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« Ha breman lavaromp eur bater hag eun ave

Da c 'houlenn ar c 'hras

D'ar paour da baouraad

D'ar pinvidik da binvidikaad

Ha da bep hini da chom en e stad (ou «en e renk») »

C’est-à-dire: « Et maintenant disons un pater et un ave / Pour demander la grâce / Pour le pauvre de s'appauvrir / Pour le riche de s'enrichir / Et pour chacun de demeurer en son état (ou «à son rang») »

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Cette incroyable prière «inégalitaire», connue dans tout le Léon, et qu’elle soit parodique ou non, témoigne du respect du Julod -membre de la caste de l’industrie toilière- pour l'organisation providentielle de la société. Couvrant quatre cantons –Sizun, Landivisiau, Ploudiry et Saint-Thégonnec-, adossé à la crête vertigineuse des monts d’Arrée –ça, c’est une plaisanterie, naturellement-, ce qu’on appelle désormais le pays des enclos fut il y a bien longtemps un pays de lait et de miel. Du XIVème au XVIIIème siècles, grâce à l’industrie toilière du lin et aux formidables retombées économiques que cette activité généra, l’aristocratie du lin, disséminée dans les différentes paroisses, se livra à une compétition effrénée d’édifices religieux, sans doute moins pour le salut de son âme que pour la cosmogonie de sa gloire. Et c’est réussi à l’évidence. Artistes et artisans donnèrent ainsi la pleine mesure de leurs talents et s’autorisèrent souvent de réjouissants clins d’œil ainsi que quelques allègres entorses qui aujourd’hui encore divertissent les visiteurs qui prennent le temps de les traquer. Alors que des milliers de quenouilles, de rouets et de métiers à tisser ronronnaient dans ces montagnes usées entourées d’un bocage en mosaïque, d’improbables clochers au milieu de riches enclos s’élevèrent vers le ciel, tutoyant les éthers, alors que de confortables maisons de pierres de taille émergeaient autour desquelles se structuraient de petits villages.

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Ces maisons cossues aux toitures d’ardoises de montagne abritaient les ateliers tisserands ainsi que les foyers et étaient souvent construites sur des rivières souterraines peu profondes voire traversées par un ruisseau car il fallait assurer un degré d’hygrométrie suffisant pour permettre le travail du lin. C’est le cas au Gouezou où une rivière souterraine longe la façade sud, ce qu’atteste le puits construit au pignon est. Non loin, on trouvait de kanndiou construits sur des rivières. Le kanndi (ou « maison buandière » ou « buanderie ») était un petit édifice destiné au blanchiment des fils de lin. D’aspect extérieur, il s’apparentait à un penty, une petite maison avec deux ouvertures, une porte et une fenêtre, qui s’ouvrent en façade et une souche de cheminée sur un pignon. La proximité d’un cours d’eau ou d’une source, essentielle dans cette étape de transformation du lin, détermine son implantation. Au Gouezou, on trouve au sud de notre Champs aux Chênes les vestiges d’un kanndi qu’engloutit irrémédiablement une nature qui reprend lentement ses droits.

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Ils ne sont plus très nombreux ceux qui peuvent témoigner de l’utilisation des kaandiou, sauf peut-être les sorcières ou les korrigans qui ont vu s’activer les petites mains autrefois, dans la lumière ténue des ateliers et les vapeurs des kanndiou. Mais Mayonne est sans doute la toute dernière, dans les brumes de sa mémoire, à se souvenir de ce temps-là. On le sait tous au Gouezou que Mayonne est vieille, bien vieille, tellement vieille, si vieille qu’elle n’a plus d’âge depuis longtemps. Sa peau est ridée comme un parchemin, son visage semble un portulan et ses mains noueuses des branches d’un chêne millénaire. On n’a donc aucune peine à croire qu’elle a bel et bien vécues les histoires qu’elle raconte. On remonte avec elle du Champs aux Chênes. C’est son champ préféré. Il est entouré d’un talus planté d’ajoncs, de chênes et de châtaigniers, envahi de ronces et de fougères que tentent de raisonner avec application et gourmandise les chèvres et le postier Brao. Au beau milieu, deux splendides chênes ont poussé et à la belle saison, on installe entre les deux sages géants une table et quelques chaises dépareillées pour y boire le café dans un silence bruissant de vie en contemplant la crête des monts d’Arrée au sud, comme à portée de main.

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Mais là, il n’en est pas question, à chaque saison ses petits plaisirs : on a glané du petit bois pour démarrer le feu ce soir. On remonte l’étroit sentier et on entend, derrière nous, chantonner le ruisseau qui traverse les ruines du kanndi. « Je ne vous ai jamais raconté l’histoire de la Lavandière de Nuit ? C’est une histoire authentique qui est arrivée du temps de ma mère, ou peut-être de sa mère ou de sa grand-mère? Je ne sais plus… En tout cas, c’était il y a très longtemps, du temps où les juloded vivaient et régnaient au Gouezou…

La femme du julod du Gouezou aimait passionnément filer le lin. Elle adorait le tisser aussi. Et ce qu’elle aimait plus que tout pour être honnête, c’était d’aller vendre ses toiles au marché de Morlaix du samedi matin. Ses toiles étaient recherchées pour leur finesse et leur solidité et l’on reconnaissait dans tout le pays des enclos la qualité de son travail. De riches négociants venaient de toute l’Europe pour acheter ses crées qui s’arrachaient dans les allées morlaisiennes. Elle était économe et ramenait au Gouezou tous les samedis une bourse bien remplie qu’elle rangeait soigneusement dans un vieux pot de grès.

