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Que serait le monde si l’on avait admis au panthéon de l’histoire ces femmes en avance sur leur temps et remplacé les élucubrations savantes de Gobineau -et son nauséabond Essai sur l’Inégalité des Races Humaines- par l’humanisme éclairé de Mme de Duras et de son héroïne Ourika ?

Claire_de_Duras

Revenons quelques semaines en arrière. Avant de nous plonger à corps perdus dans la poésie, nous poursuivons avec les candidats aux concours enseignants l’étude du théâtre et, à l’occasion d’une plongée dans le théâtre d’outre-mer, nous nous penchons sur l’œuvre, très belle et engagée, d’Aimé Césaire. Voici qu’au détour de sa « Tragédie du Roi Christophe » (1963), l’auteur martiniquais glisse dans la bouche d’un de ses personnages qui souhaite désamorcer une discussion houleuse (Acte II, scène 2) la réplique suivante :

« L’héroïne d’un roman qui fait pleurer tout Paris… C’est l’histoire d’une petite noire élevée en Europe dans une grande famille blanche, et qui souffre de sa couleur et en meurt. »

A qui doit-on ce roman qui fit donc pleurer certes Paris mais aussi toute l’Europe en ce début de XIXème siècle? Ce court récit -qui connût donc un vif succès, fut réédité une dizaine de fois en cinquante ans, traduit en anglais et en espagnol, encensé par Chateaubriand et apprécié par Goethe- fut publié anonymement en 1823 par la Brestoise Claire de Kersaint. Son nom tout comme celui de son roman sont tombés dans les oubliettes de l’histoire de la littérature.

C’est peu de dire que les premiers pas dans le monde de la jeune Claire n’ont été ni confortables, ni tendres, ni sûrs. Claire Lechat de Kersaint, qui deviendra duchesse de Duras, est née à Brest en 1778 alors que la monarchie vit ses derniers instants. La toute jeune fille connaît deux expériences traumatisantes, communes à d’autres aristocrates : l’exécution de son père et l’émigration hors de France. Son père, le capitaine de vaisseau comte de Kersaint, fait partie de la noblesse avancée du XVIIIème siècle qui a soutenu la cause de la Révolution. Mais, député girondin, il s’oppose à la condamnation de Louis XVI. Ce père brillant aux élans généreux sera donc décapité –c’était dans l’air du temps-. Elle a à peine quinze ans quand elle doit prendre en mains les affaires familiales car sa mère, de constitution fragile, n’est pas à la hauteur de la situation. L’amiral a laissé des biens à la Martinique qu’il faut récupérer et cette reprise en mains n’est pas quelque chose de banal. La Martinique est bien une terre d’esclaves et de planteurs et on n’y fait sa fortune ou on ne la rétablit qu’en adoptant peu ou prou l’effroyable système. Il semble que ce voyage soit déterminé pour négocier la vente de toutes les possessions de la famille Lechat de Kersaint; après avoir rétabli sa fortune et effectué un petit crochet aux Etats-Unis, Claire de Kersaint se rend à Londres où elle épouse en 1797, Amédée Bretagne Malot Durfort de Duras dont elle aura deux filles.

chateaubriand

Comme de nombreux aristocrates, Mme de Duras rentre en France après le 18 Brumaire, et vit dans le château d’Ussé, à la lisière de la forêt de Chinon, château qui aurait accueilli Charles Perrault et dont il se serait inspiré pour La Belle au bois dormant… Elle est très liée à Madame de Staël et surtout au Malouin Chateaubriand, grand séducteur et chaud lapin. Avec la Restauration, son mari est nommé Maréchal et la famille s’installe à Paris où la duchesse tient un salon où il est de bon ton d’apparaître car on y croise, outre l’incontournable Chateaubriand, Mme de Staël, Duplessis Richelieu, Lamartine, Balzac, Villèle, Talleyrand et bien d'autres. Elle utilise son influence pour faciliter la carrière diplomatique de son bien cher René qui lui doit ses ambassades en Suède et à Berlin et son envoi au Congrès de Vérone.

