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La criminalité féminine des siècles passés en Bretagne dit beaucoup de la société dans laquelle elle se déploie comme de la place et du sort réservés aux femmes. Certes, on retiendra des parcours flamboyants qui ont pu défrayer la chronique, alimenter les terreurs et nourrir les légendes comme l’épopée de Marion du Faouët ou le parcours empoisonné d’Hélène Jégado, mais il est bon de rappeler quelques trajectoires plus modestes, quelques résistances plus discrètes, quelques personnages dont les vies et les morts auront été d’une tristesse infinie.

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Très majoritairement illettrées, issues presque exclusivement du monde rural – elles sont domestiques, journalières ou ouvrières du textile –, les accusées vivaient au moment de leur crime dans des conditions extrêmement précaires qui s’expliquent par la fragilité de leur statut social. La mauvaise conjoncture économique conjuguée à la pression démographique les a, de fait, exclues du marché matrimonial et les condamne donc à la solitude et à l’asservissement. Si par chance, elles convolent, le mariage ne les libère pas pour autant d’un joug qui ne se relâche que dans la tombe. Certaines de ces femmes franchissent alors ce qu’on n’appelle pas encore la ligne jaune. Portraits de quelques-unes d’entre elles.

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C’est, premièrement, toute la société qui surveille leur ventre : la plupart des crimes qu’on leur reproche tournent autour des « fruits » qu’elles tentent de « faire passer » ou dont elles se débarrassent, discrètement pensent-elles- dès la naissance quand la formidable mortalité périnatale ne s’en charge pas pour elles. Les tristes archives témoignent de ces tentatives plus ou moins réussies d’avortements et d’infanticides mais dont témoignent quelques bons chrétiens délateurs qui resteront anonymes –parent, voisin, prêtre…-. Accusée de « recel de grossesse » en 1749 -car il ne fallait qu’aucune âme échappât au baptême-, Marguerite Filly, veuve d'Hervé Ballaguay, âgée de 32 ans, de la paroisse de Sizun, est dénoncée par le recteur comme coupable «d'avoir homicidé son enfant nouveau-né. ». Dès lors, les choses s’enchaînent très vite : les chirurgiens commis à l'examen de la mère et du petit cadavre concluent à l’infanticide dans leur procès-verbal, elle est conduite à la terrible et humide prison-moulin de Landerneau sur le pont habité, avant d’y être interrogée sans trop de ménagement. La jeune veuve s'avance habillée « à la façon des femmes des communs de cette ville, ayant les mains jointes, tenant un chapelet, maigre de visage, qui est long, couleur un peu jaune, les yeux abattus »: on fait brandir sous son nez par le geôlier le cadavre du bébé, on la presse de questions, elle finit par avouer le nom du géniteur -«un homme de la campagne en compagnie de femme est le père dudit enfant »-, puis elle est déclarée « duement atteinte et convaincue d'avoir celé et caché tant sa grossesse que son enfantement, sans avoir déclaré l’un et l'autre au greffe, même d'avoir homicidé son enfant et privé du sacrement de baptême, ainsy que de la sépulture ecclésiastique et accoustumée». La messe est dite : Marguerite Filly est condamnée à « estre pendue et étranglée jusqu'à ce que mort s'ensuive à une potence qui sera pour cet effet dressée à la place aux vaches de cette ville, lieu ordinaire des supliciés : ce fait, son corps sera brullé, tous ses biens meubles acquis et confisqués au profit de la seigneurie ». Elles auront été très nombreuses, les Marguerite, à être pendues et brûlées…

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Pour tenter d’échapper à l’asservissement et à la faim, pour essayer de vivre ou au moins de survivre, certaines femmes font parfois de singulières entorses à la bonne conduite et aux bonnes mœurs. Quittant hameaux et bourgs, elles intègrent ou créent des bandes de mendiants mâtinés chapardeurs qui vivent de menus larcins dans les villes et les villages, l’union faisant la force. La juridiction seigneuriale de Landerneau sera entre 1754 et 1755 le théâtre d’une affaire singulière, celle d’une sorte de gang féminin à la sauce XVIIIème siècle. Réunies par une affiliation au tiers-ordre de Saint-François – des séculiers suivant la règle de Saint-François sans renoncer à la vie civile- ces femmes que la misère réunit vont mettre Landerneau et ses alentours en coupe réglée : le principal rôle revient à une mendiante, Anne Urvoas, à la fois voleuse émérite et conseillère perfide, qui s’adjoint les services d'une jeune domestique, Catherine Caër, qui devient dès lors une complice très efficace. Elles se font accueillir comme mendiantes dans les fermes alentours –la tradition d’accueil et d’hospitalité des mendiants est très fortement ancrée dans les campagnes bretonnes à l’époque- et dérobent tout ce qui passe à leur portée : des hardes que les voleuses font vendre par une armada de complices comme marchandises d'occasion aux paysans et aux ouvriers des bourgs.

