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Le 2 mars 1935 au petit jour, une belle dame blonde accompagnée d’un officier de la Royale en civil sont arrêtés «de façon spectaculaire» à la gare de Brest, alors qu’ils s’apprêtaient à prendre le train de six heures pour Paris. C’est ainsi que la presse de l’époque, et notamment La Dépêche de Brest, rapporte ce qui n’est, à ce moment-là, encore qu’un simple fait-divers. Le public français de l’époque, fasciné, s’enflammera pour ce qui va devenir très vite une rocambolesque affaire d’espionnage dans la cité du Ponant, sur fond de bluette et d’opium : l’affaire Lydia Oswald.

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Après la der des ders et la joyeuse insouciance des années folles, les années trente plongent lentement l’Europe dans le populisme, le nationalisme et de nauséabondes dérives, avec en toile de fond un climat belliqueux que peine à contenir la Société des Nations. Dans ce contexte, on voit émerger un genre littéraire nouveau, le roman d’espionnage, qui paraît en feuilletons, en volumes ou en fascicules. C’est en effet à cette époque que le genre s’autonomise vraiment, héritier du roman populaire et du roman patriotique, mâtiné de roman policier ou sentimental, comme par exemple Double crime sur la ligne Maginot de Pierre Nord (1936), souvent considéré comme le premier roman d'espionnage français moderne. Dans ce genre de littérature très inégal, et qui ne se détache par encore clairement par exemple de la série des Fantomas –dont Fantomas, roi des receleurs de Marcel Allain qui est d’ailleurs diffusé en feuilletons dans La Dépêche de Brest au moment où l’affaire Lydia Oswald éclate-, on voit évoluer des personnages stéréotypés dans des situations anxiogènes : agents dormants, femmes vénales, hommes séduits, secret défense, sombres complots, drogues et poisons, encre sympathique et messages codés. L’affaire brestoise va donner corps à ces fantasmes.

On sait peu de choses sur cette belle dame blonde, c’est d’ailleurs un poncif du genre, les espions ayant tout intérêt à brouiller les pistes et à rester dans l’ombre. Elle naît en Suisse alémanique en 1906 dans une famille modeste composée d’une mère et d’une sœur. Polyglotte et jolie, célibataire et sans enfant, elle est sans doute séduite par l’aventure, les voyages mais aussi sans doute par les thèses nazies. Elle aura vraisemblablement été entraînée aux techniques d’espionnage par la redoutable Fraulein Doktor du service de sécurité de la SS –Elsbeth Schragmüller, qui forma la légendaire Mata Hari- avant de faire ses premiers pas d’espionne patentée auprès de la Société des Nations à Genève. Elle pose ensuite un temps ses valises aux Etats-Unis puis en Angleterre avant de débarquer à Paris. Sa réputation l’aura précédée car elle fait l’objet, semble-t-il, d’une certaine surveillance de la part des services de renseignements français. Elle finit par descendre du train à Brest fin janvier 1935, train dans lequel la belle dame blonde a fort opportunément rencontré l’Enseigne de Vaisseau René Guignard, jeune officier embarqué sur le croiseur Emile Bertin, bâtiment sensible de la Marine Nationale.

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Le jeune homme naïf –par ailleurs marié et père de deux enfants quand même- tombe dans les filets de la vénéneuse Lydia qui se fait passer pour une journaliste, descend dans le « meilleur hôtel » brestois, fréquente les meilleures tables. Une idylle s’ébauche donc et le benêt invite sa dulcinée à bord de l’Emile Bertin… Quelques temps plus tard, le croiseur et son équipage appareillent pour quelque mission sur la mer jolie et, la nature ayant horreur du vide, Lydia Oswald remplace René par Jean, jeune Lieutenant de Vaisseau tout aussi naïf que son prédécesseur. Jean de Forceville sert sur La Galissonnière, un croiseur en construction à l’arsenal de Brest. C’est donc une belle opportunité d’en visiter le chantier pour l’espionne à la solde des nazis. L’enquête révèlera que la vénéneuse Lydia envoie des messages codés à d’obscurs destinataires allemands et suisses dont l’un deux lui répondra fort énigmatiquement : « Merci pour les œufs de la poule d’Emile, mais il s’occupe des tuyaux ». Les espions sont rigolos ! La patience des renseignements français ayant des limites, la belle sera arrêtée donc, en compagnie de son benêt d’amant, alors qu’ils s’apprêtaient à gagner la capitale. Lydia Oswald n'avait donc pas sévit dans le port breton beaucoup plus d'un mois. A Brest, c’est la stupéfaction et le grand frisson ! Tout le monde y va de son commentaire décalé, de son témoignage farfelu et de son interprétation fantasmée alors que la jeune femme est d’abord incarcérée dans la prison civile du Bouguen, puis dans sa version militaire, la prison de Pontaniou. On imagine sans peine le changement radical de train de vie que connaît la détenue dans les prisons de la République française des années trente -froid, humidité, faim, hygiène douteuse- alors que l’enquête suit son cours.

