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«Vous ne savez pas combien l'image du Paradou est douce et réconfortante, bienfaisante à un artiste» (Mathurin Méheut, lettre adressée à Yvonne Jean-Haffen, 1940).

Bien entendu, en ce début 2019, la nouvelle n’a pas fait la une de la presse et n’a pas affolé les réseaux sociaux : la demeure dinannaise (que Mathurin Méheut avait surnommée le « Paradou ») d'Yvonne Jean-Haffen vient de recevoir fort discrètement le label "Maison des Illustres". Cette distinction, accordée par le Ministère de la Culture, valorise les lieux dont la vocation est de conserver et transmettre la mémoire des femmes et des hommes qui se sont illustrés dans l’histoire politique, scientifique, sociale et culturelle de la France. Mais qui était donc cette mystérieuse Yvonne ?

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C’est grâce à Mathurin Méheut, rencontré en 1923, que cette jeune artiste -originaire de l’est mais installée, jeune mariée, à Paris- découvre un beau jour la Bretagne, ses cinquante mille nuances de gris, son bleu unique et changeant, son histoire gravée dans la dentelle de kersantite, la lumière dorée des édifices en pierre de Logonna et ses pardons en technicolor à la fois austères et fervents. Un coup de foudre en bonne et due forme en somme.

La rencontre avec l’artiste breton inclassable –tour à tour peintre, décorateur et illustrateur- va donc tout changer : Yvonne découvre les formes épurées de l'Art Déco à l'Exposition des arts décoratifs et industriels de Paris et met résolument ses pas dans ceux de Mathurin Méheut. En achetant « La Grande Vigne » à Dinan en 1936, elle jette définitivement l’ancre en Bretagne. Depuis ce port d’attache, elle explore la vallée de la Rance, produisant au fil des ans une œuvre abondante. S’attachant à la représentation des paysages et des activités humaines qui les animent, le travail d'Yvonne Jean-Haffen s'apparente à la démarche d'un ethnologue ou d'un explorateur, s'appuyant sur l'observation pour comprendre et partager la connaissance... Elle rayonnera dans toute la région, des Monts d’Arrée à Ouessant, en passant par Tréguier ou Doëlan, croquant des saynètes sur le vif, capturant la lumière sur des toiles étonnantes, collaborant avec la faïencerie Henriot à Quimper où elle travaillera de 1925 à 1950. Elle réalise aussi des pièces de céramique chez des céramistes parisiens et à la Manufacture Nationale de Sèvres, s’épanouit sur tous les supports et adopte toutes les techniques, comme par exemple la gravure sur bois, lino, cuivre et pierre. Artiste protéiforme, Yvonne Jean-Haffen collabore aussi en 1930 avec Mathurin Méheut à la décoration de la salle de conférences et des espaces de rencontre de l'immeuble de la Heinz & C° à Pittsburg avant de travailler à des décors de paquebots pour la Compagnie générale transatlantique puis les Messageries maritimes.

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En 1940, alors qu’on comprend bien que la vie artistique devient difficile dans un Paris occupé, Yvonne ouvre grand les portes de sa belle maison. Dans son cocon dinannais, elle accueille de nombreux artistes et amis dont l’incontournable Méheut qui en profite pour décorer la chambre qui lui était réservée lors de ses nombreux séjours d'une peinture d'inspiration japonaise. Après la disparition en 1958, de ce complice artistique de toujours, Yvonne poursuivit bien sûr sa carrière mais n’aura de cesse de défendre l’héritage artistique de son mentor, par le biais notamment de la conception d’un musée dédié à son œuvre et situé à Lamballe. Après une vie entière consacrée à l’art sous toutes ses formes, cette artiste discrète et pourtant distinguée à de nombreuses reprises –elle est faite Chevalier des Arts et Lettres en 1991 par exemple-, s’éteint paisiblement à l’aube de ses cent ans, en terre bretonne… Elle avait pris soin de faire don du Paradou, de son mobilier et de ses œuvres à la ville de Dinan, qui en a tout naturellement fait un musée.

