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Après le solstice d’hiver, si les jours rallongent très nettement, les températures entament une descente qu’on voudrait freiner  et les toitures du hameau scintillent d’humidité pailletée par le froid: pas de doute, l’hiver est là. On croise sans s’attarder les voisins transis, bonnet enfoncé et écharpe nouée, qui vaquent au minimum syndical des obligations extérieures : sortir puis rentrer les chèvres, ouvrir puis fermer le poulailler, fendre du bois puis le ranger. Mayonne avec son châle de laine noire qui enserre ses maigres épaules sur son paletot gris rapporte quelques bûches pour nourrir le poêle gourmand. Sa petite silhouette sombre ne s’attarde pas au vent coulis, ses sabots claquent dans la cour : à peine sortie, la voilà rentrée, cloîtrée, claquemurée.

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Elle rajoute une bûche dans l’âtre qui crépite d'aise, va vérifier la cuisson de la soupe de légumes qui bloblote gentiment sur la cuisinière et du quatre-quarts aux fragrances de blé noir beurré qui dore dans le secret du four puis retourne s’assoir près du poêle et reprend son fil, son aiguille et son ouvrage. Comment naissent les dragons et que mangent-ils? lui a demandé sa petite fille que les sciences du vivant et l’étude de la faune de l’Arrée passionnent. La question n’est pas ici de savoir s’ils existent, naturellement. Car ils existent, c’est évident. Sinon pourquoi se fatiguer à répondre à une pareille question ? s’agacerait Mayonne dans un haussement d’épaules.

« Il y a bien longtemps, à une époque très éloignée de la nôtre, lorsque l’Arrée était un royaume immense, un pays de lait et de miel, s’élevait le plus grand et le solide manoir du bout du monde dans lequel vivait le Grand Roi de l’Arrée. Comme il sied à un Grand Roi, il était immensément riche et terriblement puissant. Mais il n’avait pas d’enfant : cette absence de descendance minait chaque jour davantage l’immense solitude dans laquelle il était plongé et détruisait insidieusement le bonheur qu’il aurait dû éprouver à profiter de son statut de plus grand souverain de ce monde, pourtant aimé de sa tendre épouse, de ses valeureux vassaux et de ses fidèles sujets. Bref, il était malheureux.

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Un jour, alors qu’il se promenait sa solitude et son désespoir dans les landes de l’Arrée, il aperçut le lézard vert et bleu du Gouezou –espèce aujourd’hui disparue- qui prenait, languide, le soleil sur une dalle de schiste, au bord d’un ruisseau, entouré de ses petits : l’un s’enroulait autour de son père, l’autre lui chatouillait le museau de sa langue bifide, un autre jouait avec sa queue annelée alors un dernier se frottait contre son flanc… Devant tant de paisible bonheur, les yeux du Grand Roi s’embrumèrent douloureusement, de grosses larmes roulèrent sur ses joues parcheminées de détresse puis sur la dalle de schiste, puis dans le ruisseau et il songea, le cœur broyé : « Même un lézard, le plus vil et le plus insignifiant des animaux de l’Arrée, peut partager son amour avec ses petits, les caresser, les choyer, les embrasser. Et moi, le puissant Grand Roi de l’Arrée, dont le cœur déborde d’amour inemployé, je n’ai pas d’enfant ! Ah ! Que n’ai-je au moins un petit lézard à chérir et à cajoler !"

Il sécha ses larmes –un Grand Roi, ça ne pleure pas, on le lui avait toujours dit- et il rentra dans son manoir. Quelques mois plus tard, à la plus grande surprise de tous, les entrailles de la reine jusqu'ici infertiles s’apprêtèrent à enfanter… « Tout vient à point à qui sait attendre ! » se réjouit le Grand Roi. Comme il est de coutume, ivre de bonheur, il partit alors faire un petit tour dans ses montagnes, histoire de laisser à la reine le temps de mener rondement cette opération. Du ventre de la souveraine sortit au bout de quelques longues heures d’efforts laborieux un énorme saurien luisant d’une étonnante couleur bleue, irisée d’un lumineux vert jade, et aux petits yeux jaunes très mobiles. La cour entière, reine incluse, hurla de terreur et s’enfuit à l’autre bout du manoir, prenant grand soin de fermer chaque lourde porte de chêne à double tour. On n’osa point quérir le Grand Roi. La nature du bébé était embarrassante.