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La presse boit du petit lait et les envolées lyriques donnent à sourire aujourd’hui. On révèle des détails qu’on qualifie de « romanesques » comme la saisie de «deux valises en cuir et un carton à chapeaux recouverts de ces étiquettes multicolores chère aux … madones des «sleepings» internationaux», ou encore sa sortie du palais de justice lorsque « la belle inconnue se masque le visage à la manière de Fantomas » sous un foulard de soie, … Si l'on ajoute la saisie d’opium, de documents techniques et d’une liasse de cinq mille francs, la messe est dite ! Comble de l’anecdote, la presse se rend compte que la belle n’est pas blonde mais arbore une chevelure auburn des plus décevantes. Pourtant, même si Lydia Oswald confesse travailler pour l’Allemagne tout en affirmant brûler d’amour pour Jean de Forceville avec lequel elle comptait convoler, on ne trouve pas grand-chose de tangible à lui reprocher, ce qui permet d’en conclure qu’elle est soit très forte, soit pas trop douée. A dire vrai, elle adopte la posture attendue par le public et ses juges : celle d’une femme, « blonde » et amoureuse, belle mais inconséquente, séduisante et irresponsable.

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Au terme d’un procès à huis-clos qui se tient devant le conseil de guerre de Brest en septembre 1935, elle est finalement condamnée à une peine de neuf mois de prison pour « tentative d’espionnage », alors que les deux jeunes officiers qui avaient cru au Père Noël sont relaxés. Les comptes rendus d’audience publiés dans la presse tant nationale que locale, auxquelles les journalistes n’assistent pas, fourmillent de détails croustillants, d’interprétations fantasques et de descriptions ébouriffantes comme ici sous la plume de l’envoyé spécial de Ouest Eclair: « nous sommes là à 8 heures dans cette rue de la Voûte qui mène de la rue Louis-Pasteur au quartier Keravel bourré de bouges infects devant lesquels des poulbots de petite province pataugent dans les ruisseaux aux eaux méphitiques encombrés d’ordures et de cadavres de bêtes », lorsque comparaît la « souriante espionne », sans doute « machiavélique » mais « préoccupée par sa toilette »…

L’insondable Lydia Oswald sera libérée début décembre fort discrètement, et, dûment escortée, elle prendra le train vraisemblablement à Châteaulin pour une reconduite assez ferme vers la Suisse. On n’entendra plus beaucoup parler d’elle. Six mois plus tard par exemple, elle sera arrêtée en Turquie sur un site militaire sensible, sur lequel elle se trouvait « par erreur » en compagnie d’un nouvel amant… Coïncidence ? Je ne crois pas, non…

On s’attablera en compagnie de la vénéneuse belle dame blonde qui a sans doute tant à raconter de la bêtise des hommes autour d’une pintade au lambig, aux pommes et aux légumes d’hiver rôtis…

 

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Pour une tablée d’une dizaine d’espions discrets mais affamés:

Deux jolies pintades de chez Sandrine sur le marché de Sizun (T’Yotte, Hanvec) [passées au chalumeau pour enlever les derniers duvets]

25 cl d’un excellent lambig (alcool de pomme)

100 gr de beurre fermier demi-sel bio et cru de la Ferme Hellez Vraz (Pencran)

½ cuillère à soupe de cannelle de Ceylan moulue

½ cuillère à soupe de poivre Kampot concassé

Un bâton de cannelle de Ceylan

Quelques pommes Germaine de Brasparts un peu fripées

Un beau panais

Une jolie butternut

Un petit kg de carottes (variétés anciennes en mélange, donc multicolores, si possible)

