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C’était il y a longtemps, bien longtemps…

En ce temps-là, il y avait peu de chasseurs mais beaucoup de loups dans les montagnes de l’Arrée, des loups féroces et toujours affamés qui égorgeaient joyeusement et engloutissaient avec enthousiasme quelques moutons paissant les bruyères, et faisaient parfois subir le même sort à une petite vache pie noir ou deux, ainsi que, de temps à autre, aux enfants qui les gardaient dans la lande rase et la montagne usée. C’était comme cela, on faisait avec, la vie était dure certes mais un équilibre existait entre les vivants, bêtes et hommes. Il restait toujours assez de moutons, de vaches et d’enfants et l’on survivait chichement.

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Or, il advint une année, qu’un loup plus gros, plus grand, plus noir, plus vorace et plus cruel que ses congénères mit en coupe réglée les ressources de l’Arrée, massacrant et engloutissant -outre les moutons, les vaches et les enfants- des bidets et des chiens, voire même, lorsque l’occasion s’en présentait, quelques jeunes filles moelleuses et un à deux jeunes hommes encore bien tendres. Et cela sans compter les lièvres, les chevreuils et les sangliers dont les restes ensanglantés parsemaient les forêts, ce qui faisait désordre. Bref, rien n’allait plus, l’équilibre était rompu.

On avait aperçu le monstre sanguinaire à plusieurs reprises à Plouneour –non loin de l’abbaye du Relecq où se trouvaient des moines bien gras, preuve que ce loup avait du goût- mais aussi à La Feuillée et à Botmeur. Vu qu’il avait tout dévoré, un beau jour il délogea et vint installer ses pénates dans la forêt du Drennec, non loin du Gouezou, de Commana et de Sizun… La nuit venue, le monstre avait les crocs et battait la campagne, taillant en pièces et engloutissant sans autre forme de procès tout être vivant ayant le malheur de croiser son chemin. Il terminait ses nuits repu, couvert du sang de ses victimes et rentrait alors au logis pour une longue sieste diurne postprandiale bien méritée, il faut le reconnaître. Sur ce chemin du retour, d’aucuns l’avaient discrètement aperçu, qui de Saint-Rivoal, qui de Saint-Cadou, qui du Gouezou, mais toujours en bandes anxieuses armées de pen-baz. Et, la rumeur allant bon train comme la terreur, tous s’accordaient sur l’effrayante couleur de son pelage : un rouge sang tirant sur le roux et le brun au fur et à mesure qu’il s’en venait à sécher. Si bien que, l’effroi de tous étant à son comble, on le surnomma dans tout l’Arrée le Bleiz Rouz…

Un beau soir de novembre, quelques jours après une mémorable tempête, alors que le jour à peine levé tirait déjà sa révérence, vint à passer un étrange voyageur, descendant de Saint-Cadou à Comma, un baleer bro accompagné d’un petit dragon teigneux de fort méchante humeur. A la recherche du gîte et du couvert, et si possible d’une place près de l’âtre, le vagabond s’approcha de Kerambellec, un hameau comptant quatre feux: il toqua successivement aux quatre portes dont aucune ne s’ouvrit : les huis des habitants inhospitaliers, claquemurés de terreur, restèrent soigneusement verrouillées.

Maugréant, le baleer bro et le dragon descendirent alors vers la rivière en maudissant sourdement le village cloîtré : «Araok ma vo maro pemp person Kerambellec e ielo d’an traon » ce qui signifie peu ou prou : avant que meurent cinq recteurs, Kerambellec aura disparu. Et c’est ainsi, en grommelant, que cet étrange équipage arriva à Vilin Goz où le maigre souper frémissait doucement sur un trépied dans la cheminée. Le vagabond, sans retirer son chapeau crasseux dont le bord fatigué masquait le regard, sollicita du meunier et de son épouse une place à table et un coin dans l’étable pour lui et son encombrant compagnon.

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« C’est entendu ! Il y aura autant de soupe chaude dans votre écuelle que vous pourrez en avaler et de la paille fraîche au-dessus de l’étable pour réchauffer votre nuit! Mais sans doute consentirez-vous à nous accorder le service de vos bras avant de passer à table car la dernière tempête a saccagé la forêt. Un châtaignier est tombé en travers du bief en amont du moulin mais plus personne ne veut venir jusqu’à Vilin Goz nous aider à le dégager par peur du Bleiz Rouz qui rôde de la tombée du jour au petit matin. » Laissant le dragon grincheux s’abreuver au tombant de la roue du moulin qui ne tournait plus en effet, faute de flux suffisant, le vagabond emboîta le pas du meunier et de sa femme. Ces derniers avaient soigneusement tiré la porte de la masure car leur bébé y dormait dans son berceau suspendu dans le lit clos parental, doucement bercé par la musique de la fluide cascade ruisselant au pignon. Avec les dragons, on n’est jamais assez prudent, songea la meunière qui avait du bon sens. Ils crapahutèrent jusqu’au bief à travers les sous-bois emmêlés par la tempête. Pendant une bonne heure et alors que le jour disparaissait inéluctablement au profit de la nuit la plus noire, éclairés par quelque maigre flambeau, ils firent migrer la grume de châtaignier du bief à la rive, suant et soufflant tant la tâche était rude. Le froid humide leur glaçait les os mais la promesse de la soupe, du lard, du pain de seigle et de la bouillie d’avoine beurrée était un puissant amer qui dopait les énergies.

