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Qu’est-ce qu’ "être de quelque part" ? Y être né –par hasard- ? Y avoir vécu –par habitude- ? Y être passé –par choix- ? Y avoir jeté l’ancre –par amour du lieu-? D’où était Yvonne Pagniez ?

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On se souvient, dans les années soixante à quatre-vingt, d’une silhouette qui affrontait vaillamment à vélo la rue Saint-Yves ou celle des Martyrs –la bien nommée- à Plougonvelin. On la voyait, très droite et mince, souriante et discrète, qui faisait ses emplettes au bourg, chez l’accorte charcutière ou à la boulangerie, ainsi dans les allées du tout petit marché, l’hiver, derrière le bar des sports, l’été au Trez-Hir. Ou plutôt, on ne la remarquait pas, tout simplement. Et bien peu qui la saluaient sur la plage de Bertheaume ou celle du Trez-Hir, alors qu’elle traquait les bouquets, les berniques et les ormeaux, savaient qui elle était ou quelles épreuves elle avait traversées, ni ce qu’elle avait accompli ou les valeurs qu’elle avait défendues. Elle s’est éteinte tout aussi discrètement sur ce bout du monde où elle avait fini par poser son sac après avoir sillonné l’Histoire et le monde.

Yvonne naît à Cauroir, dans le nord de la France, en 1896, dans une famille bourgeoise, d’un père fabricant de sucre et d’une mère au foyer, et trouve sa place dans une belle fratrie de six enfants. C’est une petite fille puis une jeune fille vive et enjouée, franche et rieuse, résolue et intelligente qui s’apprête à poursuivre des études secondaires après le baccalauréat. Ce n’est pas si courant pour une fille en ce XXème siècle balbutiant. Mais on le sait, les fracas du monde vont brouiller les trajectoires dès le début de la grande guerre. Alors que le Cambresis est envahi par les Allemands, sa mère prend ses filles sous son bras et part se réfugier en Normandie puis en Savoie. Son frère, mobilisé, est fait prisonnier alors que son père qui est resté dans le nord est arrêté en 1915 par les Allemands pour espionnage : il s’évade et finit par retrouver sa famille après une cavale rocambolesque. C’est de ce séisme national et familial que naît chez la jeune Yvonne qui n’a pas encore vingt ans une envie farouche de défendre la liberté et son pays. Elle se consacre alors à l’aide aux réfugiés des zones occupées puis, estimant qu’elle n’en fait pas assez, elle prend contact avec des officiers du 2ème bureau de l’armée pour proposer ses services. Sa jeunesse, sa détermination et, il faut bien l’avouer, son excellente connaissance de la langue allemande séduisent les militaires qui la forment dans le dessein de l’envoyer derrière les lignes allemandes dans cette région du Nord qu’elle connaît si bien. L’armistice enfin signé met fin à cette aventure avant qu’elle ait vraiment commencé.

Avec le retour de la paix, elle s’installe à Paris, se tourne alors vers ses études de philosophie, se marie avec un médecin en 1925, donne le jour un fils en 1926 et devient donc mère au foyer, comme il sied à l’époque à une dame de son milieu. Toutefois, la graine d’un certain féminisme plantée dans la tourmente du premier conflit mondial est en germe sur un terreau très favorable : elle s’investit par exemple très activement dans une association en faveur de l’amélioration de la condition féminine. Comme beaucoup de familles bourgeoises de l’entre-deux guerres, la sienne succombe au charme hygiéniste des villégiatures balnéaires. Grâce à un cousin par alliance, amiral en retraite qui s’est fait construire une villa au Trez-Hir, elle découvre la Bretagne en général, mais surtout le pays d’Iroise avec ses côtes déchiquetées, ses falaises acérées, ses landes rases et salées, ses coups de vent fracassants, ses îles singulières et ses paysans de la mer. Cette rencontre est si vigoureuse que sous sa plume naissent deux romans, Ouessant en 1935, puis Pêcheurs de Goémon en 1939 dont l’action se situe successivement à Plouguerneau puis dans l’archipel de Molène et sur l’île de Quemenès. « Ce fut une assez belle journée de pêche. De la brise, juste assez pour courir grand largue vers la chaussée de Carrec Hir, où dans les courants de six nœuds pousse, sur les fonds de roche, un merveilleux tali, ce goémon particulièrement riche en iode, dont le thalle brun et lisse, froid au toucher comme une peau de batracien, peut atteindre plusieurs mètres de longueur. Il n’y a que dans les marées très découvrantes, et quand la mer ne bouge pas, qu’on ose se risquer dans ces dangereux parages. » Ce roman sera dans les rangs pour le Prix Fémina où il obtiendra six voix. Mais à nouveau, la tourmente gronde et les fracas de la guerre sont aux portes de la vie d’Yvonne. Alors que les troupes allemandes avancent sur la capitale, elle refuse d’être évacuée, propose son concours aux services de renseignements français et crée un réseau de résistance très actif qui s’étend sur un triangle qui inclut Paris, le Nord et la Bretagne.