Un petit kg de pommes de terre (type Yona)

Un bon kg d’oignons rosés de Roscoff

 

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Trois jours avant, jouons au docteur avec nos pintades décédées… Il convient très sérieusement de les vacciner, non pour les ranimer –elles sont définitivement passées ad patres- mais pour parfumer leur chair. Commencer par faire l’acquisition en pharmacie d’une seringue et d’une aiguille. Mieux vaut s’ouvrir de la démarche auprès du pharmacien qui vous orientera sur une aiguille assez grosse et parfaite pour des injections intramusculaires à répétition.  Cela aura pour vertu d’éviter de vous faire cataloguer au vil rang de junky en détresse, et, en principe également, de bien faire rire l’homme de l’art de l’officine, peu rompu aux requêtes à visée culinaire, on s’en doute. De retour au logis, injecter en plusieurs endroits, en sous-cutané et en intramusculaire, plusieurs doses de lambig (on table sur un total de 25 à 30 cl de vaccin parfumé sur les trois jours, au moins). Cibler vos injections sur les blancs, les cuisses, les pilons, les jointures, les sot-l’y-laisse, etc. Après les séances de vaccination, emballer les pintades dans du film alimentaire et réserver au frais. Réitérer cette opération le lendemain, puis le jour J. Il va sans dire qu’associer enfants et petits-enfants à cette expérimentation culino-scientifique fait considérablement gagner des points de popularité à la cuisinière…

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Les pintades dûment vaccinées et donc leur carnet de vaccination gourmande à jour –il ne peut plus rien leur arriver d’affreux maintenant-, les laisser dans leur film plastique à température ambiante jusqu’au moment de démarrer la cuisson. Cette dernière sera ainsi moins « brutale » et les saveurs préservées.

Les pintades, à la chair si délicate, doivent donc être cuites sur le mode moderato. Il faut compter environ une heure par kilogramme. Démarrer le four à froid à basse température, pas plus de 150°, chaleur tournante. Il faut donc s’organiser en conséquence ici : avec deux pintades de deux kg, pour un service vers 20 h, on l’enfournera donc vers 17h30/18 h…

Peler, laver et couper en cubes de volume égal les légumes. Peler les oignons. Disposer les légumes dans un très grand plat.

Masser les bestioles avec un mélange de 100 gr de beurre fermier demi-sel cru, bio et mou, d’une cuillère à soupe d’un mélange de poivre et de cannelle moulus. Leur faire subir les derniers outrages en bourrant dans les cavités abdominales des quartiers de pommes non épluchées et non épépinées ainsi qu’un beau bâton de cannelle. Les déposer sur les légumes dans le plat, recouvrir les pintades d’une grande feuille de papier cuisson mouillée, froissée et essorée pour permettre une cuisson à l’étouffée afin de préserver donc l’humidité de la chair.

Enfourner. A la moitié de la cuisson, ôter le papier, et, à partir de ce moment, prendre soin d’arroser régulièrement les volailles -toutes les demi-heures- et de les tourner : côté gauche, côté droit, dos, etc. L’objectif étant d’harmoniser la cuisson notamment au niveau des cuisses souvent à la traîne… Monter le thermostat jusqu’à 180°, voire 200° pour la dernière demi-heure, ce qui aura pour effet de donner une belle couleur dorée et appétissante aux volailles (attention de ne jamais excéder 200° car les graisses brûleraient à cette température).

Pour vérifier la parfaite cuisson des volatiles, piquez une cuisse en fin de cuisson : la chair ne doit pas avoir de traces roses. Sinon, poursuivre la cuisson une demi-heure.

Une fois cuite, il est préférable de laisser reposer les pintades environ trente minutes (elles seront d’autant plus moelleuses), le temps de poêler des quartiers de pommes Germaine de Brasparts dans un joli beurre demi-sel. On peut ensuite parsemer les pommes dorées de poivre Kampot grossièrement moulu et de noisettes torréfiées concassées…

Et joindre, aux côtés des insolentes pintades rôties et parfumée au lambig et à la cannelle, outre les légumes rôtis et parfumés, une écrasée de pommes de terre à la vanille généreusement beurrée, une soyeuse purée de butternut, des potatoes rôties et un confit d’oignons rosés de Roscoff. Une table de fête pour des espions d’un autre temps, assurément…