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A peine venu au monde, le saurien se mit à grandir, à grossir, à s’élargir, avec une surprenante rapidité, et à rugir des flammes aussi effrayantes que tonitruantes. Force fut de constater qu’on avait affaire là à un authentique bébé dragon de sang royal. Or, se trouvant seul dans les appartements privés des souverains et comme tout bébé qui se respecte, il se mit à vagir, à sangloter, à mugir, ce qui acheva de terroriser la cour.

De retour, impatient, au manoir, le Grand Roi s’étonna de cet épouvantable et incessant fracas : on fut bien obligé de lui dévoiler la vérité. Se souvenant de ses imprudentes pensées, il se mordit les doigts de regret, mais, en gentleman responsable, se résolut immédiatement à assumer cette encombrante paternité.

– Que décider ? dit-il. Ce qui est fait est fait, ce qui est là est là : ce dragon est mon enfant. Il me faut le chérir et le nourrir. Qu’on nourrisse le prince !

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On ne trouva évidemment aucune nourrice disponible dans tout le royaume –toutes avaient fui le royaume et s’étaient réfugiées en France-. On apporta alors ce qu’on trouva en cuisine : des œufs, du lait, un reste de rôti, un fond de gratin de courgette, un peu de salade. Le malheureux enfant refusa tout cela avec une mine dégoutée, carbonisa au passage quelques serviteurs et reprit de plus belle ses effroyables sanglots.

Le Grand Roi fit convoquer tous les savants de l’Arrée.

– Que faut-il faire manger à mon cher fils, votre prince? leur demanda-t-il. Sauvez-le !.

– D’après ce que j’ai lu dans mes livres, répondit l’un des savants, les dragons n’existent qu’en Ecosse. Et un dragon de cette espèce ne peut manger que des jeunes filles vierges selon une posologie qui varie selon les traductions : je dirai… au moins une par jour.

Les autres confirmèrent au Grand Roi consterné qu’il en était ainsi.

Comme il était éduqué et qu’il savait manipuler les mathématiques, le Grand Roi fit mentalement ses comptes, s'effraya de ce qu’un tel enfant allait lui coûter, ainsi qu’à tout son royaume, mais, n’écoutant que son gros cœur bienveillant de père pétri de tendresse, il décida :

– Eh bien, je suivrai votre conseil. Commençons par la fille de celui qui a parlé le premier, et ce sera ensuite le tour des vôtres, à vous tous qui avez approuvé ses paroles.

Alors les savants se troublèrent quand même un peu, et ils dirent au roi :

– Sire, nous sommes prêts à sacrifier nos filles pour assurer la vie de votre enfant ; mais, quand il les aura toutes mangées, que ferez-vous ? Ne croyez pas que vous trouverez chez tous vos sujets le même dévouement et même dévouement et la même obéissance : quand vous en viendrez à demander au peuple ses filles, il se révoltera ; vous pouvez y perdre le trône et la vie. Envoyez plutôt des émissaires en d’autres royaumes, pour y enlever les filles et les amener ici.

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Le roi était bien tenté par cette solution de facilité : il y avait sans doute beaucoup, à l’évidence trop de jeunes filles dans les royaumes voisins et personne n’y trouverait sans doute rien à redire si cette ponction s’opérait de façon réfléchie en répartissant par exemple la charge alternativement sur les pays limitrophes… Mais il finit par écarter ce projet car le risque était grand également de froisser durablement les relations diplomatiques qu’il avait patiemment tissées avec ses homologues. Bref, il se dit que la paternité, c’était vraiment très compliqué, bien plus qu’il n’avait pu l’imaginer… Il quitta donc le manoir, dans lequel il lui était devenu impossible de réfléchir à cause des hurlements de son cher bambin. Il déambula dans l’Arrée à la recherche d’une idée géniale.

Ses pas le conduisirent près du ruisseau et de la dalle de schiste où il avait surpris la touchante scène familiale des lézards bleus et verts. Il s’assit sur les talons au bord du ruisseau bruissant et réfléchit dans le calme retrouvé. Sa situation lui sembla encore plus douloureuse et inconfortable qu’un an auparavant et, de nouveau, de grosses larmes roulèrent sur ses joues, tombèrent sur la dalle puis dans le ruisseau. Une petite voix cristalline glouglouta dans l’onde : « Grand Roi de l’Arrée, te voilà comblé avec la naissance de ton fils. Certes, j’en conviens, il est sans doute différent de celui auquel tu rêvais depuis si longtemps et il te semble sans doute compliqué de subvenir à ses besoins. Mais à l’impossible, nul n’est tenu. Ecoute ton cœur, et surtout, par pitié, ton bon sens… Regarde autour de toi, simplement, et sers toi de ta tête ! » finit par s’agacer la voix de la petite fée des eaux douces. Ben, oui, c'était une fée, évidemment.