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Lorsque ces brigands sont arrêtés et que la machine judiciaire se met en route, il y a dix accusés, tous répondant en breton, par l'intermédiaire d'un interprète. Parmi eux quatre hommes compromis par leurs femmes et les deux cerveaux de l’affaire, Anne et Catherine. Comme à l’époque bien entendu, il n’y a pas de photographie et qu'on ne va tout de même pas dépenser des deniers à dessiner ces pauvres hères, on décrit les accusés avec force détails. Catherine Caër est une « femme de petite-stature, paraissant âgée d'environ vingt ans, habillée à la mode de ville, cheveux et sourcils châtains très foncés, peu garnis, le nez assez bien fait, grosses lèvres, les yeux roux, le visage d'un embonpoint [sic]... » Elle est mariée à Jean Monod, ménager, et dit avoir 23 ans. Quant à sa comparse Anne Urvoas, c’est une « fille ou femme de moyenne stature, habillée à la mode de campagne, le visage un peu maigre, long et jaunâtre, les cheveux et les sourcils châtains, les yeux roux, les lèvres grosses, le nez petit et assez bien fait..., ayant six doigts à la main droite, le doigt surnuméraire étant du côté du pouce, le plus près du poignet »; elle dit avoir 40 ans, être journalière et mendiante, sœur du Tiers-Ordre de Saint-François de Notre-Dame-des-Carmes. L’affaire est rondement menée et l’on n’est pas là pour discuter du bienfondé des accusations, ni, c’est entendu, pour laisser la moindre place à défense. La sentence définitive est promptement rendue en la chambre du Conseil de l'auditoire, par le sénéchal Boisbirien : «Nous, faisant définitivement droit sur les charges et informations, avons déclaré ladite Catherine Caër, convaincue d'avoir commis plusieurs et différents vols es paroisses de Plougar, Plouneventer, Ploudiry, Guimilliau et Ploudanyel, le jour et la nuit, et d'avoir aussy volé dans la paroisse de Ploudanyel où elle estait placée en qualité de domestique; ladite Anne Urvoas d'avoir débauché ladite Catherine Caër à raison de son jeune âge, pour l’accompagner dans lesdits vols, qu'elle a aussy faits dans les paroisses, d'avoir toujours porté sur elle un crochet de fer pour crocheter les portes des maisons volées, armoires et coffres; pour réparation de quoy les avons condamnées d'estre pendues et étranglées jusqu'à l'extinction de vie, à une potence qui sera pour cet effet dressée à la place aux vaches de-cette ville, lieu ordinaire des supplices. » On ne plaisantait pas avec le vol de chiffons… Lecture fut faite de la sentence aux intéressés dans la prison, seule Anne Urvoas fut dans la capacité de signer, les autres condamnés étaient illettrés. Le bourreau fut mandé.

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Si beaucoup périrent dans des souffrances qu’on n’ose imaginer, si beaucoup eurent également à subir le supplice de la question -la torture- qui resta bien longtemps en vigueur, il n’en reste pas moins que certaines se jouèrent de la justice et surent tirer profit des failles du système.

