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Qu’y a-t-il de plus beau qu’un noble, vertueux et authentique amour ? C’est assez simple, il faut qu’il soit a priori impossible en plus, sinon c’est trop facile. Et s’il est celte, c’est l’acmé ! Il en deviendra forcément magnifique puis légendaire ; nombreux seront alors les conteurs et les conteuses à magnifier cette histoire et enjoliver cette quête d’absolu.

Au nombre de ces conteurs, il y a bien sûr Mayonne qui se désolait autrefois du célibat de deux solides garçons du Gouezou, deux frères jumeaux qui labouraient aussi dur qu’ils buvaient sec. Jean et François maniaient le fléau avec une rare efficacité, moissonnaient avec célérité, respectaient les saisons, la terre et les bêtes et vivaient chichement à la tête des grandes terres du Gouezou. Mais ils vivaient seuls, l’un avec l’autre, sans descendance. Un beau jour, leur bien vieille mère, usée par la vie à la ferme, courbée par le travail des champs, les mains devenues noueuses à force de sarcler, de biner, de baratter et de tourner les crêpes, rendit son dernier souffle, rejoignant dans la tombe le père des jumeaux que la vie paysanne avait aussi abîmé. A la veillée funèbre, les femmes du hameau veillèrent sur la trépassée, les hommes consolèrent les jumeaux affligés, et l’on honora cette disparition comme il se doit : la table fut garnie des meilleurs gourmandises de la ferme, charcuteries, fars, pain et cidre. Mayonne, tout aussi vieille et sinon bien plus, que la défunte, prisait près de l’âtre, sortant à l’occasion un gigantesque mouchoir à carreaux maculé de tabac pour s’essuyer le nez comme pour éponger ses larmes. S’adressant aux jumeaux sexagénaires qu’elle avait vus grandir, elle regretta :

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« Vous voilà bien seuls, mes pauvres. Ce n’est pas une surprise mais c’est bien regrettable. Que n’avez-vous en vos jeunes années couru le vaste monde et cherché, chacun, le grand amour ! On entendrait alors aujourd’hui les brus sangloter et les enfants jouer dans la cour de la ferme. Vous voilà tous les deux condamnés à finir vos jours, partageant vos repas dans le silence et l’ennui… » Les jumeaux, d’une seule voix, tentèrent une défense bien faible : l’un n’avait pas trouvé chaussure à son pied, l’autre avait rencontré des réticences chez quelque jolie fille. Bref, ils n’y étaient pour rien en dépit des efforts déployés autrefois. Mayonne secoua silencieusement et douloureusement la tête, fixa les braises qui maintenaient la soupe de légumes au chaud et la douceur dans la pièce et commença son conte :

« On raconte qu’il y a bien longtemps, un sort lancé par sa marâtre, redoutable sorcière, condamna Culwch, un proche cousin du Roi Arthur, à ne tomber amoureux que d’un amour impossible. Cela garantissait à cette sorcière malfaisante qu’aucune descendance de l’héritier légitime du grand roi qu’elle avait épousé ne viendrait perturber une fortune et un rang qui lui semblaient acquis. Pour rendre la tâche encore plus insurmontable, elle rajouta que le cœur que Culwch devrait conquérir, la belle Olwen dont l’ombrageux paternel n’était autre que Yspaddaden Pennkawr, roi des géants. Pour faire bonne mesure –on n’est jamais trop sûr-, la détestable marâtre compléta le sort : le mariage d’Olwen précipiterait la fin de son père. On imagine sans peine le désespoir du jeune, pur et valeureux chevalier et de la belle, vertueuse et délicieuse princesse lorsque ce sort épouvantable leur tomba dessus. Mais c’était sans compter d’une part, sa nature exceptionnelle et, d’autre part, le soutien que ses compagnons de la Table Ronde allaient lui apporter. Sinon, l’affaire eut été pliée. Brûlant d’un amour empreint de maléfice pour une beauté qu’au fond il n’avait jamais vue, le chevalier Culwch et ses nobles compagnons –au nombre desquels figuraient donc Arthur, Lancelot et Tristan- se rendirent incontinent au royaume des géants. Le voyage et les recherches pour en trouver la localisation exacte leur prirent plus d’une année, si bien que lorsque Culwch aperçut enfin, un beau jour, au loin, la silhouette d’Olwen, penchée lascivement à une meurtrière du manoir parental dans l’attente du prince charmant comme il sied à un beau parti, le cœur du chevalier s’embrasa et il conçut pour cette apparition pourtant lointaine –et pour tout dire encore un peu floue- le plus pur des amours. La petite troupe résolue gagna le château du redoutable futur beau-père. Ce qui devait arriver arriva : l’un en face de l’autre, Culwch et Olwen tombèrent instantanément et irrémédiablement amoureux et, en dépit du sort funeste qui attendait son père, Olwen promit d’épouser ce si joli chevalier, à la condition toutefois –on n’a rien sans rien de nos jours- qu’il satisfit toutes les exigences du roi des géants. « Ne renonce jamais, mon bel ami, susurra-t-elle. Quelles que soient les tâches que mon père exigera de toi, ne faiblit pas ! »

