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« Tout vient à point à qui sait attendre » a dit sentencieusement Mayonne hier aux petits-enfants attablés pour le goûter, chacun garnissant les larges crêpes dorées des confitures des fruits rouges de l’été, les engloutissant sans façon mais se languissant des fraises du printemps. Seuls le calendrier et Mayonne disent que c’est encore l’hiver… a ronchonné l’un des galopins.

Mayonne, sourcils froncés, penchée sur son ouvrage, à ravauder auprès du feu ou à sarcler au potager, émaille souvent ses propos d’aphorismes d’origines diverses, réminiscences religieuses, populaires ou scolaires. Tant et si bien qu’il semblerait que pour chaque cas de figure rencontré au quotidien, elle en a des salves toutes prêtes à fuser : chaque chose en son temps, le temps perdu ne se retrouve jamais, ne mettons pas la charrue avant les bœufs, ne remettons pas au lendemain ce qu’on peut faire le jour même, il ne faut pas cueillir la grappe avant qu'elle soit mûre, patience et longueur font plus que force ni que rage, à chaque jour suffit sa peine… Et pour enfoncer le clou, elle finit toujours par raconter une histoire qui verrouille définitivement son point de vue.

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« Il était une fois, il y a bien longtemps, très longtemps, alors que les saisons n’existaient pas encore, que les nuits succédaient très simplement aux jours, qu’un mois en chassait un autre et que s’empilaient les années, vivaient un couple de puissants souverains, le roi et la reine des Monts d’Arrée. Ils vivaient fort heureux mais se languissaient de n’avoir point engendré de descendance. De les voir chagrins chiffonnait douloureusement la Fée des Eaux Vives qui, à l’occasion de leurs noces de diamant, leur offrit un beau jour un panier d’osier contenant quatre des plus beaux fruits qu’on eût jamais vus sur cette terre d’Arrée. « Voici, roi et reine de l’Arrée, quatre oranges enchantées qui, lorsque vous les ouvrirez, vous donneront les plus beaux enfants du monde. Aimez-les, élevez-les et éduquez-les du mieux que vous pourrez. Mais prenez garde à les marier les uns après les autres et dans l’ordre de leur naissance pour assurer l’équilibre du monde ». Et elle plongea dans l’entrelacs de rivières de l’Arrée et disparut dans un tourbillon de bisous-papillons multicolores. N’y tenant plus, comme des enfants au matin de Noël, le roi et la reine déballèrent leurs cadeaux. La première orange qu’ils ouvrirent donna naissance à une petite fille aux yeux bleus, aux cheveux blonds et au teint pâle qu’ils appelèrent Nevezhanv. La deuxième donna la vie à une fillette dodue aux cheveux auburn et au teint hâlé qu’ils nommèrent Hanv. La troisième orange donna le jour à une flamboyante fillette rousse au teint laiteux et aux yeux vert qu’ils appelèrent Dibenn Hanv puis, la dernière, à une fillette mince aux yeux sombres et aux cheveux couleur de jais qu’ils nommèrent Goanv. La reine battait des mains de joie, le roi riait aux éclats. Une nouvelle vie commença au royaume de l’Arrée. Les quatre fillettes faisaient ensemble les quatre-cents coups et la joie de leurs parents, couraient la campagne, s’adonnaient studieusement à la poésie et aux mathématiques. Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