L’histoire rocambolesque de Catherine Legoff est de celle-là. Le 12 février 1753, une vieille femme est recueillie sanglante dans un village situé sur le grand chemin de Carhaix à Châteauneuf. On apprend « qu'elle est de condition » donc d’extraction noble, qu'elle a été attaquée, blessée et volée par une jeune domestique. Sur l'avis qui lui est aussitôt envoyé par le prêtre de l’endroit, le sieur de Muzillac, châtelain de Pratulo, commence immédiatement une enquête fort rondement menée: « la coupable est arrêtée » dans une auberge et remise à la maréchaussée, car le cas est prévôtal. C'est donc une très jeune fille, Catherine Légoff, qui sera interrogée car accusée par une bien vieille dame au caractère vigoureux, aristocrate de surcroît : dame Marie Magdeleine de Kerléon, douairière de Porsmoguer, confie du haut de sa particule et de ses soixante-douze ans, que cheminant seule, malgré son grand âge, elle revenait de Rennes, à pieds, son maigre bagage à la main lorsqu’elle fût rouée de coups et dépouillée par l’ignoble gamine. Les interrogatoires ont lieu par-devant François Regnoult, sieur Demarest, lieutenant général de la maréchaussée à la résidence de Quimper. L'accusée est décrite comme une « jeune fille de moyenne stature, visage plein et rond, grand nez bien fait, grosses lèvres, yeux gris, sourcils et cheveux bruns, de forte corpulence; portant coeffes plates de Quintin, vêtue d'un justin noir, jupe bleue, tablier, bas de laine bruns et des sabots aux pieds». Elle dit être originaire de la paroisse de Plouguernevez (évêché de Quimper), âgée de 19 ans, servante à Carhaix, chez la veuve Du Clerc. Elle « répond en langue française avoir été arrêtée près du pont de Pratulo, dans un cabaret, par un monsieur qu'elle ne connoît pas, pour avoir été en dispute avec une vieille femme qui venoit de Rennes et que l'interrogée ne connoît pas, qui lui avoit parlé au Moulin-du-Roy, près de Carhaix, où l'interrogée buvoit du cidre et où cette femme lui proposa de faire route ensemble jusques à Châteauneuf, ce que l'interrogée accepta. » L'excellente personne ayant vu sa compagne tomber dans un fossé sur le rebord duquel il y avait « un chicot de bois » et remarqué qu'elle s'était blessée, lui donna la main pour la relever, puis, comme, elle avait fait une nouvelle chute, cette fois sur un tas de pierres, où elle s'était encore blessée, la trouvant très faible, elle lui avait pris son paquet afin de «l'alléger». Mais la vieille s'était mise en colère, l'avait menacée de la corde ; alors à son tour, elle s'était fâchée, avait envoyé par terre l'injuriant « d'un coup de main sur le dos et d'un coup de sabot sur la tête » puis l'avait abandonnée. Toutefois, elle avait emporté la sacoche jusqu'à l'auberge où elle était venue, dans la crainte qu'on ne l'enlevât et qu'on ne l'accusât elle-même d'un vol. Elle n'avait jamais été auparavant poursuivie en justice, affirmait-elle. La suite de l’affaire paraît-il prouva le contraire : elle aurait déjà été recherchée pour vagabondage et vol.

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La dame de Kerléon. veuve de messire René de Porsmoeuer, chef de nom et d'armes, demeurant ordinairement au manoir de Kernaton à Saint-Renan, et âgée d'environ 72 ans, imposa, on s’en doute bien, un toute autre version, bien plus sanglante. Pour faire court, elle accusa la gueuse de l’avoir blessée en la faisant passer par des champs en friche, de l’avoir tabassée à coups de sabots et de l’avoir soulagée de la besace contenant «deux chemises, deux paires de souliers, une paire de bas bruns de laine drapée, quatre coeffes, deux couteaux, dont un à guène (gaîne) et l'autre forme anglaise, plusieurs papiers concernant un retrait de terre et un acte de partage et autres papiers » ainsi qu’une partie de ses vêtements « sa cape, son tablier et lui arracha ses poches, dans lesquelles il y avait environ quatre francs ou cent sols en menues monnaies, un cachet de métal et un chapelet ». La vieille aristocrate trouva par la suite de l’aide et des soins puis porta plainte.

La jeune délinquante se défendit comme un beau diable, avec un aplomb sidérant, alléguant avoir vu la victime en compagnie d’« un cavalier à habit bleu et culottes rouges », sûre de n’avoir rien à craindre puisqu’aucun témoin n’était assigné contre elle… Bref, avec une certaine effronterie, elle défend bec et ongles sa version que rien, pourtant, ne viendra corroborer. Le cavalier ne fut pas recherché –il est vrai qu’on instruisait à charge- mais une paysanne confia qu’il lui semblait avoir vu l’accusée s’entretenir « avec un cavalier vêtu d'un surtout gris de fer, ayant sabre et ceinturon en bandouillère ». Un chirurgien légiste fut diligenté au chevet de la victime : il constata de nombreuses blessures, ecchymoses et contusions puis, pour faire bonne mesure sans doute, pratiqua une saignée, appliqua les médicaments nécessaires et convenables et ordonna repos et régime.

La prévenue fut donc renvoyée dans sa geôle dans l’attente du jugement, imminent, puisque qu’il ne s’était pas écoulé trois semaines depuis l’agression : l’intérêt dans cette justice expéditive étant justement sa rapidité.

