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FREHEL TANIA

« Quand j’ai trop le cafard, je change d’époque, confie Tania, prostituée fanée et femme usée, à son ami de Pépé le Moko dans le film éponyme de Jean Duvivier (1936). Je pense à ma jeunesse, je regarde ma vieille photo et je me dis que je suis devant la glace. Je remets un de mes anciens disques du temps où j’avais tant de succès à la Scala, boulevard de Strasbourg. Je paraissais en scène dans un décor champêtre avec un projecteur rouge braqué sur mon visage pâle… et je chantais… »

C’est Fréhel qui prête son corps bouffi au personnage de Tania mais c’est aussi d’elle-même dont elle parle douloureusement alors que le succès l’a fui ; et cette scène sépia est d’une tristesse infinie…

Si elle naît par accident à Paris en 1891 de parents immatures, c’est chez sa grand-mère, sur la rive orientale de la baie de Morlaix que Margueritte Boulc’h vit ses premières années, fait ses premiers pas, court sur la lande violine, chante à pleins poumons face au Noroît et longe les falaises dorées de la pointe de Primel. Elle jettera toute sa vie un tendre regard nostalgique sur ce berceau breton: «Mon pays, c’est Primel-Trégastel, un petit port de pêche du Finistère, aux hivers doux et tristes, quand la tempête ne fait pas gémir et tirer sur leurs amarres les vieux langoustiers noirs. » Son père, qui a raccroché son bâchis à pompon rouge de marin pour un poste d’aiguilleur de chemin de fer en région parisienne, vient aider la petite Margueritte à souffler ses cinq premières bougies avant de la ravir au Trégor, à la Manche et à la Bretagne pour rejoindre la jeune mère à Paname où la vie ne sera pas plus rose, en dépit des lumières qui scintillent pour d’autres.

FORT LALATTE

Pourtant promise à un avenir sans éclat dans le Paris populaire des quartiers nord, la fillette qui a l’âme chevillée au corps et une voix d’or, monte très vite sur les tables et fait éclater dans les rues crasseuses un talent qui attirera la lumière : elle chante, accompagnée à l’orgue de barbarie par un aveugle, d’une voix déjà posée et puissante, gouailleuse et enjôleuse. Pour soutenir ses parents, comme beaucoup d’enfants de son âge, elle ne ménage pas sa peine, exerce mille petits métiers et frôle autant de dangers dans le Paris interlope de ce XIXème siècle finissant. Les planètes s’alignent en 1906 : alors qu’elle chante dans les bistrots de Levallois et qu’elle vend au porte à porte des cosmétiques, elle toque à l’huis de la Belle Otéro, chanteuse et cocotte adulée, qui la prend sous son aile, la façonne, l’épaule et lui trouve un joli nom de scène : Pervenche était née, fleurissant de la boue et du ruisseau.

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C’est un genre très particulier qui est vogue à cette époque : la chanson réaliste est la dernière étape d'un genre qui semble apparaître dès le XVIème siècle, comme un cas particulier de la complainte, et qui s'épanouit à la fin du XIXème siècle avec la goualante, métissage de la complainte de la tradition orale par l'argot des affranchis des faubourgs. Se développe alors le style « chanson vécue » qui emprunte moins à l'univers de la pègre qu'à celui du drame où l'on retrouve le beau langage, les grandes mélodies et les grandes voix appréciées autrefois dans les salons. C'est l'accordéon-musette qui rend la chanson réaliste à ses quartiers, c'est-à-dire en l'occurrence, à la guinguette où l'on danse et c'est Fréhel qui, la première, se fera accompagner par l'accordéon et ses danses. Entré en chanson, celui-ci n'en sortira plus jamais dans la mémoire populaire, et le genre continue aujourd'hui d'imprégner en filigrane toute une partie de la chanson française.

Sous la houlette de Caroline Otéro en marraine et bonne fée, notre Pervenche débute donc à l’Univers, avenue de Wagram une carrière de chanteuse alternant répertoire comique et surtout réaliste. Le succès n’est pas foudroyant, loin de là, et la très jolie jeune fille vend parfois sa voix pour une bonne soupe. Sous la fraîcheur de son minois poignent déjà des appétits amoureux, des emportements passionnés et un immense désir de liberté : elle tombe dans les bras de Roberty, un jeune bourgeois engoué de music-hall ; leur mariage implosera en 1910 entre les inconduites de Roberty et la mort de leur nouveau-né. Pervenche poursuit sa jeune carrière et vit avec son temps : elle grave un 78 tours de deux titres en 1909 chez Odéon avant de changer de pseudonyme pour Fréhel, un nom ancré dans le granit breton, plus vendeur, plus androgyne et plus en phase avec le régionalisme montant. Divorcée et donc follement libre, elle passe de bras en bras et s’adonne aux paradis artificiels qui déjà minent sa vie et creusent sa tombe.