Ce que l’histoire littéraire a surtout retenu, quand elle prend la peine de se souvenir de cette écrivaine, c’est la longue amitié amoureuse qui, pendant plus de vingt ans, l’a étroitement liée à Chateaubriand. Ils se retrouvent bien sûr sur de nombreux points communs: Bretons d’origine, émigrés du fait de la Révolution, anciens exilés de l’Amérique et de l’Angleterre, aristocrates libéraux. L'auteur des Mémoires d'Outre-tombe évoquera du reste avec émotion son souvenir un quart de siècle plus tard. « Une forte et vive amitié emplissait alors mon cœur », écrit-il. Madame de Staël qui recevait l'un et l'autre ensemble dans sa loge de théâtre en témoignera également. Claire de Kersaint ne se contentait pas de s'enfermer parfois avec Chateaubriand,  elle se promenait aussi avec lui sur les boulevards, ce qui faisait jaser le tout-Paris. Quelle était la nature exacte de leurs relations ? Etait-il son amant ? Elle s'en défendra, vertueusement. « Une amitié comme la nôtre, affirmera-t-elle, présente les inconvénients de l'amour mais n'en a pas les profits ».

Sans doute la Révolution, durant laquelle les femmes ont déployé une grande énergie, et la Restauration, qui les fait revenir à une condition assujettie, dans l’inaction des salons, expliquent-elles cette place de l’amour et ces tendances masochistes, qui feront dire à Sainte-Beuve: « Les barreaux de la cage garantissent la sincérité de l’envol ».

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Considérée aujourd’hui comme une auteure avant-gardiste, une précurseuse d’un certain féminisme, la Brestoise Madame de Duras décédera en 1828, à l’âge de cinquante ans, cinq années après la publication de son récit, Ourika, qui analyse les questions d’égalité raciale et sexuelle. La plume de Claire de Duras y dépeint la funeste trajectoire d’Ourika, une fillette africaine offerte en cadeau par un colon à sa tante. Cette femme de la haute société élèvera et éduquera en France la jeune Ourika, presque comme sa pupille –mais ce presque contient tout le ressort du roman-. À l’âge de douze ans, Ourika découvre que sa couleur de peau ne lui permettra jamais de vivre une vie normale. Après le mariage de Charles, le fils de sa maîtresse, dont elle est amoureuse, elle se retire au couvent où elle s’étiolera et glissera dans la mort. Les histoires d’amour finissent mal en général, dit-on. Celle-là n’échappe à cette règle non écrite.

Ourika est seule, elle n’a rien connu d’autre que la société aristocratique où elle a grandi. Nous sommes au début du XIXe siècle et de la grande entreprise d’assujettissement d’une partie de l’humanité. Sa seule issue est la mort. Deux siècles après ou presque, le racisme fait toujours ses ravages. Relire Madame de Duras, c’est ouvrir son cœur au monde et donner une chance à la tolérance.

En mémoire de Claire de Kersaint, on partagera un pot-au-feu créole au jarret de bœuf Black Angus de Saint-Rivoal, aux légumes d’ici et aux épices, aux herbes et aux piments des Antilles.

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Pour une poignée de femmes de lettres et de féministes :

1 kg de bœuf (poitrine, jarret, plat de côtes) Black Angus

1 ou 2 os à moelle

Sel gris de Guérande

Piment de la Jamaïque et poivre noir fraîchement moulus

2 oignons

3 clous de girofle

Un petit morceau de gingembre frais

Un bâton de cannelle

500g de carottes

1/2 chou blanc

1 branche de céleri

Un bouquet garni (laurier et thym du jardin)

3 navets

3 poireaux

Une patate douce

Un bouquet d’herbes aromatiques fraîches (persil plat, ciboulette chinoise, coriandre, etc.)

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Ensuite, éplucher et laver légumes et la patate douce. Couper la patate, les carottes et les navets en cubes. Ficeler ensemble les poireaux, le céleri et le bouquet garni. Dans un des oignons piquez les clous de girofle. Roussir le deuxième oignon sera roussi à la flamme pour colorer le bouillon.

Placer environ quatre litre d’eau à ébullition, y placer alors la viande, les oignons et les épices (poivre, piment, bouquet garni, cannelle et gingembre épluché. Laisser mijoter deux heures à feu doux.

Ajouter alors les légumes et poursuivez la cuisson deux heures, toujours à feu doux. Rajouter de l’eau le cas échéant. Saler ?

Servir alors ce plat généreux parsemé des herbes fraîches ciselées, accompagnez-le d’une sauce vinaigrette pimentée.