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Or il advint qu’alors que les délicieuses petites princesses atteignaient tranquillement l’âge de convoler, le roi et la reine en vinrent, pour quelque obscure raison, à froisser la Sorcière des Marais du Yeun Ellez. Et comble d’infortune –on parla longtemps d’un acte manqué-, ils oublièrent de l’inviter au grand bal des prétendants qui affluaient du monde entier pour célébrer les vingt ans de la fratrie royale, un pince-fesses auquel tout le monde rêvait d’assister depuis la naissance des quadruplettes. La sorcière rumina l’affront, fomentant mille vengeances toutes plus épouvantables et cruelles les unes que les autres, tandis que les préparatifs battaient leur plein dans tout le royaume. Au matin de la grande fête, des tourbières sur lesquelles régnait la sorcière se répandirent des remugles ensorcelés qui jetèrent insidieusement la zizanie sur la famille royale. Vautrée dans la tourbe humide et froide, la sorcière, l’œil brillant de malfaisance satisfaite, ricana toute la journée. De fait, la journée fut catastrophique : les princesses se crêpèrent le chignon dès le petit jour, chacune jalousant la tenue, la chevelure et la parure des autres dans un insupportable et strident tintamarre alors que les parents s’arrachaient les cheveux devant cette insupportable progénitures, trouvant ces greluches plus bêtes les unes que les autres. Si le grand bal manqua singulièrement de sérénité, il eut quand même lieu et les nombreux princes, plus charmants les uns que les autres, tombèrent presque tous raides dingue du tempérament explosif de Dibenn-Hanv, de ses flamboyantes boucles folles, de son teint laiteux parsemé de pikou panez, de ses yeux vert émeraude et de son rire chaleureux. D’autres jeunes princes, aux goûts plus gothiques, plongèrent leurs yeux énamourés dans le sombre regard de Goanv et succombèrent à son élégante minceur, à ses longs cheveux ailes de corbeau et à sa retenue. Une brassée de prétendants se tenait aux pieds de la belle et solaire Hanv aux cheveux couleur de blé mûr, au regard doré et au sourire enchanteur. Par contre, le charme éthéré de Nevezhanv, au teint pâle, aux cheveux blonds et aux yeux bleu porcelaine ne séduisit aucun courtisan…

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Ne souhaitant pas contrarier les recommandations de la Fée des Eaux Vives ni leurs projets matrimoniaux, les trois sœurs courtisées décidèrent, avec l’assentiment ensorcelé de leurs parents, d’occire par procuration leur sœur aînée. Un membre de la garde personnelle du couple royal fut diligenté pour conduire, à dos du solide postier du roi, la jeune fille au plus profond de la forêt de Saint-Cadou, au motif fallacieux de porter à une vieille fée, cousine à la mode de Bretagne, un panier de victuailles de la fête. La véritable mission du soldat était pourtant bien de faire passer de vie à trépas la virginale princesse. Mais, bien entendu, on peut être un garde fidèle et féroce et n’en avoir pas moins un petit cœur sensible. Lorsqu’ils furent rendus au plus profond de la forêt, le garde proposa à la jeune princesse de se reposer au pied d’un chêne et, dès qu’elle fut assoupie, il déposa le panier de victuailles à ses côtés, remonta en selle, et quitta les lieux au plus vite, sans un regard en arrière. Chemin faisant, il abattit un chevreuil à l’aide de son gigantesque couteau de chasse, en préleva le cœur, déposa la carcasse auprès d’une pauvre maison de fermier et s’en revint au château. Il déposa aux pieds du roi, de la reine et des trois sœurs le cœur prélevé qu’il avait noué dans un foulard de soie… De ce moment-là, il ne fut plus question de joie, de rire ni d’hyménée et le malheur, le désespoir comme l’effroi se répandirent sur le royaume…

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Au fin fond de la forêt profonde, la petite princesse abandonnée commença donc fort innocemment une confortable nuit dans la mousse fraîche sous la douce et placide surveillance des arbres et des animaux de la nuit. Au petit matin, elle s’éveilla, s’étira longuement et ne put que constater sa solitude. Elle pleura beaucoup, fit un sort aux provisions du panier et décida de lever le camp. Elle marcha longuement, alors que de lourds nuages menaçants assombrissaient le ciel et engloutissaient le soleil et finit par déboucher au pied de la montagne Saint-Michel-de-Brasparts qu’elle contourna, longea les Noces de Pierre et se retrouva au bord des tourbières du Yeun Elez. Une dizaine de poulpiks, dissimulés dans la lande, sous les ajoncs et la bruyère, la hélèrent et la guidèrent dans un manoir enchanté dissimulé dans la brume. La Fée des Tourbières, maîtresse des lieux, lui fit bon accueil, sécha ses larmes de petite princesse abandonnée et lui offrit le gîte et le couvert. « Je ne peux m’occuper de toi car des choses terribles arrivent en ce moment et je suis bien occupée. Tu peux aller et venir dans mon manoir comme il te plaira, tout comme dans mon jardin et mon verger, mais je t’interdis formellement de t’approcher du marais, fétide et noir. Si tu me désobéis, je le saurai et il t’en coûtera bien cher ! » La main sur le cœur, ses grands yeux bleus levés vers le ciel, la petite princesse jura ses grands dieux qu’elle obéirait en tous points aux exigences de la Fée son aimable hôtesse, tout en se demandant bien pourquoi il lui fallait éviter le marais fétide et noir… La Fée des Tourbières reprit ses activités de fée en ces temps troublés, disparaissant tout le jour pour ne regagner le manoir, éreintée, qu’à la nuit tombée. Les premiers jours, la petite princesse explora très sagement son nouveau domaine, le manoir, le jardin puis le verger.