Bien entendu, le séduisant Culwch reçut de la part du père de sa dulcinée un accueil des plus frais : Yspaddaden lui jeta des pierres et trois lances empoisonnées. Mais le chevalier et ses compagnons renvoyèrent à l’expéditeur les lances : la première lui blessa le genou, la seconde lui transperça la poitrine et la troisième pénétra un œil puis lui traversa le crâne. Ça commençait bien mal.

Mal en point certes, mais les idées claires tout de même, le roi céda devant l’empressement amoureux du chevalier mais lui imposa donc une liste d’épreuves chimériques plus longue qu’un jour sans pain. L’histoire ne dit pas si Culwch prit des notes ou s’il avait tout simplement une mémoire prodigieuse : toujours est-il qu’il prit immédiatement la route avec ses compagnons, promettant la main sur le cœur –croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer- de revenir au plus vite épouser la prunelle de ses yeux après avoir expédié ces formalités. Encore mieux qu’Hercule –un peu ridicule avec ses douze travaux-, Culwch triompha des seize épreuves, avec l’aide, il est vrai, d’Arthur et des autres chevaliers. On va le voir, ce défi magistralement relevé fit de Culwch, d’Arthur et des chevaliers les premiers « wedding planners » au monde.

Il leur fallut en effet s’occuper d’organiser le banquet : Culwch exécuta quelques travaux agricoles en un jour pour réaliser l’extraordinaire repas de noces, s’adjoignant au passage l’aide de Amaethon, un dieu cultivateur un peu soupe-au-lait, celle de Gofannon, dieu forgeron un peu caractériel ; se fit prêter des bœufs appartenant à Gwlwlyd Wineu ; il alla chercher le bassin de Diwrnach l'Irlandais, pour cuire les aliments du repas de noce. Ensuite, il partit quérir du miel neuf fois plus doux que le meilleur miel du monde pour brasser la boisson du banquet ; emprunta la cuve de Llwyr pour faire l'hydromel ; ramena le plat de Gwyddneu Garabhir pour que le monde entier puisse s'y rassasier, puis la corne Gwlgawt Gododdin pour servir la boisson. Ouf !

Il se préoccupa aussi de la tenue des uns et des autres, de même que des petits soins cosmétiques inhérents à un évènement prestigieux: il fit pousser du lin dans un champ stérile de façon que le lin serve de guimpe blanche autour de la tête de la mariée ; puis, il arracha la défense du sanglier Yskithrwynn vivant, pour que son futur beau-père Yspaddaden puisse se raser la barbe et n’oublia pas de ramener du sang de la sorcière Gorwen pour assouplir les poils de la barbe du géant. Enfin, il ramena les ciseaux et le peigne qui se trouvent entre les oreilles du sanglier Tourc'h, pour coiffer les cheveux du roi. Bon.