Le Grand Roi se leva, regarda autour de lui, respirant à pleins poumons et en séchant ses larmes. Autour de lui s’étendaient, par-delà les landes de bruyères et d’ajoncs, les champs de blé noir et les maigres pâtures de vaches pie noir, les cimes tranchantes de l’Arrée veinées de l’entrelacs des ruisseaux. Il garnit alors son sac de cailloux, sa gourde d’eau vive et redescendit en son logis. Il ouvrit une à une toutes les portes qui menaient au bébé dragon son fils que la faim faisait rugir, nourrit patiemment le gigantesque enfant des cailloux de schiste, l’abreuva de l’eau vive. Cela eut plusieurs vertus : le faire taire –on ne braille pas la bouche pleine, tout le monde sait cela- et éteindre l’incendie de son gosier –ce qui épargna le manoir des flammes qui le menaçaient par la même occasion-. La reine, suivie de toute la cour, réintégra ses pénates et le Grand Roi s’attela avec sa douce moitié à l’éducation de leur fils particulier. Les savants apprirent beaucoup des mœurs des dragons et enrichirent les connaissances du monde lettré de leurs écrits ; on créa même à l’Université de l’Arrée une chaire de cryptozoologie qui fait encore aujourd’hui l’admiration du monde entier et le Grand Roi, célébré pour ses recherches universitaires sur le sujet, devint professeur émérite de draconologie. Quant au prince dragon, il court encore dans l'Arrée.

Mais autrefois était autrefois, et aujourd'hui est un autre temps... » a conclu Mayonne en sortant du four le quatre-quarts au blé noir, à l’écorce d’orange amère et à la cannelle sauvage.

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Pour une moule à cake, un Grand Roi, un prince dragon, des sujets terrifiés et une belle dizaine de tranches :

250 gr de farine complète de blé noir bio du moulin de Kerivoal (Saint-Eloy)

250 gr de beurre demi-sel bio et cru de la Ferme de Hellez-Vraz (Pencran)

5 gr de levure chimique

5 gr de bicarbonate de soude

5 gros œufs du poulailler + 1 jaune

½ cuillère à café de poudre de vanille

60 gr de sucre de canne complet

190 gr de sucre (140 + 50)

Pour le marbré :

1 blanc d’œuf

10 gr de cacao bio

Une demi-orange amère

¼ de cuillère à café de cannelle sauvage de Mayotte en poudre

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Préchauffer le four sur 160°/170°, chaleur tournante. Etaler la farine sur une plaque à pâtisserie et enfourner à fin de torréfaction pour 20 à 25 mn. La farine ne doit évidemment par brûler mais brunir légèrement. Remuer de temps en temps à l’aide d’une spatule de bois pour torréfier uniformément la farine. Sortir du four, laisser refroidir.

Séparer jaunes et blancs (et laisser un blanc de côté dans un petit bol).

Mélanger au fouet les jaunes, la vanille et le sucre de canne complet jusqu’à ce que le sucre soit fondu. Le mélange doit devenir légèrement mousseux.

A part, faire ramollir le beurre (au micro-ondes par exemple). Lorsqu’il est pommade, le mélanger aux 150 gr de sucre.

Joindre les deux mélanges et les amalgamer soigneusement. Ajouter alors la farine torréfiée, la levure et le bicarbonate.

Préchauffer le four sur 180°, chaleur tournante.

Monter les blancs en neige ferme et ajouter les 40 gr de sucre restant.

Délicatement, à la maryse, ajouter les blancs à la pâte. Lorsque le mélange est uniforme, le diviser en deux. Dans l’une des moitiés, ajouter le cacao délayé à la fourchette dans le blanc d’œuf battu, le zeste très finement râpé d’une demi-orange amère.

Verser alors les pâtes, nature et cacaotée, dans un moule à cake en alternant les couches de pâte en enfourner pour 50 mn.

Au sortir du four, laisser refroidir un peu avant de démouler et de laisser reposer sur une grille.

Servir ce quatre-quarts au puissant parfum de blé noir avec un thé brûlant, un Lapsang ou un Tari Souchong feront merveilleusement l’affaire.