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A la plume de Voltaire qui déplorait « On a trouvé, en bonne politique, le secret de faire mourir de faim ceux qui, en cultivant la terre, font vivre les autres » s’est jointe celle d’Hugo : « La question est dans ceux qui souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. La question est là. ».

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Lorsqu’on prend le temps d’écouter les plus vieux parmi les anciens des Monts d’Arrée, lorsqu’on laisse dérouler librement leurs mots comme une pelote de laine qui court sur le sol, on finit toujours par entendre parler de nourriture. Dans un premier temps, une belle dose de nostalgie accompagne souvent ces réminiscences sépia des tables disparues: autrefois, le pain était meilleur, la soupe plus consistante et le « far de ma mère » le meilleur du village… Les visages s’éclairent, les rides s’estompent, les regards se tournent vers les images d’hier : on se souvient de la couleur jonquille du beurre de printemps, du parfum puissant du pâté de porc à la croûte dorée, des cuillères de bois sculptées qu’on plongeait avec impatience dans la bouillie d’avoine aigrelette, du crign (croûte grillée au fond de la cocotte) qu’on dévorait avec délice au fond de la marmite des patatez disarc’h (simples pommes de terre cuites au beurre et au lard)… Mayonne fredonne, les yeux mi-clos :

« Krampouez’ vo

Kraz war’n dro

Gwag er hreiz

‘Mann en neiz »

(Il y a aura des crêpes / Grillées sur les bords / Molles en leur milieu / Du beurre dans le nid)

et glisse, l’œil pétillant, que sa grand-mère faisait des crêpes si fines qu’elles n’avaient qu’un seul côté.

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C’était mieux avant, quand on était jeune et qu’on avait plus de jours à vivre encore que de souvenirs à ressasser. Et puis, de souvenances en souvenirs, Mayonne, Francine ou François finissent par évoquer la faim dont ils furent victimes ou témoins. Jusque dans les années trente, cette sensation de faim était réelle et tenace : elle était due en grande partie à une nourriture peu abondante et souvent rationnée. Les carences multiples –notamment en vitamines-, le manque de diversité dans le choix des aliments –soupe de légumes, pain et bouillies- expliquent malheureusement la prégnance de cette sensation qui s’exprime encore aujourd’hui, près d’un siècle plus tard.

La mémoire de Mayonne est vivace : elle se souvient des repas à la table familiale lorsqu’elle était enfant, il y a donc bien longtemps. Le bénédicité précédait les maigres libations, une très courte prière psalmodiée en breton par la grand-mère: « Va Doue, bennigit ar boued ez eomp da gemer evit derc’hel da vevañ en ho servij. En anv an Tad, hag ar Mab hag ar Spered Glan. Evel-se bezet graet» (Mon Dieu, bénissez la nourriture que nous allons prendre pour être fidèles à votre service. Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Amen), puis le père traçait du pouce une croix sur la base du gros pain, l’entamait avant de laisser le soin à sa femme d’en couper pour chacun de larges tranches. Elle appuyait la lourde miche contre son cœur et prélevait le juste nombre de morceaux : on ne gaspillait rien. Elle ramenait les miettes tombées sur la table d’un geste de la main dans son tablier et les jetait scrupuleusement aux poules. Le repas se composait d’un plat unique et Mayonne se souvient qu’il était servi dans la marmite posée à même la table placée à l’aplomb d’une des rares fenêtres du logis. Le repas avait souvent cuit toute la matinée dans l’âtre, sous la surveillance de la grand-mère, alors que les parents vaquaient aux nombreuses occupations de la ferme, le plus souvent avec l’aide des enfants qui gardaient les bêtes, les nourrissaient ou jouaient très simplement quand ils n’étaient pas à l’école du bourg. Tous les midis, du 1er janvier au 31 décembre, était servie une soupe de légumes à base de chou, de navets et de carottes, dans laquelle, parfois, avait cuit du lard, ou encore -Mayonne s’en souvient avec gourmandise- les fameuses patatez disarc’h. Le soir, c’était une bouillie brûlante, souvent d’avoine ou encore de blé noir appelée yod gwiniz du, sur laquelle fondait parfois une grosse lichette de beurre –on réservait toutefois souvent le beurre à la vente au marché-. Chacun avait un bol de lait ribot ou de lait écrémé dans lequel on plongeait sa bouillie beurrée pour la rafraîchir. La viande, toujours du porc, n’était pas proposée plus de deux fois par semaine. Parfois, une chasse ou une pêche plus providentielle que miraculeuse améliorait l’ordinaire ; il arrivait aussi qu’une bête blessée passât à la casserole - une vache, un veau, une poule- mais c’était malheureusement un mauvais coup du sort plus qu’une joie car cela supposait un appauvrissement du cheptel. Les convives, assis sur des bancs de bois, se penchaient donc pour atteindre le contenu de la marmite, chacun armé de sa cuillère. Il n’y avait pas de fourchettes et pas d’assiette mais chacun avait donc une cuillère personnelle de bois sculpté que la mère ou la grand-mère, après les avoir lavées, accrochait à un porte-cuillères de bois suspendu au plafond et qu’un système de poulie faisait descendre au niveau de la table pour que chacun se saisisse de la sienne lors des repas. Lorsque le père essuyait sur sa cuisse son couteau, le refermant d’un claquement sec, c’était pour tous le signe que le repas était terminé et les enfants s’égayaient comme une volée de moineaux, bien souvent la bouche encore pleine et les lèvres luisantes de gras.

