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« Carpe diem quam minimum credula postero » écrivait sagement Horace en 22 av. JC ce que Lecomte de Lisle a traduit en 1873 par « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». Oh oui, profiter du jour, c’est bien ce que la vieille et le vieux de Trédudon auraient dû faire…

Il y a bien longtemps, au temps où il faisait froid en hiver et chaud en été, se trouvait à Trédudon, sur le toit de ce monde, une toute petite maison sombre et basse, construite en pesant granit et recouverte de lourdes ardoises pour résister aux puissants vents d’hiver qui hurlent sur la lande rase. Un beau soir de novembre, alors que le jour s’était couché sitôt levé, les deux vieux qui vivaient dans cette masure s’était claquemurés car il régnait dans l’Arrée un froid faisait scintiller de givre la montagne de schiste. La lune translucide et blanche étincelait aux côtés de milliers d’étoiles. Oui, il faisait nuit, il faisait froid.

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Leur modeste soupe brûlante trempée de pain noir avalée, le vieux et la vieille, en compagnie de leur chat noir, ronronnaient et somnolaient auprès du feu de tourbe et de souches d’ajonc. Si on disait beaucoup de bien de ce très vieux couple, laborieux et économe, dans le voisinage, on murmurait aussi qu’une certaine avarice entachait d’une ombre ce portrait flatteur. C’est sans doute ce qui leur avait permis d’élever point trop chichement le seul fils vivant de la nombreuse fratrie qu’ils avaient mise au monde et dont les âmes innocentes avaient été fauchées dès le berceau. Ce fils, désormais unique, exerçait non loin de là, entre Botmeur et La Feuillée, le dur labeur de garçon de ferme chez un riche propriétaire, du moins plus riche que le vieux et la vieille. Ce jeune homme robuste ne ménageait pas sa peine et s’écroulait de fatigue chaque soir dans la paille au-dessus de l’étable. La paille, la chaleur du bétail et une méchante couverture de laine feutrée étaient les seules mais fidèles compagnes de ses trop courtes nuits. Ainsi allait la vie.

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Devant leur feu qui déclinait dans l’âtre et alors qu’ils s’apprêtaient tous deux à gagner leur lit-clos, la vieille chercha querelle au vieux au motif qu’il était dépensier, prisant et buvant plus que ne le leur permettait leurs maigres moyens : « Ah ! Si nous étions comme nos voisins, possédant bêtes et écus, alors tu pourrais faire ton paotr faraud mais il faut être raisonnable ! Il faut supprimer ce qui est inutile, butun et eau-de-vie, sinon il nous faudra mendier ! » se lamentait-elle alors qu’il faisait diplomatiquement la sourde oreille.

Toc ! Toc ! Toc !

On frappa à la porte : mais qui donc à cette heure pouvait bien cheminer dans la montagne glacée ? Le Diable lui-même n’aurait osé s’aventurer si loin de peur de s’égarer ! Fallait-il ouvrir ? s’interrogèrent du regard les deux vieux.

« Qui va là ! » chevrota la vieille, effrayée.

« Un voyage égaré ! » répondit une voix sépulcrale.

« Que veut-il ! » frémit le vieux, apeuré.

"Je cherche mon chemin ! » répondit la voix, avec somme toute une certaine cohérence.

« Bennoz Doue va deen mad (Que Dieu vous bénisse, mon brave homme !)! » dit le vieux en déverrouillant la porte qui s’ouvrit en grinçant.

« Bennoz Doue d’eor’h ive (Que Dieu vous bénisse aussi !)! » répondit le baleer bro en entrant. Il se dirigea vers l’âtre, déposa au sol son bagage de cuir et sortit de son manteau deux larges mains qu’il tendit vers les braises.

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« Je viens du pays de Ker-Aez (Carhaix) et je vais rejoindre mon bord à Brest où je suis embarqué sur « Ar Sparfel ». J’ai déjà fait vingt fois « tro-ar-bed » (le tour du monde). Je connais des milliers de pays : certains toujours blancs et glacés, d’autres toujours dorés et brûlants, des pays où la pluie n’existe pas, des pays où les arbres sont plus hauts que les nuages et d’autres où les montagnes s’élèvent jusqu’à la lune. Je vis en Californie, un pays de lait et de miel, où je trouve, sitôt que je m’accroupis, des rubis et de l’or, des émeraudes et de l’argent, des saphirs et des diamants, en soufflant la poussière des chemins. Aussi, pour votre hospitalité, je veux vous récompenser ! « 

Ce disant, le voyageur sortit de son lourd sac fauve un objet très étrange, sculpté dans un bois très noir et lustré représentant un marmouz biann, un petit singe, aux étranges yeux mobiles et flamboyants, deux rubis étincelants.

« Ceci est un présent que je tiens d’un roi lointain des Indes orientales. Gardez-le soigneusement car il est bien plus précieux qu’il n’est beau. Tant qu’il sera en votre possession, vous ne manquerez plus de rien. Il peut même réaliser vos rêves et exaucer vos vœux, dans la mesure du raisonnable, bien sûr. Quand vous formulerez trois souhaits, ils se réaliseront. »

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S’étant enquis de son chemin, le vagabond reprit sa route et s’évanouit dans la nuit glacée.

C’est peu de dire que le vieux et la vieille ne savaient que penser de cette étrange rencontre. Ils gagnèrent leur lit-clos en frissonnant d’effroi et de froid, se serrant l’un contre l’autre sous l’épais édredon, agrippés à l’étrange statuette.

