loin, dans la forêt de Saint-Cadou. Dans une clairière, il aperçut d’énormes sangliers marron : vous savez, ces cochons géants sauvages, aux petits yeux rouges, à l’air chafouin, vraiment méchants –du moins dit-on- et très laids –c’est un fait-... Ils labouraient la terre de leurs groins et de leurs dents : chaque motte de terre voltigeait, grosse comme une maison. Compère Lapin vint les regarder et leur dit : "Mais, comment vous pouvez faire un tel travail sans chanter une petite chanson entraînante?" Alors, le chef des cochons marron lui répondit : "Mais nous n’en connaissons aucune !" Compère Lapin leur rétorqua perfidement : "Mais, voilà une belle petite chanson que vous pouvez chanter : "La dent du Géant Gwar est cassée ! La dent du Géant Gwar est  cassée ! La dent du Géant Gwar est cassée !" Compère Cochon-Marron s’étonna : "Mais, quand ?" - Eh ben, tout à l'heure... Gwar voulait faire l'intéressant... il a dansé, il est tombé, sa dent s'est cassée".   "Eh ben, fais-nous chanter ça !" Et ils se mirent tous, tous les cochons marron, à chanter : "La dent du Géant Gwar est cassée ! La dent du Géant Gwar est cassée ! La dent du Géant Gwar est cassée !". Aussitôt, Compère Lapin retourna devant le logis du Géant Gwar qu’il interpela sans façon: "Compère ! Un petit malheur vient de vous arriver : tout un champ de cochons marrons connait déjà l'affaire, et ils chantent : "La dent du Géant Gwar est cassée ! La dent du Géant Gwar est cassée ! La dent du Géant Gwar est cassée"" Gwar s’empourpra, donna alors un énorme coup de poing sur la table -il cassa au passage plus de deux milles assiettes , sans compter celles qui furent fêlées-,  se saisit de son épée  et gronda : "Ces cochons vont voir de quel bois je me chauffe ! »

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Il suivit donc Lapin jusqu’à la clairière des cochons marron et, ivre de rage devant l’affront, fit mouliner son épée : à chaque coup de sabre, le poil voltigeait partout. Compère Lapin laissa Gwar se débrouiller avec les cochons, ramassa une touffe de poils, la fourra dans son chapeau de poulpik au côté de la dent de géant et reprit sa route.

Il arriva un peu plus loin, dans le bourg de Botmeur pour aller chercher... la crotte de loup, puisque c'est ça qu'il lui restait à trouver. Au fur et à mesure qu’il progressait dans la lande, son courage s’émoussait : « Mais le loup de Botmeur, celui qui est grand comme une montagne, noir comme l’enfer, dont les yeux jaunes vous transpercent avant que ses crocs ne vous croquent… Je ne sais pas si je vais en venir à bout !" Alors il se mit dans un coin de fougères et se soulagea de terreur. Ce qui lui donna alors une idée : il prit une de ses crottes, il la mit dans son chapeau de poulpik, au côté de la dent de géant et des poils de cochons marron. Aussi prétentieux –au regard du volume de sa déjection- qu’optimiste, il se dit : "Eh voilà ! Bon, à présent, il me reste la couleuvre du Gouezou et ses sept petits !" Alors, il retourna au Gouezou et se plaça devant le logis de Commère Couleuvre et, parce qu’il était bon comédien et qu’il était plein de ressources, interpréta à haute voix une saynette énergique : "Non, elle n'entrera pas - Si, elle entrera ! - Non, elle n'entrera pas ! - Si, je vous dis : elle entrera !".  Alors, Couleuvre sortit la tête hors du trou, et elle dit : "Qui est devant ma porte comme ça ?" Alors Compère Lapin lui dit : "Ce sont Compère Epervier et Compère Renard qui disent que vous ne pourrez jamais entrer dans ce petit chapeau de poulpik avec vos sept enfants !" Piquée au vif, Commère Couleuvre répondit : "Attends un peu !" Et elle redescendit chercher ses petits et leur dit : "Mes enfants, allons dehors, et nous allons tous entrer là-dedans pour démontrer à ces deux sombres crétins, Compère Epervier et Compère Renard , qu’ils ont tort ! » Elle glissa sa tête, elle entra, elle entra, elle entra –cela prit un peu de temps car elle faisait un bon mètre cinquante et que le chapeau était étroit-, elle fit la place pour les sept enfants, et les sept enfants étant entrés au côté de la dent de géant, des poils de cochons marron et de la crotte de … loup, Lapin ferma le chapeau avec un lien de lin bien solide.

