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« Qu'est-ce qu'un diamant, si ce n'est un peu de boue lumineuse? » s’interrogeait Joseph Joubert dans ses Carnets. Et, en effet, un diamant n'est qu'une pierre jusqu'à ce que l'esprit humain lui accorde une valeur et « Le tailleur de diamant en façonne les facettes de manière que le rayon qui pénètre dans la gemme par l'une d'elles ne peut en sortir que par la même. - D'où le feu et l'éclat. » (Paul Valéry). Voici l’histoire d’un caillou, un diamant bleu, qui fut l’objet de toutes les convoitises, les légendes et les fantasmes et qui a donné du fil à retordre et du grain à moudre jusqu’au bout de ce monde, du roi Louis-Philippe au Titanic en passant par Brest et Arsène Lupin…

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On ne sait pas de quel sol fut extrait ce diamant bleu –Russie, Botswana, Australie ?- ni quand. Tout ce qu’on peut affirmer c’est qu’il fut taillé, ajusté sur la couronne de Louis-Philippe Ier, duc d’Orléans, fugace roi des Français de la Monarchie de Juillet. Après son abdication, il mourut en exil outre-manche alors que, dans des circonstances qui sont loin d’être claires, on rapporte que Henri d’Orléans, duc d’Aumale, un des dix enfants du fertile mais infortuné roi, arracha le diamant bleu à la couronne paternelle en guise d’héritage. Toute sa vie, parallèlement à sa posture de bonus pater familias, de militaire, d’homme politique, de bibliophile et d’amateur d’art, le duc d’Aumale sera accompagné d’une petite notoriété de chaud-lapin, réputé pour ses acrobaties amoureuses improbables: il laissera d’ailleurs dans les alcôves parisiennes tarifées son nom à une expression argotique apparue vers 1880 et citée par Alphonse Boudard, «à la duc d'Aumale », qui désigne une position érotique compliquée, sur la technique de laquelle les auteurs divergent… Bref. Pourtant réputé pingre selon les cocottes de l’époque qu’il fréquente assidûment, il s’entiche d’une brillante demi-mondaine, Léonide Leblanc, actrice des théâtres de vaudeville et femme spirituelle, à laquelle il offre néanmoins le fameux diamant bleu. A la mort de Léonide, des suites de ce qu’il est convenu d’appeler une longue maladie, en 1894 –elle avait à peine cinquante-deux ans-, le diamant bleu, à propos duquel il commence à se murmurer qu’il porte la poisse, est mis en vente et racheté par la future comtesse de Rodellec pour la somme phénoménale de cinquante mille francs or. « Diamant magnifique, énorme, d’une pureté incomparable, et de ce bleu indéfini que l’eau claire prend au ciel qu’il reflète, de ce bleu que l’on devine dans la blancheur du linge. On admirait, on s’extasiait… » (Maurice Leblanc)

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Née aux Etats-Unis en 1850, Béatrice Charlotte Antoinette Denis de Kérédern de Trobriand épouse à Paris en 1869 John Burnett-Stears, le fils du créateur de l'usine à gaz qui alimentait les réverbères de Brest à la fin du XIXème siècle. Un très beau parti –financièrement du moins-. Ils possèdent plusieurs propriétés dont un manoir brestois néo-gothique assez ostentatoire construit sur un promontoire surplombant l’usine à gaz qui a fait la fortune familiale et faisant face à la plus belle rade du monde. Si si.Le couple fait également construire un étonnant manoir tout aussi rococo au Leuhan, dans les terres, sur la commune de Plabennec. En 1888, légèrement alcoolique –c’est une litote-, John Burnett-Stears décède à Brest, laissant une veuve et trois enfants : Béatrice ou Beatrix future comtesse de Maleyssie, Marie-Marthe qui meurt en 1894 et Morley qui meurt en 1904. Béatrice de Kérédern de Trobriand épouse alors en secondes noces le comte Olivier Marie-Joseph de Rodellec du Portzic le 20 novembre 1900 à Paris. Les époux ont un quart de siècle ans de différence mais pour le comte, jeune, joueur et violent, il s'agit avant tout de redorer son blason grâce à l'argent de sa femme. C’est dans ce contexte que le diamant bleu poursuit sa trajectoire maléfique.