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Arrêtée par la Gestapo en juin 1944, elle déportée à Ravensbrück puis à Torgau. Mais bon sang ne saurait mentir et l’aventure paternelle de 1915 est gravé dans le marbre de sa mémoire : l’âme chevillée au corps, elle s’évade, traverse l’hiver allemand comme une gueuse, gagne Berlin où elle survit un bon mois puis met le cap sur la Suisse avant d’être reprise par les Nazis alors qu’elle s’apprête à traverser le lac de Constance. Elle est alors à nouveau internée, cette fois à Schwäbisch Gmünd en Souabe, avant d’être finalement libérée grâce à l’avance inexorable des alliés au printemps 1945. De son incroyable périple vers la liberté dont elle n’aura de cesse de témoigner dans les décennies qui suivront, elle retiendra moins la machine nazie à broyer l’humanité et la haine des Allemands que d’aucuns, résistants de la dernière heure auront à cœur de véhiculer, que les innombrables aides et soutiens, cette authentique humanité, dont elle a bénéficié tout au long de cette effroyable cavale. Trois ouvrages viendront fixer sa résilience, son témoignage et sa mémoire, dont Scènes de la Vie du Bagne en 1947, Evasion 44 (grand prix du roman de l’Académie Française en 1949) et Ils Ressusciteront d’Entre les Morts en 1949.

Veuve à l’automne 1947, elle n’a pas besoin de relever une tête qu’elle jamais baissée : elle devient journaliste et s’investit avec la plus vigoureuse des énergies dans un combat d’arrière-garde sur des théâtres d’opération militaires français contestés dans ce monde nouveau. L’empire colonial français mourant est secoué de soubresauts auxquels elle assiste et dont elle se fera l’écho : elle se penche au chevet de l’Indochine puis en Algérie et publie de nombreux articles dans le Journal de Genève, la Revue des Deux Mondes et Les Etudes. Trois livres témoignent de ces agonies : Français d’Indochine, Choses vues au Vietnam, Le Viet Minh et la guerre psychologique, puis Françaises du désert et Ailes françaises au combat.

En 1958, elle a alors 62 ans, elle pose enfin son sac et choisit le pays d’Iroise, au Trez-Hir, pour prendre enfin le temps de la contemplation, celui de regarder la vie passer : elle marche longuement sur la plage blanche, hume l’iode qu’exhale la laisse de mer, observe le jusant, pêche à pied, sillonne la commune à vélo, lit avec boulimie, milite pour la restauration de l’abbaye de Saint-Mathieu de Fine Terre et reprend ses travaux philosophiques que la fureur du monde avaient contrariés. Avant de quitter ce siècle qui l’a tant malmenée, elle prend le temps de publier Ressemblance et Effort, un ultime écrit philosophique, comme un pied de nez aux épreuves traversées.

D’où était Yvonne Pagniez ? De partout, sans aucun doute. Du Trez-Hir, sûrement.

Célébrer son opiniâtreté, lever un verre à sa mémoire et à celle de tous les Justes et tartiner sur une baguette croustillante cette étonnante crème de saint-nectaire à la noisette torréfiée et à la fondue de poireau.

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Pour un pot de tartinade et plein de résistants :

Un quart de saint-nectaire n fermier

3 blancs de poireaux

Une très généreuse  noix de beurre

Une poignée de noisettes

Piment de la Jamaïque

125 gr de crème fraîche

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Dans une casserole à fond épais, faire fondre le poireau émincé dans le beurre. Poivrer avec le piment de la Jamaïque, couvrir et laisser cuire à feu très doux.

Pendant ce temps, faire torréfier les noisettes une quinzaine de minutes à four chaud (profiter de la cuisson d’un pain, d’un gratin ou d’un gâteau), les laisser refroidir un peu avant de les concasser grossièrement au mortier. Couper le fromage non écroûté en dés.

Ajouter alors le fromage à la fondue de poireau ainsi que la crème. Couvrir à nouveau et laisser fondre, toujours à feu doux.

Mélanger le tout soigneusement avec la moitié des noisettes, verser dans un bol, un pot ou un bocal. Saupoudrer du reste des noisettes et laisser refroidir.

Servir à l’apéritif avec des toasts, des tartines, des blinis, des légumes crus coupés en bâtonnets… Ou sur des pâtes fraîches, des légumes vapeur…