GUIMILIAU SYMPHONIE EN GRIS

Parmi les très nombreuses œuvres d’Yvonne Jean-Haffen, quelques-unes témoignent de ses pérégrinations dans les montagnes d’Arrée, de son regard sensible sur le contraste des riches enclos autour desquels s’organise la vie chiche des paysans. On l’imagine déambulant, les sens en éveil, scrutant l’étonnant calvaire de Guimiliau, passant la porte triomphale et pénétrant dans la fraîcheur humide de l’église, découvrant le luxueux baptistère, la poutre de gloire et les retables polychromes, tous les ors qui écrasent les fidèles par leur magnificence. La cuve baptismale, abritée par un baldaquin de chêne que supportent d’élégantes colonnes torses enlacées de vignes chargées de raisin et d’une variété infinie de fleurs, de fruits et d’insectes a pour amortissement un dauphin au-dessus duquel deux renommées embouchent une trompette et élèvent une couronne royale et l’on y reconnait les armes des donateurs, un sieur de Cornouailles et une demoiselle de Kergorlay, sa compagne, possesseurs au XVIIème de la Seigneurie de Kerbanalec, paroisse de Guimiliau.

GUIMILIAU AU MILIEU DES CROIX

Yvonne aura sûrement aperçu dans la pénombre ces silhouettes sombres agenouillées, égrenant des chapelets d’ivoire, les yeux mi-clos à la lueur mouvante des vitraux et vacillante des cierges. L’une d’elle l’aura peut-être renseignée sur l’abracadabrantesque histoire du baptistère… Au pied de l’orgue en chêne noir orné de trois bas-reliefs, Yvonne se sera alors assise, fascinée, pour écouter la genèse de l’œuvre la plus précieuse de l’église, ces fonts baptismaux qui datent du temps du vénérable et discret messire H Guillerm, recteur (1675).

On raconte qu’un gigantesque dragon femelle mettait en coupe réglée depuis la nuit des temps la région du Faou. Un soir, Saint Pol, qui venait de mettre un terme aux coupables agissements du monstre, s’en revenait avec ce dernier, piteusement capturé, mené par l’étole du saint en guise de licol. Alors qu’il traversait les bois de Lampaul fort tranquillement, satisfait du devoir accompli, il fut rattrapé par deux paysans haletants qui accouraient le prévenir que le travail n’était pas terminé, car il restait le bébé dragon du saurien, fort mécontent de n’avoir pas trouvé sa mère à son réveil. Saint Pol se gratta l’occiput, se tourna vers le basilic qui grognait et sifflait de rage, les yeux incandescents, et lui dit : « Pourquoi ne pas m’avoir averti que tu avais un petit ? » Le dragon rétorqua en ricanant: « D’une part, tu ne me l’as pas demandé. Et toc. D’autre part, je l’ai bien caché et tu ne le trouveras pas. Et retoc. Il ne lance pas encore de flammes et il ne gronde pas encore. Il se cache dans les hautes herbes, nage dans les méandres de la rivière et dort dans les rochers, au creux d’un nid de mousse et de lichen. » Les yeux de Saint Pol s’éclairèrent, ses lèvres s’étirent dans un franc sourire : « Mais c’est une très bonne nouvelle, ça ! Il n’a encore occis personne, brûlé aucune ferme et n’a donc pas encore fait le mal ! Bon, je t’attends ici : va le chercher ! » Interloqué, le basilic persifla : « Mais bougre d’âne ! Comment veux-tu que je fasse ! Tu m’as entravée avec ton étole ! Rends-moi d’abord ma liberté ! » Gardant un calme olympien devant l’affront, le saint homme répondit très doucement à l’effrontée, dénouant son étole : « Je vais te délier mais un lien invisible et divin te retiendra tout de même à moi : je t’ai vaincue, tu es sous mon emprise ». Le dragon, libéré, ne perdit pas de temps, se leva sur ses pattes arrière et tenta de carboniser avec rage son adversaire alors que les paysans reculaient en hurlant de terreur. Mais en lieu et place des flammes de l’enfer, c’est une bien jolie pluie de pétales de roses pastel qui s’abattit en bourrasques parfumées sur Saint Pol.

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Les paysans tombèrent à genoux et se mirent à prier. Durablement humilié, le monstre tourna les talons, prit son envol dans un fabuleux battement d’ailes brunes et partit chercher son petit, grommelant que ce dernier se chargerait de régler son compte à l’impudent catholique. Le dragon s’en revint et déposa aux pieds du saint un bien joli bébé dragon, joufflu, joyeux et gazouillant. « Mon enfant ne te suivra que s’il le souhaite ! Demande-lui de choisir entre une vie d’esclave entravé à tes côtés et une autre de liberté pleinement occupée à carboniser son prochain ! » brailla avec assurance la dragonne, qui s’autorisa un clin d’œil de connivence à l’attention de son babillant rejeton. Saint Pol posa alors très tranquillement la main sur la tête du bébé dragon aux douces écailles luisantes et lui dit : « Au nom de Dieu, veux-tu me suivre ? » Sous les yeux effarés et consternés de sa mère, le petit dragon frétillant léchouilla la main du saint de sa grosse langue baveuse et se rangea à ses pieds, les yeux remplis d’amour. « Tu n’es plus le fruit de ma chair ! Je te renie ! » sanglota le monstre dévasté. « Ne perdons plus de temps, poursuivons donc notre chemin » répondit Saint Pol qui avait le triomphe modeste. Et, saluant les paysans soulagés qui tournèrent les talons pour regagner leurs pénates au Faou, le saint reprit avec ses compagnons d’infortune, la dragonne sanglotant et son petit bondissant, le petit chemin qui au bout de quelques heures, à l’aube, les mena à Guimiliau. La petite troupe bigarrée s’arrêta devant la porte triomphale de l’enclos qui menait à l’église.

