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Pour fêter tous les ans le solstice d’hiver, les fées du bout du monde avaient pris l’habitude de se réunir et d’organiser une très jolie fête dans la forêt d’Huelgoat, une forêt profonde, mystérieuse et pleine de vie qui s’éclairait alors de leurs rires joyeux et lumineux au bord de la Mare Aux Fées. Puis, la fête terminée, chacune regagnait ses pénates enchantés, la Fée de Houx près de l’allée couverte du Mougau, la Fée des Eaux Douces dans le Stain, la Fée de la Mer Salée en baie de Morlaix, … Bref, on se séparait dans un bruissement d’ailes argentées et d’écailles bleutées.

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Cette année-là, la Fée des Marais du Yeun Hellez, un peu pikez et très lichouse, resta longuement papoter avec sa douce amie la Fée de la Ville d’Ys en grignotant toutes les deux les myrtilles sauvages des pentes du monts Saint-Michel que la Fée des Marais avait apportées –elle était très fière de cette spécialité locale qu’elle promouvait avec enthousiasme-. Le temps passa si vite en compagnie de sa belle amie qu’elles furent toutes deux surprises lorsque les premiers rayons de lune éclairèrent la clairière désormais déserte. Dans le fou-rire cristallin qui vient aux fées lorsqu’elles sont d’humeur enjouée, elles se séparèrent en se souhaitant toutes deux un bel hiver. Alors que la Fée d’Ys filait au bout du monde pour plonger vers son logis à l’ouest de Douarnenez, la Fée des Marais hâta le pas, traversant la forêt d’Huelgoat gagnée par les ténèbres car le temps se couvrait avant d’entamer l’ascension des pentes de l’Arrée. Quittant l’ombre des chênes et des hêtres dégarnis par l’automne, elle arriva dans la lande rase, balayée par le vent coulis du nord-est et des tourbillons floconneux de l’hiver. Alors qu’elle se disait qu’il était au fond très tard et qu’il aurait bien mieux valu quitter plus tôt la forêt d’Huelgoat, elle entendit les clochers de Brasparts, et au loin, ceux de Saint-Rivoal, de Botmeur et de Commana sonner les douze coups de minuit de ce vingt-quatre décembre. Elle pesta contre la neige et le froid qui ralentissaient sa progression et semblaient étirer le chemin. Songeant qu’une petite pause pour réchauffer ses petons engourdis serait fort appréciable, la petite fée heurta alors doucement l’huis d’une masure du Gouezou aux murs épais de pierre bleue que déjà recouvrait la neige. Très doucement, la porte branlante s’ouvrit comme pour l’inviter à rentrer…

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Une heure auparavant, le vieux et la vieille qui vivaient dans cette bien vieille maison avaient garni de paille fraîche leurs vieux sabots usés et enfilé une houppelande épaisse de laine feutrée pour se rendre tous deux à pied, cahin-caha, à la messe de minuit. Comme à leur habitude, ils n’avaient pas pris la peine de verrouiller leur misérable logis dans le foyer duquel brûlait un maigre feu de tourbe du Yeun Ellez chargé de maintenir une certaine douceur à l’abri des bourrasques neigeuses qui mugissaient sur l’Arrée. C’était là tout le bien qu’ils possédaient avec une petite étable attenante dans laquelle somnolaient une vache bretonne pie noir, un cochon blanc de l’ouest qui peinait à grossir et quelques volailles engourdies. Alors que la messe se déroulait sous les ors de l’église Saint-Suliau, la petite fée se recroquevillait près de l’âtre et du feu maigrelet. Force lui fut de constater qu’il faisait presque aussi froid dedans que dehors et que l’immense pauvreté qui régnait dans cette masure était indigne. Autant pour améliorer son confort personnel –il faut bien l’avouer- que le sort des habitants des lieux qui semblaient s’être absentés pour la soirée, la fée murmura quelques formules alambiquées dans une langue oubliée et une grosse bûche de chêne vint réveiller le feu de tourbe : la pièce s’éclaira alors et une douce chaleur fit fondre le givre aux fenêtres. Jugeant qu’il faisait encore sombre, la petite fée formula un autre sortilège et des chandelles apparurent sur la table cirée. Comme on y voyait clair désormais et qu’il faisait bien chaud, notre petite fée eut soudain grand faim –on s’en souvient, c’était une fée gourmande-. Elle se pencha sur la marmite dans le foyer, en souleva le couvercle et se sentit irrésistiblement attirée par la modeste soupe de légumes qui y bloblotait gentiment : elle s’en servit une belle assiette, vidant par là même le pauvre récipient. Point de souper sans pain, sans beurre et sans lard, soupira-t-elle, car elle était authentiquement bretonne. Un nouveau sortilège fit apparaître sur la table un gros pain de froment, un jambonneau doré, une motte de beurre couleur jonquille et un pichet de cidre frais.