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Comme une Janis Joplin avant l’heure, elle brise tous les tabous : sex and drug and Java Bleue en quelque sorte. Fréhel est une très jolie femme libre qui séduit, qu’on séduit mais qu’on quitte : son mari l’avait trompée avec Damia, star montante, ses amants font de même, comme Maurice Chevalier qui la plaque sans façon pour les jambes d’une certaine Mistinguett… Le cœur en miettes, Fréhel met les voiles et lève l’ancre pour Saint-Pétersbourg à l’invitation de la Grande Duchesse Anastasia de Mecklembourg, puis pose un temps ses malles à Constantinople, Vienne, Bucarest et Odessa, multipliant avec son petit cœur d’artichaut les aventures sans lendemains et la consommation de produits psychotropes qui habillent son quotidien de couleurs pastels. La grande guerre balaie l’Europe au terme de laquelle Fréhel poursuivant son chemin de croix échoue en Turquie et touche ce qu’elle pense sans doute être le fond : minée par l’alcool, détruite par les drogues, dévastée par la prostitution, c’est une Fréhel en loques qui est prise en charge par l’Ambassade de France : elle est rapatriée en 1922 et confiée, méconnaissable, à son ex-mari qui entreprend la réparation de la chanteuse brisée… En 1923, l’inoubliable oubliée remonte sur les planches qu’elle brûlera pendant une bonne décennie. De la chrysalide où la nymphe Pervenche s’était enroulée comme une momie désenchantée sort un nouveau personnage, une lourde matrone aux allures de maquerelle, à la voix toujours puissante, à la gouaille chaude et au regard incandescent. Ce corps abimé par la misère, les excès et l’inaptitude au bonheur lui ouvre le cœur du public, du music-hall, du disque et du cinéma jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale. Alors que d’autres talents éclosent comme Piaf et émoussent son public, elle enregistre des disques qui sont aujourd’hui des classiques – Où Est-Il Donc ?, La Java Bleue…- et tourne au côté des plus grands acteurs et cinéastes comme Gabin, Guitry et Duvivier -Pépé le Moko, Le Roman d’Un Tricheur,…-

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Pourtant dans l’ombre qui revient comme la marée qui toujours finit par remonter, les vieux démons la hantent et les fantômes la rattrapent : à mesure que les salles se vident, ses verres se remplissent. Son public la quitte et le malheur revient. La misère reprend donc ses droits : Fréhel est retrouvée morte dans une chambre sordide d’un hôtel crasseux de Pigalle en 1951 et enterrée à Pantin. Elle avait soixante ans.

On aimerait tant remonter le temps et lui permettre de trouver enfin ce grand amour puissant comme une lame déferlant en Manche… On lui offrira pour un tendre tête à tête amoureux, en prélude à une nuit d’amour brûlant, une petite salade aux parfums de l’hiver : effilochée d’endive et de poireau et de suprêmes et de confit d’orange sanguine.

 

Pour deux amoureux heureux:

Une endive

Un blanc de poireau

Une orange sanguine

Une cuillère à soupe de confit d'orange sanguine

Une cuillère à soupe de pralin (non sucré) de noisette

Une cuillère à café de noisettes torréfiées concassées

Huile de noisette

Poivre

Fleur de sel de Guérande

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Pour le confit d'orange sanguine: 

500 gr d'oranges sanguines bio

1/2 litre d'eau

500 gr de sucre

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Commencer par le confit d'orange sanguine: dans un faitout pouvant aller au four, réaliser un sirop en amenant à ébullition le sucre et l'eau. Laver les oranges et ôter le pédoncule. Dans un faitout, blanchir deux fois les oranges entières en les plongeant dans de l'eau bouillante. Dès que l'eau reprend son ébullition, ôter les oranges. Plonger les oranges blanchies dans le sirop, fermer le faitout et enfourner pour six heures à four doux, 120°. Laisser refroidir dans le sirop puis passer les oranges égouttées au mixer jusqu'à obtenir une purée très fine. Placer en pots et réfrigérer. 

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Détailler l'endive et le blanc de poireau en lamelles dans la longueur et les cuire à la vapeur pendant 20 minutes.

Pendant ce temps, prélever les suprêmes de l'orange sanguine à l'aide d'un couteau d'office bien aiguisé. Recueillir le jus.

Dans de petites verrines, déposer une demi-cuillère à café de confit d'orange sanguine puis les suprêmes. Poivrer.

Dresser sur les assiettes de service: déposer une demi-cuillère à café de pralin de noisette puis la moitié de l'endive et du poireau enroulés. Arroser d'un filet d'huile de noisette et de la moitié du jus d'orange sanguine recueillie, poivrer et parsemer de fleur de sel et de noisettes concassées. Deposer une petite verrine de salade d'orange sur chaque assiette et servir sans attendre.

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