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Lorsque le chantier fut achevé, les trois bûcherons de fortune redescendirent au moulin. Le retour leur sembla long et pénible dans la boue et l’entrelacs de broussailles balayé par les vents. Tout à coup, le meunier qui portait la lanterne distingua dans la boue des traces de pattes semblables à celles d’un énorme chien. Son sang se glaça et un cri jaillit de sa gorge serrée : « Bleiz Rouz ! Bleiz Rouz ! » Le meunier et sa femme dévalèrent, maladroitement, sabots aux pieds, les derniers mètres les menant au moulin. O terreur ! La porte du moulin était grande ouverte ! De larges traces sanglantes maculaient la cour et le seuil de la masure. La meunière s’engouffra dans le moulin : rien ne semblait avoir été dérangé; il y régnait l’habituelle sérénité des maisons simples et généreuses : la soupe chantonnait dans sa marmite, le lard s’y prélassait avec gourmandise, la bouillie d’avoine bloblotait gentiment à leur côté, le pain de seigle attendait tranquillement dans la huche, la table était dressée, les lampes éclairaient chichement les clous dorés du lit-clos dans lequel l’enfant du moulin dormait comme il sied aux tout-petits bien élevés, aimés et bien nourris. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si ce n’était le bain de sang qui inondait la cour et le dragon qui ronflait lové devant l’âtre…

Eberlués mais rassérénés, le meunier et la meunière invitèrent leur hôte à s’assoir sur le banc semi-circulaire autour de la table de chêne ; on partagea fort silencieusement le souper auquel chacun fit honneur, car, comme chacun sait, les émotions, ça creuse. La meunière, qui avait veillé à ce que les bols de cidre de chacun d’eux ne restent jamais vides longtemps, était un peu pompette. Dans son euphorie, elle servit même un far bien beurré agrémenté des derniers fruits glanés dans la forêt, myrtilles et mûres. Puis, repu et presque souriant, le baleer bro réveilla du bout du pied le dragon chafouin, remercia les époux épuisés et se retira dans l’étable pour y dormir du sommeil du Juste, marmonnant avant de se retirer : « Er Vilin-Goz a vezo dour deiz ha noz ; ed, foen, frouez ha volontez. Ha bennoz Doue d’an holl dud » (Au Vilin-Goz, il y aura de l’eau, jour et nuit ; du blé, du foin, des fruits en abondance. La bénédiction de Dieu sur tout le monde.).

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C’est tout juste si la meunière remarqua qu’il manquait une griffe au dragon revêche ainsi que quelques écailles, çà et là. Au reste, elle n'en aurait pas mis sa main à couper car il semblait que son monde tournoyer un peu sous l'effet conjugué des émotions et du cidre. Au petit jour, le soleil était revenu mais le vagabond et son étrange dragon étaient partis. Dans la matinée, le meunier trouva derrière le moulin les reliefs du repas du dragon: quelques poils roux, quelques os et quelques crocs conséquents. Et, quant au village de Kerambellec, il s’est aujourd’hui, lentement mais sûrement, inéluctablement, effacé du paysage et des mémoires. Le fragile équilibre retrouvé, chaque vie de l'Arrée a repris son cours, modeste.

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Pour un meunier, une meunière, un baleer bro, un dragon, un bleiz rouz et un bébé :

 250 gr de farine

175 gr de sucre

4 œufs du poulailler

75 cl de lait entier de vache Bretonne pie noir

50 gr de beurre de baratte demi-sel évidemment

250 gr de fruits rouges de fin d’été en mélange (myrtilles, mûres, groseilles, cassis, framboises…)

 

Préchauffer le four sur 220°, chaleur tournante.

Dans une jatte ou le bol d’un robot-pâtissier, verser les œufs et le sucre. Mélanger soigneusement puis ajouter la farine et enfin, détendre la pâte avec le lait entier. La pâte doit être très fluide et sans grumeaux.

Dans un plat en terre (ou des petits plats individuels), faire fondre le beurre au four. Lorsqu’il est noisette, verser la pâte, répartir les fruits et enfourner pour 40 minutes. C’est tout !