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« Voici le seuil de ma demeure, voulez-vous me suivre ? » dit le saint, se tournant vers les deux sauriens. Le petit dragon frétillant passa la porte triomphale alors que la dragonne sifflait sa détresse, éructant de tous ses poumons : « Jamais ! ». Et elle prit son envol de ses ailes puissantes, dépassant le faîte autour duquel elle s’enroulait, flamboyante de colère. Le clocher sembla soudain l’aimanter et elle s’y figea en statue disgracieuse condamnée à vomir sur les fidèles l’eau du ciel jusqu’à la fin des temps. Saint Pol n’y prêta pas la moindre attention. Il franchit les portes de l’église et dit au petit dragon qui emboîtait son pas : «Sois et demeure un homme si tu passes cette porte. » A peine franchissait-il le seuil que le petit dragon se transforma en beau jeune garçon blond aux blonds cheveux et aux yeux verts –seul trait qu’il conserva de sa mère, assure-t-on-. Saint Pol versa sur les jolies bouclettes blondes l’eau lustrale en ajoutant « Sois un ange maintenant ! » Des épaules de l’éphèbe se déployèrent de blanches ailes et il s’envola sous la voûte puis gagna l’azur aux côtés des autres anges. Le jour se levait, Saint Pol reprit sa route désormais seul alors que les fidèles gagnaient l’église de Guimiliau pour le premier office : les plus sagaces d’entre eux constatèrent quelques modifications, une sculpture surnuméraire à l’extérieur par ci, un ange supplémentaire d’une beauté inouïe au plafond du transept par-là, ainsi et surtout que des fonts baptismaux d’une rare beauté avaient pris place dans l’édifice : ce ne pouvait qu’être l’œuvre d’un ange…

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Des cannelés au chocolat noir et au rhum, ainsi qu’un thé earl grey brûlant, auront été servis à Yvonne, songeuse, séduite par cette histoire mi ange, mi démon…

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Pour une quinzaine de cannelés chocolatés :

½ litre de lait entier bio et cru de vache Bretonne pie noir

Un petit verre de rhum de La Réunion (le « Charrette » fera l’affaire !)

70 gr de beurre demi-sel fermier

200 gr d’un excellent chocolat noir bio

200 gr de sucre

3 gros œufs du poulailler (ou 4 petits)

2 gros jaunes d'œufs

100g de farine

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Verser dans une casserole à fond épais le lait, le rhum puis ajouter le chocolat grossièrement haché au couteau ainsi que le beurre coupé en dés. Faire tiédir et fondre le tout à feu doux.

Dans le bol du robot pâtissier, mélanger le sucre et les œufs entiers ainsi que les jaunes. Ajouter ensuite la farine puis verser tout doucement sans cesser de mélanger le contenu de la casserole.

Transvaser cette pâte dans des bouteilles (type bouteilles de lait ou de jus d’orange), les refermer et laisser reposer cette pâte toute une nuit au frais.

Le lendemain, préchauffer le four sur 250°, chaleur tournante, pendant que la pâte revient à température ambiante. Bien mélanger la pâte en secouant les bouteilles (mieux vaut quand même vérifier qu’elles sont bien fermées, hein !).

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Remplir les cavités des moules à cannelés de la pâte jusqu’aux deux tiers de la hauteur. Enfourner alors pour une dizaine de minutes à four très chaud avant de baisser le thermostat à 180° pour terminer la cuisson tranquillement pendant 30 minutes.

Démouler les cannelés dès la sortie du four et les laisser refroidir sur une grille. L’extérieur va alors durcir et devenir croustillant tout en préservant le fondant et le moelleux emprisonné à l’intérieur.

Ces cannelés sont bien entendu largement meilleurs le jour même.