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« Connaissez-vous, nous dit un soir la très vieille Mayonne alors qu’une soupe de légumes fumait sur le poêle ronronnant et que les crêpes de blé noir s’empilaient sur un torchon de lin, connaissez-vous le « miracle de la soupe » ? C’est une bien vieille histoire, elle n’en est pas moins vraie.

Il y a bien longtemps, vraiment très longtemps, j’étais alors une toute petite fille habitant le hameau du Gouezou… La Toussaint venait de passer, les tombes étaient fleuries, les morts du quotidien avaient été honorés et l’on venait tout juste de célébrer ceux tombés si loin dans l’enfer des tranchées de la Grande Guerre, les plus de cent trente noms gravés sur le monument aux morts de Sizun et les cinquante de Saint-Cadou.

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Toute la semaine, il avait plu à verse, avec une constance redoutable. Le vent avait dégarni l’or du bocage pour laisser place aux silhouettes noires et décharnées des arbres sur le point d’hiverner. Les chemins, aux abords d'ici, n'étaient que fondrières ; dans les champs, la maigre herbe d’automne s’y noyait. Et, le matin, il pleuvait encore et, tout l'après-midi, il plut, il plut à torrents. Alors que le soir boudeur du 11 novembre était sur le point de tomber, ma mère, une sainte femme un peu sorcière, se disposait cependant à apprêter le souper des journaliers et des pauvres de passage dans la grande marmite de fonte à trois pieds, comme de coutume. «Oh, fit mon père. Si tu m'en crois, tu ne mettras au feu que la petite marmite. Par ce temps-là, nous n'aurons personne! » Ce à quoi ma mère rétorqua sur un ton que nul ne songea à contredire -l'instinct de survie était développé au Gouezou en ce temps-là-: « Je n’en ferai rien ! Sait-on jamais ! Et mieux vaut trop que pas assez ! » Ma grand-mère, silencieusement, approuva du regard. A la tombée de la nuit, il avait paru une poignée d’hôtes, des gens du voisinage qui appréciaient cette soupe généreuse et simple: nous les invitâmes à s'asseoir à table, avec nous, et notre intention était de les garder aussi à coucher dans la maison tant le temps était tourmenté : il y avait de la place, bien au sec, dans les greniers et à l’étage de l’étable. Mon père avait poussé les verrous. On s'était groupé autour de l'âtre, et l'on devisait paisiblement en attendant de dire les grâces. Tout à coup « dao dao » sur la porte. « Encore un... sourit ma mère, à qui l'intempérie n'a pas fait peur ! » Mon père courut ouvrir. « Jésus-Marie! s'écria-t-il en joignant les mains, « Comme il y en a ! Comme il y en a!» Nous vîmes alors entrer, très lentement, un flot de monde. Et après ceux-ci, il en parut d'autres, puis d'autres encore. La pièce commune fut bientôt pleine. Tous nos journaliers et les mendiants habituels étaient là, ceux de Botmeur, de La Feuillée, de Commana, de Saint-Sauveur, de Saint-Cadou et de Saint-Rivoal. Mais parmi eux aussi, beaucoup de figures inconnues, des pèlerins nouveaux, curieusement vêtus, en haillons, l’air las mais le regard curieux. Oui, ils faisaient pitié à regarder, trempés jusqu'aux os, avec des mines si lamentables. Ah ! qu'un peu de bonne soupe chaude leur eût fait du bien Et voilà justement qu'il n'en restait plus. Quelques cuillerées peut-être. Ma mère était furieuse contre mon père et contre elle-même. Mais aussi, pouvait-on prévoir ? Les pauvres gens tournaient vers la cheminée des yeux ardents. Ma mère se leva et leur dit « II ne faut point nous en vouloir; c'est la première fois que ceci nous arrive. Il faisait un temps si affreux que nous ne vous attendions pas. Je le regrette de tout mon cœur, mais nous n'avons pas préparé de soupe pour vous. Mais vous êtes les bienvenus près du feu !»

