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« Avec ses quatre dromadaires

Don Pedro d’Alfaroubeira

Courut le monde et l’admira.

Il fit ce que je voudrais faire

Si j’avais quatre dromadaires.» (Apollinaire)

Pierre_Malherbe

Sur les terres et sur les mers, à pied, à cheval, à dos d’éléphant ou de dromadaire, en galion ou en charrette, le jeune breton Pierre Malherbe courut le vaste monde au couchant du XVIème siècle, non pour la gloire ou la renommée mais bien pour des raisons originellement plus bassement mercantiles. On sait toutefois aussi que ce vaste monde, il l’admira profondément tout comme le Don Pedro d’Alfaroubeira d’Apollinaire. La comparaison s’arrête là.

Si le Phileas Fogg de Jules Verne réalise son tour du monde en quatre-vingts jours -top chrono!-, Pierre Malherbe, lui, prend son temps, parfois son pied et ce qui semble parfois des chemins de traverse pour boucler cet incroyable tour du monde en quinze ans. Il naît à Vitré en 1569; la Bretagne n’est française que depuis moins d’un demi-siècle, les Bretons pleurent encore à chaudes larmes leur mythique Duchesse et les guerres de religion font rage, s’enchaînent et déchirent le royaume de France. Pour couronner le tout, c’est la course à l’échalote entre les grands royaumes européens sur toutes les mers du globe pour annexer toutes les terres et surtout arracher toutes les richesses de la planète. La mondialisation est en marche.

On le sait, en Bretagne, l’activité toilière s’était structurée depuis bien longtemps déjà en une véritable industrie, des paysans producteurs de lin aux petites mains tisserandes, des négociants aux armateurs. C’est l’orientale Vitré qui tire le mieux son épingle du jeu grâce à la Confrérie des Marchands d’Outre-Mer fondée en 1472 par quarante négociants de toile de chanvre et de lin. Ces marchands voyageront à travers le monde et donneront à Vitré une notoriété importante. Les toiles de chanvre (notamment le Canevas de Vitré) sont exportées vers la Hollande, l'Angleterre et l'Espagne à partir du port de Saint-Malo. Mais les guerres de la Ligue soumettent ce commerce à rude épreuve. C’est dans ce contexte que Pierre Malherbe, fils de négociant vitréen aisé, grandit : il est éduqué dans la foi catholique, certes, mais surtout dans la curiosité et l’ouverture au monde qui seules permettent au commerce de s’épanouir à la veille d’un XVIIème très prometteur. Pierre apprend bien sûr à lire, à écrire et à compter, mais on lui enseigne aussi les langues pour lesquelles il fait montre d’aptitudes remarquables : alors qu’il est de langue maternelle gallèse -on ne parle pas breton à l’Est de la région mais gallo, un dialecte de langue d’oïl-, il apprend le français, l’espagnol et le latin. Son ouverture d’esprit, son intelligence, sa capacité d’adaptation et son don pour les langues sont autant d’atouts qui amènent son père à le sélectionner au beau milieu d’une fratrie de plus de dix enfants. En 1582, le paternel expédie Pierre, âgé de douze ans, en apprentissage auprès de son oncle qui dirige une annexe des activités familiales, en Espagne, à Sanlúcar de Barrameda en Andalousie, dans un important comptoir breton, port avancé de Séville.

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C’est la première étape d’une ébouriffante vie d’aventure : Pierre est un jeune homme brillant, séducteur, opportuniste, futé qui sait employer ses talents et profiter de ceux des autres. Et il apprend vite. Dans Sanlúcar de Barrameda, le jeune Malherbe vit dans la communauté bretonne protégée par l’un des Grands d’Espagne, le duc de Medina Sidonia. Le maître d’armes de ce dernier fait de Pierre une fine lame alors que Jerónimo Carranza le familiarise avec les œuvres d’humanistes de l’époque. La Confrérie a décidé de financer les études du très prometteur Pierre Malherbe dans les universités de Valladolid et Salamanque. Dans cette dernière, comparée à Oxford et à la Sorbonne, les étudiants lisent en cachette les livres interdits d’Erasme, de Juan Vivés ou de Rabelais. Petit à petit, Pierre se métamorphose en sujet espagnol et hispanise son nom. Celui qui est devenu Pedro Malahierba s’apprête à conquérir des marchés interdits et embarque pour le Mexique en 1593. En effet, la Confrérie des marchands bretons veut élargir ses débouchés vers le Nouveau monde alors que l’Espagne interdit formellement aux étrangers le droit de commercer aux Indes occidentales : chasse gardée !

Arrivé à Mexico, il rencontre le vice-roi Mendoza. Fort de ses compétences d’ingénieur en métaux précieux acquises à Salamanque, il découvre une mine d’argent mais se la fait bêtement chiper par le vice-roi. "Selon que vous serez puissants ou misérables…" Prudent, Pierre-Pedro n’ergote pas et préfère prendre le large. Il gagne le Panama, le Pérou puis la Bolivie, côtoie les ors et les hommes des civilisations précolombiennes et se hisse dans la plus haute ville du monde, la cité minière bolivienne de Potosi et sa fabuleuse montagne d’argent. Puis, il reprend la mer, longe la côte sud-américaine occidentale, fait un petit tour en Terre de Feu, se balade –si on peut dire- du côté du détroit de Magellan qu’on sait quelque peu inhospitalier.