Dans la soirée du 2 août 1906, les Rodellec du Portzic qui reçoivent pendant la belle saison des amis dans leur manoir de Ker-Stears, dont l’attaché de l’ambassade de Russie, terminent la soirée par un récital dans le grand salon. La comtesse qui se pique de musique s’installe donc au piano, se défait de sa quincaillerie (deux bracelets et quatre bagues dont notre diamant) et entame donc quelque interprétation. On applaudit la maîtresse de maison puis chacun se retire pour la nuit. La comtesse oublie ses bijoux : le lendemain, le diamant bleu a disparu. On imagine sans peine le remue-ménage, les gémissements et les cris d’orfraie, les interrogatoires suspicieux du petit personnel et les regards lourds de sous-entendus. La police est mandée, la presse lève le lièvre : il n’en faut pas plus pour que naisse au cœur du morne été brestois 1906 la rocambolesque affaire du vol du diamant bleu. Les tribulations de notre diamant vont ondoyer sur tout le territoire et passionner les foules.

La police mène l’enquête avec une diligence à la hauteur du rang social des plaignants et les soupçons de vol, quelque peu orientés dit-on par le comte, se portent vite sur l’attaché de l’ambassade russe. Vingt jours plus tard, coup de théâtre-on nage en plein vaudeville- ! On retrouve le diamant dans sa boîte de dentifrice en poudre [à l’époque, la pâte dentifrice n’existait pas]. Le diplomate, confondu et qui crie à la machination, passe la « nuit au violon » selon les termes du journaliste de la Dépêche de l’Ouest. L’affaire enflamme les rédactions locales, défraie la chronique nationale et passionne le pays. Si les hôtes de Ker-Stears laissent tomber les charges très vite –puisque la bague est retrouvée, on préfère jouer la discrétion-, il n’en n’est pas de même du commensal russe, le rouge au front, qui attaque bientôt en diffamation les Rodellec du Portzic.

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Un procès retentissant, attirant une foule considérable de journalistes et de curieux, s’ouvre le 10 juillet 1907 qui sera l’occasion aux deux parties en présence –demandeur et défendeurs se sont faits porter pâle-, par la voix de leurs tonitruants avocats parisiens, d’un infâme déballage sur les petits travers et la vie privée des uns et des autres et de dérapages déclamatoires tous azimuts. Le compte-rendu des débats, emphatiques et outranciers, publié sous le titre de « roman de la bague » dans la Dépêche de Brest, laisse sans voix le justiciable de ce début de XXIème siècle : le défenseur de l’attaché d’ambassade proclame que son client « honorable diplomate n’est nullement rastakouère », remet en cause avec fracas le tire nobiliaire du comte, l’avocat des Rodellec de Portzic assène à la cour des considérations à l’emporte-pièce comme « on dit que la femme est un miroir qui ne réfléchit pas », on apprend que le diplomate a provoqué Olivier de Rodellec en duel au bois de Boulogne pour tenter de régler leur différend, la domestique du diplomate est traitée par le procureur de la République de « soubrette venimeuse »… Beaucoup de bruit pour rien, ou, tout du moins pour pas grand-chose : finalement, personne ne sera retenu coupable de ce vol, le diplomate sera débouté et le mariage des Rodellec du Portzic volera en éclats.

Quoi qu’il en soit, cette merveilleuse et riche matière, Maurice Leblanc s’en saisit au service de son emblématique personnage, le gentleman cambrioleur Arsène Lupin. Dans Arsène Lupin contre Herlock Sholmès (1908), il évoque dans le deuxième chapitre l’affaire du diamant bleu : «Il revint dans la salle, aborda Herschmann, se fit connaître et l’interrogea sur la lettre. Herschmann la lui donna. Elle contenait, écrits au crayon, à la hâte, et d’une écriture que le financier ignorait, ces simples mots : « Le diamant bleu porte malheur. Souvenez-vous du Baron d’Hautrec. » (…) Les tribulations du diamant bleu n’étaient pas achevées, et, déjà connu par l’assassinat du Baron d’Hautrec et par les incidents de l’hôtel Drouot, il devait, six mois plus part, atteindre à la grande célébrité. L’été suivant, en effet, on volait à la comtesse de Crozon le précieux joyau qu’elle avait eu tant de peine à conquérir. »