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Tous les soirs, dès que ses travaux domestiques étaient finis, que la soupe, la bouillie et le pain avaient été avalés par ses parents, son mari et ses enfants et que commençait la veillée, elle s’installait au coin du feu avec sa quenouille, son rouet et la filasse et commençait à travailler. Lorsque la grand-mère avait terminé ses contes et couché les enfants, lorsque le grand-père et le mari avait terminé leurs parties de dominos, lorsque les adultes avaient refermé leurs lit-clos et soufflé leurs chandelles, la femme remettait du bois dans le feu et poursuivait son labeur en fredonnant jusqu’au petit matin. Elle se reposait bien un peu avant le chant du coq, mais presqu’à regret, contemplant les écheveaux et les toiles tissées d’un œil sévère, considérant toujours qu’elle n’en avait jamais assez fait. Une nuit, alors que la maisonnée, plongée dans un lourd sommeil, ne bruissait que du ronron du rouet et des chansons de la tisserande, cette dernière se rendit compte qu’elle venait au terme de la filasse de la soirée. « J’en filerai bien d’autre encore, songea-t-elle. Car il est encore bien tôt me semble-t-il. » Elle déposa sa quenouille, chaussa ses sabots, jeta sur ses épaules un châle de laine et sortit du logis pour s’en aller quérir de la filasse dans les ateliers de l’étage, auxquels on accédait par un escalier extérieur dans ce temps-là. Il a d’ailleurs été couvert depuis au XIXème siècle.

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La nuit était glaciale et claire sous la pleine lune. Une vieille femme, silhouette sombre et voûtée, surgit alors dans l’allée : « En passant devant votre maison, j’ai vu de la lumière et comme je ne sais pas l’heure qu’il peut bien être au juste, je m’apprêtai à toquer. » La tisserande, bienveillante mais un peu cruche au fond, invita la vieille à entrer dans la maison et elles constatèrent qu’il était à peine onze heures. « Mais que faites-vous encore debout à cette heure-là ? s’étonna la vieille. Vous n’avez pas peur, seule dans votre grande maison ? » La tisserande répondit : « Oh ! Je ne suis pas seule ! Mes parents, mon mari et mes enfants sont tous dans leurs lits ! Mais, comme on dit, je suis du soir et j’aime beaucoup filer et tisser. Et la nuit, rien ne vient me déranger ! » Le visage de la vieille se fendit d’un sourire pour tout dire un peu fielleux : « Je suis moi-même une excellente fileuse, sans doute la plus rapide qui soit, une très bonne tisseuse et j’excelle à blanchir les fils ! Je vous propose de vous aider, si vous le souhaitez ! Vous ne serez pas déçue de mon travail ! ».

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Contente de rencontrer quelqu’un partageant sa passion et ravie par la perspective de décupler sa production, la tisserande accepta la proposition de la vieille à laquelle elle confia une quenouille et un rouet. A la lueur de l’âtre, toutes deux se mirent donc à l’ouvrage mais alors que la maîtresse du logis filait un écheveau puis deux, l’étrange fileuse dont on ne distinguait finalement pas bien la figure en produisit dix fois plus… Au train où elles allaient, le panier d’osier s’emplit de bobines d’un fil aussi fin et régulier que solide. « Ma mie, je vous propose de descendre au kanndi pour laver notre fil puis nous ferons la buée à l’eau chaude pour le blanchir ! » proposa alors la tisserande. Elles chargèrent le panier sur la brouette et descendirent au kanndi sous le blanc clair de lune. Elles lavèrent le fil, le battirent grands coups de battoirs qui résonnèrent dans tout le hameau. « Nous ferons la buée au logis, proposa la tisserande. Comme ça, je vous offrirai un bol de soupe ! » Et elles remontèrent au village, longeant le Champ aux Chênes, en poussant la brouette lourde du fil lavé. Elles firent un grand feu dans la cheminée, placèrent dessus une grande marmite en fonte, qu’elles remplirent à tour de rôle d’un pot de terre qu’elles allaient remplir au puits du pignon de la maison. Tout ce tintamarre finit par réveiller la grand-mère: elle entrouvrit son lit-clos et aperçut l’inconnue qui vidait son pot dans la marmite. La vieille se retourna alors et la grand-mère, épouvantée, vit le visage de la vieille qu’éclairait le feu de la cheminée : il lui sembla que deux prunelles d’un rouge ardent la transpercèrent. Elle s’enfonça au fond du lit-clos, terrifiée.