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Mais sa curiosité piquée au vif la tarauda très vite, jusqu’au moment où, n’y tenant plus évidemment, elle s’approcha du marais, très doucement, très précautionneusement. Elle vit alors émerger de la tourbe un être assez repoussant, une sorte de dragon triste et vert de gris, et qui, pour tout dire, lui sembla gluant et froid. Alors qu’elle reculait, la mine un peu dégoûtée, le dragon se tourna vers elle et plongea dans ses yeux bleus un regard infiniment doux. « N’aie pas peur de moi, jolie princesse. Reste un peu avec moi : j’ai grand besoin de bavarder car je n’ai croisé personne depuis des années ! » Nevezhanv, qui se sentait bien seule aussi, s’installa au bord du marais et commença à babiller, à papoter, à parler de tout et de rien, de la pluie continue et du beau temps disparu, avec le dragon gluant. Alors que le jour maussade finissait et qu’au loin se faisait entendre le pas de la Fée des Tourbières de retour de sa dure journée de fée, la petite princesse sursauta, salua précipitamment le dragon et tourna les talons, regagnant le manoir au triple galop. Le dragon s’en retourna tristement dans son marais fétide et noir.

Sur le pas de sa porte, la Fée attendait la princesse, blême de colère : « Tu m’as désobéi et trahi ma confiance ! Monte dans ta chambre ! Tu n’en sortiras que la semaine prochaine !» gronda-t-elle. En sanglotant, la petite princesse déconfite gagna sa chambre qu’un sort ferma à double tour, se jeta sur son lit et y pleura toutes les larmes de son corps pendant une semaine. Puis, la porte se rouvrit par enchantement.

La petite princesse se jeta aux pieds de la Fée qui s’apprêtait à quitter le manoir pour sa longue journée de fée et lui assura de son obéissance aveugle et éternelle. « Cochon qui s’en dédie » marmonna la fée de fort méchante humeur en quittant le manoir. De fait, Nevezhanv tint parole au moins le premier jour. Mais le lendemain, ses pas la conduisirent au bord du marais fétide et noir. Le dragon gluant, très amaigri, apparut aussitôt et ils reprirent incontinent leur conversation au point où ils l’avaient laissée une semaine plus tôt. Et comme la semaine précédente, alors que le jour finissait, c’est le bruit des pas de la Fée qui interrompit leur échange, fit sursauter la petite princesse, glisser le dragon dans le marais et détaler Nevezhanv.

Sur le pas de sa porte, la Fée attendait la princesse, blême de colère : « A nouveau, tu m’as désobéi et trahi ma confiance ! Monte dans ta chambre ! Tu n’en sortiras que le mois prochain !» gronda-t-elle. En sanglotant, la petite princesse déconfite gagna sa chambre qu’un sort ferma à double tour, se jeta sur son lit et y pleura toutes les larmes de son corps pendant un mois. Puis, la porte se rouvrit par enchantement.

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La petite princesse se jeta aux pieds de la Fée qui s’apprêtait à quitter le manoir pour sa longue journée de fée et lui assura de son obéissance aveugle et éternelle. « Cause toujours » marmonna la fée de fort méchante humeur en quittant le manoir. De fait, elle tint parole au moins la première semaine. Mais dès le début de la semaine suivante, ses pas la conduisirent au bord du marais fétide et noir. Le dragon gluant apparut péniblement, très amaigri, le regard fiévreux, la crête en berne. « Mais que vous arrive-t-il, mon seul ami ? » s’émut la petite princesse. « Hélas, je suis bien malade d’amour et ne pourrai guérir que si vous acceptez de m’épouser » confia le monstre dans un souffle souffreteux. Nevezhanv soupira : certes, elle aimait beaucoup son ami le dragon gluant, n’était pas indifférente au charme de leurs conversations mais imaginait difficilement convoler avec un tel monstre : elle secoua doucement la tête. Le dragon disparut silencieusement dans le marais en sanglotant. La petite princesse s’en fut méditer sur les affres de son existence et sur son triste sort dans le verger. Le lendemain, les jours suivants, le dragon gluant se traîna hors du marais pour demander à Nevezhanv de l’épouser, et chaque jour, la petite princesse secouait doucement mais douloureusement la tête en signe de refus. Un beau jour, le dragon n’apparut plus. Folle d’inquiétude, Nevezham, relevant ses jupes sans façon, courut jusqu’au marais fétide et noir et aperçut son ami, les yeux clos, sur le point de rendre son dernier souffle ; son cœur se brisa en mille morceaux. « Je t’épouserai pour te sauver la vie ! »