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Quant au diamant, il poursuivit ses tribulations maléfiques en ricanant : on a longtemps murmuré que Marie Antoinette Lydia Béatrice, la fille de la comtesse, avait récupéré le bijou. Restée à Brest pendant les bombardements de seconde guerre mondiale –dont on sait qu’ils ont été énergiques au point de rayer la ville de la carte- alors que le château de Ker Stears est occupé par les Allemands, mais elle mourut lors de l’explosion de l’abri Sadi Carnot au beau milieu de centaines d’autres victimes, la bague au doigt dit-on. Mais d’autres murmurent qu’il n’en est rien : l’effrayant pouvoir maléfique du diamant ayant profondément marqué la comtesse, devenu très superstitieuse à l’issue de cet épisode judiciaire éprouvant, elle aurait vendu cette bague redoutable à une richissime Anglaise qui aurait fait partie du voyage inaugural du Titanic en avril 1912. Le diamant bleu aurait donc gagné sa liberté dans la grande bleue sous près de quatre mille mètres d’eau glacée… C’est cette issue que je choisis, en partageant avec Louis-Philippe, Léonide, la comtesse et la mystérieuse Lady un aspic de légumes aux herbes et sa mousse de chèvre frais. Et vous ?

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Pour une dizaine d’invités curieux de la comtesse :

Un grand bocal de ratatouille maison réalisée au cœur de l’été avec les légumes du jardin ou ceux du marché : 2 courgettes (une jaune et une verte), 2 oignons rosés de Roscoff, 2 aubergines, 2 poivrons (un rouge et un jaune), 4 belles tomates bien mûres, 2 gousses d’ail rose de Lautrec, un petit bouquet de persil et de basilic, huile d’olive, piment d’Espelette, sel de Guérande

Pioka (ou 10 gr d’agar-agar par litre de ratatouille)

Un pot de 500 de fromage blanc de chèvre frais

Un gros concombre impérativement bio

4 gousses d’ail

1 cuillère à soupe d’huile d’olive

Un petit bouquet de menthe bergamote fraîche (pour obtenir une cuillère à soupe de feuilles de menthe hachées)

1 pincée de fleur de sel de Guérande

1 pincée de poivre

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Pour la ratatouille : laver les aubergines, les poivrons, les courgettes et les tomates. Détailler tous les légumes en petits cubes –y compris les oignons-. Faire revenir l’aubergine dans un joli filet d’huile d’olive. Dans une cocotte à fond épais, faire revenir les dés d’oignons dans de l’huile pendant quelques minutes. Ajouter alors les dés de poivrons, puis après quelques minutes les tomates. Laisser cuire à feu moyen. Adjoindre alors à cette base les courgettes et l’ail. Puis après quelques minutes, ajouter les aubergines, saler et poivrer puis finir par les herbes très finement émincées. Réserver.

Ou, tout simplement et hors saison, ouvrir le bocal de ratatouille.

Mesurer une dose d’un litre de ratatouille. Prélever le jus rendu et le verser dans une petite casserole. Ajouter alors la pioka, laisser cuire quelques minutes et filtrer. Pour l’agar-agar, ajouter la poudre dans le jus, bien mélanger et laisser cuire doucement deux minutes.

Ajouter alors le jus dans la ratatouille, bien mélanger et placer alors dans des petits moules en silicone (type moules à muffins) ou dans des verrines. Laisser refroidir puis réfrigérer quelques heures (idéalement une nuit).

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Pendant que les petits aspics gélifient tranquillement au frais, s’occuper de la mousse de fromage blanc de chèvre : commencer par placer le fromage blanc dans un chinois pour l’égoutter au frais pendant une paire d’heures. Ne pas éplucher le concombre mais bien le laver, le couper en deux, ôter les extrémités puis les graines à l’aide d’une cuillère, le râper. Le placer dans une passoire et laisser s’égoutter une paire d’heure. Eplucher les gousses d’ail, les râper ou les piler au mortier. Laver, sécher et émincer très finement les feuilles de menthe.

Dans un petit saladier, mélanger le fromage blanc, le concombre, l’ail, la menthe, une cuillère à soupe d’huile d’olive, la fleur de sel et le poivre. Répartir dans des verrines individuelles et réfrigérer.

Au moment du service, démouler les aspics dans de jolies assiettes, poser une verrine de fromage blanc et une petite salade assaisonnée au citron, aux herbes fraîches et à la fleur de sel. Servir avec élégance, avec un petit rire de gorge, en arborant, négligemment comme il se doit, un diamant bleu à l’annulaire. Même pas peur du maléfice !