Le chevalier polyvalent s’occupa aussi de l’animation : il alla chercher auprès de Teirtu sa harpe magique qui joue toute seule puis il attrapa les oiseaux de Rhiannon, des oiseaux qui réveillent les morts et endorment les vivants.

Puis, comme il restait un peu de temps et qu’il était méticuleux, il s’occupa également d’une foultitude d’autres détails comme lancer les invitations et accueillir ses hôtes.

Lorsque Culwch et ses compagnons revinrent, fourbus mais glorieusement vainqueurs, à la cour d'Yspaddaden, ce dernier, assez mauvais joueur il est vrai, refusa obstinément d’accorder la main de la belle Olwen qui se languissait pourtant et commençait à trouver le temps long. Excédé, considérant sans doute que cette aventure s’étirait en longueur, le page d'Arthur, Goreu, coupa la tête du géant et la plaça sur un poteau dans la cour. Avec ce dernier détail décoratif, Culwch prit alors possession du château, des domaines et de la fille du roi, très consentante, par la même occasion. »

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Mayonne a bien vu dans le regard de Jean et de François qu’ils auraient été tout à fait capables de relever ces défis s’ils n’avaient pas passé tant de temps penchés sur les sillons de la terre du Gouezou. Qu’importe, dans une autre vie peut-être, ont-ils tous songé. Et François, qui était parfois poète, a regardé Mayonne, puis Jean, et il a dit doucement : « Boued-kafe, tal-ouzh tal, klet an ti. Ret e vo mont er-maez, talan ouzh ar yenijenn. Hep an troc’h gortozet-se, ne vije ket al labour ur blijadur » Ce qui signifie, peu ou prou : soupe de pain au café, face à face, la maison est agréable. Il faut aller dehors, affronter le froid. Sans cette pause attendue, le travail ne serait pas plaisir.

Et tout le monde a plongé sa cuillère dans une soupe confortable et soyeuse, un velouté de fête aux épices d’ailleurs et aux herbes d’ici, un mulligatawny au curry, au gingembre, aux légumes, au poulet, à la coriandre et aux noix de cajou.

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Pour un grand plat réconfortant et une brassée d’amis installés à la Table Ronde :

Trois escalopes de poulet

300g de patates douces

Trois carottes

Une pomme

150g de lentilles vertes sèches

Un bel oignon

Deux grosses gousses d’ail

1,5 litre de bouillon de volaille dégraissé bio maison bien sûr

20cl de lait de coco

Un pouce de gingembre frais

Trois cuillères à café bombée (pas Bombay, hein !) de curry en poudre (de préférence du curry de Madras)

Une cuillère à café rase de cumin en poudre

Une cuillère à soupe de curcuma en poudre

Une cuillère à soupe de graines de moutarde blonde

Coriandre fraîche ciselée

Une belle poignée de noix de cajou non salée

Un piment rouge frais

Un filet d’huile neutre

Sel

Poivre

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Peler et émincer l’oignon. Peler l’ail et le gingembre puis les piler au mortier.

Eplucher et couper en petits dés ou rondelles les patates douces, la pomme et les carottes.

Couper le poulet en petits cubes.

Dans une poêle chaude, verser un filet d’huile et faire revenir les oignons, l’ail et le gingembre, ainsi que les épices : cumin, curcuma, poivre et moutarde. Laisser rissoler et blondir. Ajouter alors le poulet et le faire dorer quelques minutes.

Mettre la pomme, les carottes et les patates douces dans la poêle, bien mélanger et laisser mijoter le tout une poignée de minutes.

Verser alors le bouillon de volaille sur la préparation de légumes et de poulet puis ajouter les lentilles rincées.

Porter à ébullition, baisser le feu, couvrir et laisser cuire à petit feu pendant environ 30 à 40 minutes.

A la fin de la cuisson, verser le lait de coco, puis rectifier l’assaisonnement.

Servir dans des bols et parsemer de coriandre ciselée, de piment émincé et de noix de cajou torréfiées concassées.