« Que demander ? » geignit le vieux.

« Et pardi ! Je ne vois qu’une chose qui rendrait heureux, idiot, rétorqua la vieille agacée. Je ne connais qu’une chose qui surpasse l’honnêteté, la santé et la considération. De l’or, en quantité, des montagnes d’or sonnant et trébuchant. Il en faut beaucoup, beaucoup ! Marmouz biann, donne nous de l’or, beaucoup d’or ! »

Sur ces paroles définitives, les deux vieux s’endormirent, terrassés par cette étrange aventure.

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Au petit jour, lorsque le vieux s’éveilla et glissa hors du lit-clos, il ne put enfiler ses sabots, débardant d’or. Il les vida sur la table qui fut recouvert d’un tapis étincelant, puis y vida ses poches, sa blague à tabac, son chapeau… Tout ce que la maison pour abriter de contenants débordait d’or. Qu’en faire ? Où stocker cet encombrant trésor ?

« Cachons cela dans le ribot (la barate à beurre) et peor’h ! Silence ! N’attirons pas l’attention sur notre soudaine fortune ! » intima la vieille.

Le jour se déroula donc comme à son habitude et rien ne put mettre la puce à l’oreille du voisinage : le vieux se rendit au bourg comme à son habitude, prit son tabac et du pain, et s’en retourna au logis sans même s'accorder un petit verre au comptoir. La vieille prépara la même soupe que la veille, que le jour d’avant, et celui d’encore avant, avec un vilain chou, deux navets, un panais et une carotte.

Au soir, un messager embarrassé et essoufflé, porteur d’une horrible nouvelle, leur fit savoir qu’un terrible accident était arrivé à leur fils, grièvement blessé par le cheval de trait qui s’était emballé et l’avait piétiné.

La vieille tomba sans connaissance et le vieux se rendit seul à la ferme au chevet de son fils qui, entre-temps avait rendu son dernier soupir. Ses blessures étaient si effrayantes que le malheureux fut mis en bière avant d’être remis à son père, fou de douleur. On raccompagna le malheureux et le défunt dans la toute petite maison de Trédudon, l’on prépara les funérailles du brave garçon qui fut inhumé au cimetière, par une froide journée, auprès de ses nombreux frères et sœurs. De retour de la sobre cérémonie, une fois que voisins et amis eurent quitté la sombre masure frappée par le malheur, la vieille se sentit sur le point de perdre la raison ; elle se saisit alors du marmouz viann et l’invoqua : « Marmouz viann, je voudrais revoir mon fils aimé une dernière fois ! » Aussitôt, on entendit dans la nuit blanche de glace des pas incertains et lourds : cahin-caha, c’était le fils claudiquant qui s’approchait de la maison paternelle. Quel bonheur pour la vieille ! Elle allait revoir son fils, lui montrer l’or de la barate, lui promettre une vie confortable telle celle d’un roi des Indes orientales, ils profiteraient tous du jour et de ses merveilles. Déjà la poignée de la porte, agrippée par une main de l’au-delà commençait à tourner et à grincer…

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Mais le vieux, qui se souvenait de l’état épouvantable dans lequel l’accident avait laissé son fils, fut traversé par la vision effroyable de ce corps supplicié et voulut épargner sa vieille compagne qui eût, c’est certain, trépassé la découvrant. Il arracha la statuette noire comme l’enfer et prononça au plus vite : « Marmouz viann, écarte mon fils à jamais ! » La porte cessa de branler, la poignée de tourner, les pas s’éloignèrent : la nuit et le désespoir recouvrirent la masure.

Au petit matin, la vieille s’était consumée de chagrin, le vieux ne lui survécut que le temps qu’il faut à une larme de couler. Les voisins découvrirent dans la masure glacée à la place du vieux et de la vieille ainsi que dans la barate des tas d’une cendre froide, blanche et si fine que personne ne sut en déterminer la nature. Quant au marmouz viann d’ébène aux yeux de rubis… Nul n’en a jamais entendu parler, sauf moi, la souris du logis…

Je retourne grignoter mon pain noir et vous dis bien le bonsoir.

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Pour un pain noir cacaoté :

450 gr de farine

50 gr de poudre de cacao

250 de laezh riobot (ou à défaut, du lait fermenté)

1 cuillère à soupe de sucre de canne

10 gr de sel

6 gr de levure de boulangerie

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Dans la cuve du robot-pâtissier, verser le lait, le cacao, la farine, le sucre, le sel puis la levure et pétrissez une dizaine de minutes.

Façonner une boule de pâte, la déposer dans un saladier, la recouvrir –au contact- d’un film plastique et placer le tout dans un endroit frais pendant une douzaine d’heures.

Débarrasser la pâte sur un plan de travail légèrement fariné, la dégazer tout doucement, façonner un pain (boule ou miche)  et déposer le pâton sur dans un moule ou sur une plaque recouverte d’une feuille de papier cuisson. Réserver dans un endroit tempéré pendant une paire d’heures, le temps à la pâte de lever à nouveau.

Préchauffer le four sur 250°, chaleur statique. Enfourner alors le pain en plaçant un peu d’eau bouillante dans un plat métallique (pour le « coup de buée »). Laisser cuire vingt minutes. Au bout de ce temps, poursuivre la cuisson sur 200°, chaleur tournante.

Débarrasser sur une grille et laisser refroidir en écoutant le pain chanter.