Animée par la fougue de sa jeunesse, son bon sens et, sans aucun doute, un puissant instinct de conservation, la jeune Catherine n’attendra pas : le 5 mars, vers les 7 heures du soir, messire Hervé Gabriel de Silgu, sénéchal et premier magistrat .de Cornouaille au siège présidial, est prévenu d'un tumulte aux prisons et dans l'étroite et sombre rue où elles étaient situées. La maréchaussée dûment diligentée découvre alors une situation assez classique de dispute conjugale virulente au domicile du geôlier. L’épouse échevelée, ivre de colère, dénonce son époux adultère qui a succombé aux charmes vénéneux de l’accorte accusée. Après avoir satisfait promptement aux besoins du libidineux geôlier, la brigande a mis les bouts sautant sur les toits comme un chat, se faufilant dans les venelles et disparaissant dans la nuit quimpéroise !

Ce fut en vain qu'on la rechercha, on ne la rattrapa pas. Mais l'aventure de son évasion n'est pas sans être instructive sur les mœurs des prisons du XVIIIème siècle et il ne semble pas que le geôlier ait été remplacé ou puni pour sa négligence : on peut donc penser que de nombreuses autres femmes incarcérées subirent ses assauts, comme dans d’autres prisons, et que peut-être d’autres se faufilèrent hors des mailles du filet.

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Catherine Le Goff fit bien au demeurant de s’envoler vers d’autres horizons car la justice royale lui réservait un bien triste sort : la procédure ne continua donc pas moins contre l'évadée, et sur les conclusions du procureur du roi à la maréchaussée, une sentence définitive fut rendue par contumace le 8 juin 1753.

« De par le Roy, Messire Guy Alexandre Piquet, chevalier, seigneur de Melesse, -prévôt général commandant la maréchaussée de la Bretagne, a condamné Catherine Legoff, deffenderesse et accusée de vol et attaque sur le grand chemin à être fustigée nue sur les épaules et battue de verges par l'exécuteur de la haute justice, aux carrefours et lieux accoutumés de cette ville, pendant trois jours de marché consécutifs, et ensuite flétrie sur les épaules d'un, fer chaud marqué de la lettre V. »

Cette jeune personne arrêta-t-elle là ses prouesses? Cela reste un mystère mais on se plaît à croire qu’elle a rejoint son amoureux, ce cavalier à habit bleu et culottes rouges, et qu’ils ont poursuivi, sans être jamais pris, leurs coupables activités de Robin des Bois, tout comme l’avait fait quelques temps plus tôt Marion du Faouët…

Et avec eux, en compagnie des Marguerite, des Anne et des Catherine, femmes de rien, on partagera ce joli poulet rôti joyeux et consolateur au citron, aux châtaignes et aux champignons des bois…

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Pour 6 évadées des geôles du roy :

Un très gros poulet bio (un poulet coucou de Rennes par exemple)

500 gr de champignons des bois (ou d’un mélange de champignons de Paris blanc et rosé ainsi que des shiitakes frais)

250 gr de châtaignes pelées

Deux échalotes grises

Trois quarts de litre de bouillon de légumes maison (peu, voire pas, salé)

Une cuillère à café de gingembre en poudre

Une cuillère à soupe de farine

Le jus et le zeste d’un gros citron bio

Sel de Guérande

Poivre noir et piment de la Jamaïque fraîchement moulus

40 g de beurre

Une cuillère à soupe d’huile d’olive

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On peut, si on le souhaite, couper le poulet en morceaux, mais le poulet entier est beaucoup plus convivial, généreux et sans façons.

Dans une cocotte, faire fondre le beurre et l’huile d’olive. Quand le mélange est chaud, y jeter sans façon les champignons nettoyés et émincés, laisser dorer un peu avant de déposer le poulet. Le faire dorer gentiment sur toutes les faces avant ajouter alors les échalotes ciselées, les châtaignes, la cuillère à soupe de farine, le gingembre puis mouiller avec le bouillon. Déposer le citron non pelé, coupé en quartiers. Mélanger et laissez cuire 35 minutes à couvert.

Au bout de ce laps de temps, ouvrir et glisser dans le four préchauffé (160°, chaleur tournante) pour une cinquantaine de minutes, le temps au poulet de bronzer joliment et à la sauce de concentrer les parfums.

Servir en riant sur une tablée d’amis!

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