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La vieille fileuse sortit tranquillement avec son pot pour aller chercher de l’eau au puits alors que la tisserande rentrait dans la maison avec un pot plein d’eau. La grand-mère sortit d’un bon du lit-clos comme un diable hors de sa boîte, les yeux hagards, le souffle court, les cheveux hérissés, le front luisant de terreur: « Malheureuse ! Tu as fait entrer dans notre maison une Lavandière de Nuit ! Elle vient tout droit du marais du Yeun Hellez, envoyée par le Diable ! Vite, ferme la porte et verrouille-là à double tour ! Renversons tout ce qu’elle a touché ! » murmura-t-elle renversant d’un coup de sabot la marmite dont l’eau frémissante éteignit le feu dans un crépitement furieux. Puis elle projeta à l’autre bout de la pièce la quenouille puis le rouet.

La Lavandière de Nuit revint alors mais trouva porte close ; elle frappa de ses deux poings et cria à travers l’huis : « Ouvrez donc, ma commère ! J’apporte mon pot plein d’eau qui est bien lourd ! Pourquoi avez-vous fermé votre porte ?»

« Ne réponds pas ! intima la grand-mère dans un souffle. Pas un mot ne doit sortir de ta bouche ! »

« Ouvre-moi, rouet ! C’est avec toi que j’ai filé ! » grinça alors la sorcière –ben oui, c’était une sorcière, vous aviez deviné ça depuis longtemps !-.

« Je ne puis pas ! Je suis renversé ! » couina le rouet.

« Ouvre-moi, quenouille ! C’est avec toi que j’ai filé ! » éructa la sorcière qui perdait patience –la patience n’est pas une vertu cardinale chez les sorcières, comme vous le savez.-

« Je ne puis pas ! Je gis au sol ! » piailla la quenouille.

« Ouvre-moi, marmite ! Je t’ai mise sur le feu et je t’ai remplie d’eau ! » gronda la sorcière, au bord de l’apoplexie.

« Je ne puis pas ! Je suis retournée dans l’âtre ! » gargouilla la marmite.

« Ouvrez-moi, tisons ! Je vous ai allumés dans le foyer ! » brailla la sorcière, sur le point d’exploser d’une fureur maléfique.

« Nous ne pouvons pas ! L’eau nous a presque éteints » crépitèrent les tisons avant de s’effondrer en cendres.

Un hurlement épouvantable déchira la nuit et la sorcière, avant de rejoindre les marais car l’aube s’annonçait, apostropha la tisserande : « L’intervention de ta grand-mère t’a sauvée ! Tu as eu de la chance ! Quel dommage ! Quel malheur ! J’aurai tant aimé finir ce que j’avais commencé ! Au point du jour, on t’aurait retrouvée, cuite à point dans la marmite, avec ton maudit fil ! »

Et dans un fracas épouvantable, la sorcière tourna les talons et ne revint jamais, du moins, c’est ce qu’on pense. Mais on n’est sûr de rien. Quant à la tisserande, elle ne s’attarda plus jamais à filer la nuit mais apprit auprès de sa grand-mère, aussi sage que savante, tous les contes, toutes les légendes, toutes les sortilèges, tous les breuvages, bref, tout ce qu’il y a lieu de connaître pour rester en vie dans ce monde plein de dangers. »

Son conte terminé, Mayonne est rentrée, a allumé son feu avec le petit bois et placé la marmite de fonte sur son trépied. Elle s’est assise près du feu, avec sa quenouille et son rouet. Et nous, on l’a regardé faire, un peu troublés quand même.

Mais on a fait honneur à la joue de bœuf aux oignons et aux poivrons qui cuisait tout doucement au coin du feu.

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Pour une assemblée de fileuses, de tisserandes, de lavandières et de sorcières (une dizaine de personnes):

1.7 à 2 kg de joues de bœuf

2 Kg d’oignons rosés de Roscoff

4 poivrons rouges

3 gousses d’ail

10 cm de tige de céleri branche

500 ml de bouillon de légumes maison (très parfumé et peu salé)

500 ml de vin rouge chargé en tanins (par exemple un Tursan)

1 feuille de laurier fraîche du jardin

1 branche de thym frais du jardin

1 pincée de sel

1 pincée de poivre

20 g de beurre

3 cuillères à soupe d’huile d’olive

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C'est simple comme bonjour!

Éplucher les oignons et les émincer, de même que les poivrons et le céleri. Peler les trois gousses d’ail et les écraser en purée au mortier. Coupez vos joues de bœuf en gros dés.

Dans une grosse cocotte en fonte, faite chauffer le beurre et l’huile d’olive. Quand elle est bien chaude, y faire saisir très rapidement les joues de bœufs sur toutes les faces. Il faut qu’elles roussissent. Ajouter ensuite tous les légumes, poivrer avec énergie et arroser avec le bouillon et le vin rouge. Mélanger, couvrir et diminuer le feu. Laissez blobloter pendant au moins deux paires d’heures.