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« A ma santé » s’enthousiasma-t-elle car il était notoire qu’elle était toujours d’excellente humeur. Comme elle avait bon appétit aussi–c’était une authentique fée des champs-, elle fit honneur à ce réveillon aux chandelles improvisé, roboratif et enchanté, avant de s’aviser que le vent ayant cessé de mugir, elle ferait bien de reprendre sa route au plus tôt. Avant de quitter la maison, elle prit soin d’utiliser à nouveau sa magie pour faire un brin de ménage : le sol fut balayé, la vaisselle faite et rangée, les vitres nettoyées, le lit-clos garni de frais. Puis elle enchanta la marmite pour que la soupe n’y manquât plus jamais et diffusa le même sort dans l’âtre, la huche, le pichet de cidre et le charnier de grès. Pour faire bonne mesure, elle déposa près de l’âtre deux paires de sabots tout neufs et des chaussons de feutre. Sur le pas de la porte, elle regarda son œuvre -assez satisfaite, il faut le reconnaître-, expédia dans la maison des baisers-papillons –sa spécialité, elle était très sensible au mieux-être et à la décoration d’intérieur- avant de quitter le logis métamorphosé. Les tout derniers flocons de neige qui dansaient dans la nuit recouvrir ses pas légers.
L’office terminé, comme les autres ouailles, le vieux et la vieille reprirent le chemin de la lande et de leur maisonnette, en progressant avec la lenteur de ceux qui veulent arriver sans encombre à bon port. Alors que se profilait dans l’ombre la silhouette lourde de leur masure au cœur du hameau, la vieille s’étonna de la lumière qui rayonnait aux petites fenêtres. En passant la porte, la surprise leur coupa la parole devant l’énorme kef nedeleg –bûche de Noël- qui se consommait dans la cheminée, et la table dressée au centre de laquelle trônait un jambon à peine entamé, une motte de beurre un peu écornée, un gros pain dont une tranche semblait manquer… Il régnait dans la maison une atmosphère ouatée propice à une entrée sereine dans l’hiver. Tout était comme avant mais tout était différent.

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Regardant voler les baisers-papillons autour des chandelles et du lit-clos, la vieille pressa ses mains noueuses sur son cœur. Ce ne peut-être que l’œuvre d’une fée, murmura-t-elle car elle était au fait des us du petit peuple de l’Arrée. Le vieux courut chercher les voisins qui eux-aussi vivaient bien chichement, afin de partager cette fortune inespérée. Depuis ce jour, le hameau réveillonne joyeusement dans une joie collective et paisible sans jamais oublier de trinquer à la santé de la petite Fée des Marais. On chuchote qu’elle se glisse dans la maison, déguisée en souris, pour profiter des rires, de la chaleur et des petits plats du Gouezou. Ses préférences iraient au far bien beurré à la myrtille sauvage et à la noisette… Elle en prélève tous les ans quelques miettes avec gourmandise avant de quitter le hameau et de s’en retourner dans les très mystérieux marais du Yeun Ellez.

 

Pour 6 joyeux réveillonneurs:

250 gr de farine

175 gr de sucre

4 gros oeufs du poulailler

3/4 litre de lait entier bio et cru de vache Bretonne pie noir

50 gr de beurre demi-sel

Une poignée de noisettes torréfiées

125 gr de myrtilles sauvages (beaucoup parfumées et acidulées que les fruits du commerce)

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Dans une jatte -ou dans le bol du robot-pâtissier-, battre les oeufs en omelette en ajoutant le sucre, puis la farine et enfin, petit à petit, le ait.

Dans un grand plat en terre -ou plusieurs petits plats individuels- faire fondre le beurre dans le four qui préchauffe sur 220°, chaleur tournante. Lorsqu'il est noisette, attendre que la grosse chaleur s'atténue puis verser la pâte.

Concasser les noisettes au mortier. Répartir les noisettes et les myrtilles dans le/les plat(s) et enfourner pour 40 à 45 mn pour un grand plat et 30 à 35 mn pour des plats individuels. Le bord du far doit gonfler, comme un soufflé, prendre une belle couleur brune alors que la surface doit dorer joliment et prendre une belle couleur caramel.

Servir tiède, c'est définitivement bien meilleur!