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Une grande stupeur se peignit sur tous les visages, et il y eut un silence triste. Alors, un homme se détacha de la bande; la buée qui s'élevait des hardes mouillées était si épaisse que je ne pus distinguer nettement ses traits. II mit un pied sur la pierre de l'âtre, ôta le couvercle de la marmite, se pencha au-dessus, et prononça d'une voix ferme et douce « Avec ce qui reste de bouillon, on peut toujours réconforter les plus malades. » Et, ayant dit, il se retira à l'écart. Sa parole nous en imposa. Ma mère se mit à tailler les crêpes de blé noir dans les écuelles, moi à casser du pain de seigle. Et les pauvres de défiler devant le foyer, comme tantôt. Moi, petite fille, je versais le plus adroitement possible le bouillon à mesure. Un, deux, cinq, dix malheureux se présentèrent à tour de rôle; la marmite semblait inépuisable. Vingt autres passèrent, et puis vingt autres… Je continuais à verser les louches de soupe frémissante. Ma mère était devenue toute pâle d'émotion et me vint en aide. Moi, j'éprouvais une sorte d'apaisement heureux. Tous, nous avions le sentiment que nous assistions à quelque chose d'extraordinaire, de surnaturel, et nous retenions nos souffles, n'osant respirer. L'oppression du miracle était sur nous. Pas un pauvre hère, je vous l'affirme, ne s'alla coucher sans souper. Voilà ce que j'ai vu, il y a de cela aujourd'hui près de quatre-vingts ans.

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Quand je cherchais des yeux l'homme qui avait parlé, il avait disparu. Je demandai à ma mère qui il était et si quelqu’un le connaissait, lui et ses si nombreux compagnons. Ni ma mère, ni mon père, ni nos voisins, personne ne le connaissait. Tout le monde est parti, perplexe mais repu se coucher.

Alors, ma grand-mère, qui semblait somnoler au coin de l’âtre, m’a souri et m’a soufflé : « Comme je longeais l’enclos au bourg ce soir, je les ai aperçus se détachant du monument aux morts et en descendre. Dès lors, ils ont marché à mes côtés jusqu’au Gouezou. Jusqu’à se dissoudre dans la brume et dans la pluie. Je leur ai conseillé de venir se réchauffer ici et de partager notre maigre soupe. Ils voulaient juste savoir si leur sacrifice avait servi à quelque chose. L’accueil de cette maison semble les avoir rassurés. Va te coucher, Mayonne." Et j'ai grimpé dans le confort abrité de mon lit clos après que Mamm Goz m'ait baisé le front.

Le lendemain, ils étaient tous partis, comme envolés. Mais on les revoit tous les ans, et même, on les attend. Pourtant, depuis peu, ils sont inquiets. Quoi qu'il en soit, depuis cette nuit étrange, la marmite de soupe n’a plus jamais désempli. Entendez-vous toquer?"

 

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Pour une marmite miraculeuse et une infinité d’hôtes –au moins 6- :

Un petit chou vert

Un petit chou-fleur

3 navets boule d’or

3 carottes

1/4 de céleri-rave

1 branche de céleri

1 poireau

150 gr de cocos de Paimpol écossés

Deux oignons rosés de Roscoff

Poivre noir du moulin

Sel gris de Guérande

Des herbes aromatiques du jardin emprisonnées dans deux nouets de gaze (ou deux boules à épices) : romarin, thym, laurier, branches de laurier…

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Précuire les cocos la veille, à feu doux et à couvert, dans de l’eau frémissante non salée dans laquelle on aura glissé un bouquet garni d’herbes aromatiques du jardin (laurier, romarin, thym, branche de céleri).

Laver le chou-fleur et le séparer en tout petits bouquets. Peler les légumes, les laver et les couper en petits dés. Emincer très finement le chou, le poireau et le céleri. Verser les légumes dans une grande cocotte en fonte à fond épais, recouvrir d’eau à hauteur, ajouter les herbes aromatiques, couvrir et porter à douce ébullition.

Laisser cuire quarante à quarante-cinq minutes sur le poêle qui ronfle doucement. Ajouter alors les cocos égouttés sommairement et ajuster avec un peu de leur bouillon de cuisson. Saler et poivrer avant de servir bien chaud avec des crêpes de blé noir, des petits croûtons et des copeaux de fromage pour les amateurs. Se servir, se servir à nouveau, encore et encore, inviter les voisins, convier les hôtes de passage.