Aussitôt, le manoir fourmilla de mille petites mains occupées à préparer les noces qu’orchestra la Fée des Tourbières dont le courroux semblait enfui et les soucis envolés. Un véritable tourbillon de décorateurs, de couturiers, de cuisiniers s’affaira jusqu’aux premières lueurs du jour suivant alors que les portes du manoir s’ouvraient pour accueillir les milliers d’invités aux mines grises et à l’allure faussement enjouée au nombre desquels figuraient le roi et le reine des Monts d’Arrée et leurs trois vieilles filles Hanv, Dibenn-Hanv et Goanv. Alors que Nevezhanv remontait, sous son voile lumineux, le front ceint d’une couronne de fleurs légères, l’allée au milieu des invités, le dragon gluant, qui avait repris sa seyante couleur vert de gris mais n’avait pas encore recouvré tout à fait la santé, progressait à ses côtés, faisant cliqueter ses griffes sur les dalles du manoir. « Quel dommage qu’une aussi belle princesse épouse un dragon aussi laid, murmurait-on dans les travées. Mais les temps sont durs et le bonheur s’est enfui… ».

La Fée des Tourbières qui officiait sous son propre toit et en son domaine, se leva de son trône de tourbe et s’adressa alors à Nevezhanv et au dragon gluant : « Nevezhanv, consens-tu à épouser ce dragon gluant ? » Un oui, clair et ferme, s’éleva sous la voûte alors que frémissaient les hommes et sanglotaient les femmes de l’assemblée.

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Aussitôt, des phénomènes concomitants parfaitement magiques se produisirent : le dragon gluant se transforma en prince assez beau gosse et point trop bête, les nuages se déchirèrent sous les rayons d’un doux soleil, les arbres fruitiers du verger fleurir, les jonquilles et les narcisses s’épanouirent, trois crapauds du marais se transformèrent en prétendants des sœurs de Nevezhanv tandis que, s’étouffant en ridicules borborygmes, la très vilaine sorcière du début de l’histoire, la Sorcière des Marais du Yeun Ellez, responsable de ce long malheur, disparaissait au plus profond du marais fétide et noir.

On fit bien sûr la fête au bonheur retrouvé, aux mariages successivement célébrés des sœurs de l’Arrée : celui très fleuri de Nevezhanv, puis celui de Hanv avec ses fruits et ses moissons, suivi de celui de Dibenn Hanv avec ses champignons et ses châtaignes et enfin de celui de Goanv avec chocolat chaud et veillées contées qui permit à tous de se reposer. On se promit surtout de toujours respecter les saisons… »

Alors que Mayonne achève son histoire, les petits qui se sont attablés, ont terminé, s’en rendre compte au fond et surtout sans négocier, leur douce soupe hivernale de butternut aux flageolets et aux échalotes.

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Pour quelques galopins, des étoiles dans les yeux :

350 g de flageolets (pour ma part, des flageolets frais du jardin que je congèle)

Une petite courge butternut

Une échalote

Un gros oignon rosé de Roscoff

Sel de Guérande

Poivre noir fraîchement moulu

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Éplucher et détailler en dés la courge, l’oignon et l’échalote.

Dans un filet d’huile d’olive, faire fondre et très légèrement caraméliser l’oignon et l’échalote. Puis ajouter la butternut, poivrer généreusement, mélanger et joindre les flageolets. Recouvrir largement d’eau, amener à ébullition et laisser cuire sur feu doux à couvert pendant 40 à 50 minutes.

Vérifier la cuisson des flageolets qui doivent être fondants. Saler et mixer à l’aide d’un mixer plongeant.

Servir avec des petits croûtons et du persil plat finement haché au couteau.