Las ! L’Amérique du Sud ne lui suffit pas, l’océan Pacifique lui tend les bras et l’Asie lui fait des clins d’œil. Cap à l’ouest ! Il découvre les Marquises, pose le pied aux Philippines et débarque en Chine, gigantesque pays et fascinante civilisation, mettant ses pas dans ceux de Marco Polo, autre marchand voyageur. Désormais loin de la puissante sphère espagnole, il reprend son identité bretonne à Canton. Il y est exotique : à cette époque, on compte en Chine peu d’Européens et ses aventures sud-américaines comme ses savoirs techniques et encyclopédiques aiguisent l’appétit de connaissances des notables chinois. Pour communiquer plus facilement et gagner en autonomie, il apprend très naturellement le mandarin. Sa réputation parvient jusqu’à l’empereur qui lui accorde sa protection, ce qui lui ouvre d’autres portes : il voyage au Vietnam, au Cambodge, en Malaisie.

L’Asie n’a bientôt plus de secrets pour lui : il poursuit sa route et ses pas l’amènent très naturellement à parcourir le sous-continent indien. Il rencontre en Inde le Grand Moghol Akbar dont il devient l’ami et auquel il s’attache car c’est un personnage étonnant : régnant depuis 1556, Akbar est à la fois un conquérant qui a su agrandir et administrer son colossal empire mais aussi un croyant musulman éclairé à la recherche d’un syncrétisme religieux. Pendant les trois années passées auprès d’Akbar, Malherbe qui a, on l’aura compris, une singulière bougeotte, apprend l’hindoustanî (trop facile !), sillonne le territoire, explorant les sources du Gange, poussant jusqu’au Tibet et en Ouzbékistan, visite quelques cités mythiques, de Kaboul à Samarkand. À la mort de l’empereur en 1605, il a perdu un ami et fait le tour du sous-continent, reprend la route et met le cap sur la mystérieuse et fascinante Perse : son aura l’ayant précédée, c'est le Shah qui lui ouvre toutes grandes les portes de son monde. Il apprend le farsi (fastoche !) et se voit proposer la main de la fille du roi d’Ormuz… Plus d’une dizaine d’années a passé et Pierre, s’il se languit peut-être de sa terre bretonne, veut tout de même rendre des comptes à ses financeurs, la Confrérie des Marchands d’Outre-Mer et la famille Malherbe : il décide donc de regagner l’Europe, la France et la Bretagne. Incorrigible, il prend tout de même son temps et des chemins de traverse, parcourant l’Arabie, la Mésopotamie et la Syrie… et apprenant l’arabe au passage. Il parvient enfin à Alexandrette en Turquie, trait d’union entre l’Europe occidentale et l’ailleurs, où il embarque sur un bateau marseillais, en 1609. Il débarque immensément riche d’une sommité incommensurable de connaissances encyclopédiques construites grâce à cinq mille jours de rencontres, de langues, de religions, de mœurs, de cultures, de cuisines, de philosophies. Mais aussi tout de même, riche de quelques babioles d’or, d’argent et de pierres précieuses, d’épices, de sel, de soie et de liens commerciaux noués.

Rentré en 1608 dans une France qui a enfin tourné la page des guerres de religions fratricides, signé l’Edit de Nantes et sur le trône de laquelle s’est installé le Vert Galant, roi huguenot palois converti au papisme, il rencontre à plusieurs reprises Henri IV, fasciné, à qui il propose de créer la Compagnie des Indes et de signer un traité avec le Shah de Perse… Henri IV, on le sait, tombera sous les coups de Ravaillac, maître d’école –il faut toujours se méfier des enseignants !- et Malherbe quittera à nouveau la France pour l’Espagne. Il y meurt assez discrètement vers 1616, n’ayant jamais pris le temps de coucher sur le papier son extraordinaire aventure humaine dont il ne reste aujourd’hui que des témoignages effilochés aux quatre coins du monde ainsi que dans les archives espagnoles ou les écrits du géographe d’Henri IV, Pierre Bergeron qui consigna par écrit le récit partiel de ses pérégrinations.

Pour célébrer ce tout premier tour du monde par les terres, on dédiera à ce Breton, polyglotte, voyageur et gourmand un filet de bœuf mariné à l'orange sanguine confite, au piment de la Jamaïque et à la coriandre fraîche. Il partagera ce plat parfumé et gourmand avec une poignée d’érudits affamés de connaissances…

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Pour une poignée d’explorateurs et de savants :

100 à 150 gr de médaillons de filet de bœuf Black Angus par personne

1 cuillère à café de pâte d’orange sanguine confite par personne

1 cuillère à café d’huile d’olive par personne

Piment de la Jamaïque fraîchement moulu

Fleur de sel de Guérande

25 gr de beurre de baratte fermier demi-sel à température par personne

Un petit bouquet de coriandre fraîche

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Commencer par la marinade : mélanger la pâte d’orange confite, l’huile d’olive et le piment. Placer les médaillons dans un sachet dans lequel on versera aussi la marinade. Fermer le sachet, bien mélanger le contenu et laisser mariner au frais.

Au moment de servir, sortir les médaillons du sachet et les placer sur une assiette, le temps qu’ils arrivent à température ambiante.

Préparer le beurre manié : mélanger intimement à la fourchette le beurre, une demi-cuillère de marinade par 50 gr de beurre ainsi que la coriandre lavée, essorée et très finement ciselée au couteau.

Saisir les médaillons sur un grill, une poêle ou une plancha, ou encore au barbecue, selon la cuisson souhaitée (bleu, saignant ou à point).

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Servir les pièces de bœuf bien chaude avec une belle lichette de beurre manié, de la fleur de sel, une écrasée de pomme de terre à la courge muscade ou des légumes vapeur.