Compère Lapin ressortit son échelle pour retourner au plus vite, victorieux, auprès de son créateur. Mais, avec tout ça, il ne s'était même pas écoulé deux jours… Quand il arriva chez Dieu –au terme d’une montée qui lui sembla sans fin tant le chapeau était lourd-, il interpela le Très-Haut : "Mon Dieu, voilà vos commissions !"

-Comment ? Quelles commissions ?

-Mais, vous m'avez demandé telle chose, telle chose, telle chose... les voilà !

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Alors, au fur et à mesure, Couleuvre et ses petits sortirent, suivis de la dent de Gwar, des poils de cochon marron, de la crotte … de loup... Enfin, tout ce que Dieu lui avait demandé... "Comment, je t'ai donné huit jours pour faire ça, il s’est à peine passé deux jours, et tu as fini ! et tu me demandes de l'intelligence encore ! Mais, attends voir…  c'est pas une crotte de loup, ça !" Compère Lapin, sans se démonter, répondit effrontément "Mais si, mon Dieu, c'est une vraie crotte de loup ! Et quelle bagarre pour l'obtenir !" Fronçant ses divins sourcils, Dieu rétorqua:

-Non, c'est pas une crotte de loup !"

- Aaah, si !

- Je vais envoyer quelqu'un chercher une vraie crotte de loup, et nous pourrons comparer !

La cervelle de Compère Lapin moulinait à fond : comment sortir de l’impasse dans laquelle il s’était fourré ?

 « Eh ben, Mon Dieu, excusez-moi, mais dans cette bagarre-là que j'ai eue avec le loup, il se peut qu’il y ait eu une petite erreur. On a fait des crottes tous les deux, alors j'ai pris la première crotte venue ! Il se peut, je n’en mettrais pas ma patte à couper, mais oui, il se peut que ce soit une de mes crottes… »

Dieu porta sur Compère Lapin un regard un brin amusé et, magnanime mais pas dupe, conclut : « Je te pardonne cette rouerie, mais tu es déjà suffisamment intelligent pour un rongeur ! Retourne chez toi et contente toi de ce qui ce que tu as ! » Alors il prit Lapin, il lui donna une grosse tape derrière la tête : Compère Lapin retomba sur la terre, et c'est depuis ce temps que pour tuer un lapin, on lui donne un coup de gourdin derrière la tête et qu’il tombe raide mort avant de passer à la casserole de Compère Renard, de Compère Loup, de Compère Epervier ou des gens du Gouezou !

Fort déconfit, Compère Lapin regagna son logis où l’attendait, chantonnant au coin du feu, un curry de légumineuses, de légumes et de fruits multicolore aux herbes du jardin. Il se jura de militer désormais pour la cause végan.

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Pour quatre convives, Lapin, Géant, Sanglier et Couleuvre :

150 gr de légumineuses sèches en mélange (haricots blancs,  haricots noirs, etc.)

50 gr de lentilles corail

1 kg de tomates bien mûres

2 aubergines

Une petite banane

Une mangue mûre mais ferme

Un ananas Victoria

Deux gros oignons

3 gousses d’ail

Un morceau de gingembre frais

Deux cuillères à soupe de curry

Une cuillère à soupe de curcuma

Une cuillère à soupe de graines de moutarde

Sel

Poivre noir du moulin

Un gros bouquet d’herbes aromatiques (coriandre, coriandre vietnamienne, ciboulette, persil plat, etc.)

200 gr de lait de coco

Et pour servir, des galettes de coco (pol roti) et un chutney de coriandre…

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Mettre les légumineuses (sauf les lentilles corail) à tremper puis les cuire à feu doux avec un petit bouquet d’aromatiques (laurier, romarin, thym, sarriette, etc.), surtout sans saler l’eau de cuisson, pendant une petite heure. Laisser les légumineuses dans l’eau de cuisson, au repos.

Dans une grande marmite en fonte et à fond bien épais, faire revenir dans un peu d’huile neutre les oignons coupés en dés. Ajouter alors le gingembre et l’ail pilés, puis les épices. Laisser roussir un peu avant d’ajouter les aubergines coupées en dés puis les tomates mondées et épépinées. Réduire le feu et laisser compoter doucement. Lorsque la sauce a cuit et réduit, ajouter la mangue et l’ananas pelés et coupés en dés, et enfin les légumineuses. Bien mélanger et laisser compoter à nouveau.

Avant de servir, verser le lait de coco, la banane coupée en tranches fines, bien mélanger et rectifier l’assaisonnement.  Servir bien chaud, parsemé du bouquet d'herbes fraîches ciselées, avec du riz basmati cuit à la vapeur, des galettes de coco et un chutney de coriandre fraiche.