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Après le repas du soir, alors que sa mère s’occupait de la chiche vaisselle, la grand-mère de Mayonne s’installait au coin de la cheminée, au plus près du feu et de la lueur qu’il offrait, avec ses travaux d’aiguille sur les genoux et commençait une histoire qu’elle contait autant aux petits qu’aux plus grands. Parfois les voisins rejoignaient la famille car la réputation de la conteuse était faite et courait jusqu’aux hameaux alentours… On faisait silence et ouvrait grand les oreilles.

« Il était une fois, il y a bien longtemps, au Gouezou, une veuve très pauvre qui vivait avec sa fille dans une masure bien sombre et humide. De l’avis de tous, la petite était une enfant généreuse, patiente et laborieuse, toujours prête à aider, toujours prête à partager. Elles étaient toutefois si pauvres qu’en dépit du travail qu’elle fournissait à la ferme d’à côté la mère n’arrivait pas à nourrir convenablement ni son enfant ni elle-même. Un matin, la mère donna à sa fille en guenilles un petit morceau de pain noir et rassis et lui dit : «Fais durer au mieux ce repas tout le jour car je n’ai rien d’autre à te donner. Ce soir, peut-être, et si mon maître à la ferme est généreux, je ramènerai un peu de soupe, de pain ou de bouillie. Mais sait-on jamais… » Et, le ventre creux, elle partit sur ces mots louer ses bras dans la grosse ferme cossue du village. La petite fille ne soupira même pas, expédia les tâches domestiques dont elle avait la charge avec le sourire, balaya leur pauvre logis, alla chercher de l’eau au puits, s’en fut ramasser du maigre combustible puis sortit jouer dans la cour boueuse et froide en chantonnant, conservant dans son tablier le petit morceau de pain noir et rassis. Une très vieille femme maigre, tordue comme un chêne centenaire, vêtue d’une large cape de drap sombre rapiécée, vint à passer et s’adressa à l’enfant : « Je n’ai rien mangé depuis si longtemps que je ne me souviens plus de mon dernier repas. Etait-ce cette année ? L’année dernière ? Encore avant ? Je ne puis dire. Peux-tu me donner quelque chose à grignoter ? » La petite fille regarda de ses grands yeux gris le visage décharné de la vieille, fut prise d’une infinie pitié et lui tendit le petit morceau de pain noir et rassis, s’excusant au passage de n’avoir pas autre chose à lui offrir. Elle plongea une écuelle dans l’eau fraîche qu’elle venait de puiser et la tendit aussi à la vieille.

« Tu es bien gentille, petite fille. Je te remercie de ton geste. Quant à moi, je vais te faire également un cadeau : prends ce petit chaudron noir. Il est magique, mais cette magie ne fonctionne qu’avec des âmes pures, aimables et polies. Voici comment t’en servir : à chaque fois que tu auras faim et que tu voudras manger, dis-lui « Petit chaudron noir, fais à manger ! S’il te plaît !» et il se remplira de bouillie de blé noir beurrée. Quand tu auras mangé tout ton soûl, dis-lui « Petit chaudron noir, assez ! Merci ! » et il s’arrêtera. »

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La petite fille remercia à son tour la vieille qui salua la fillette avant de poursuivre sa route en direction des marais. Evidemment, vous l’imaginez bien, on ne revit jamais la vieille, mi sorcière, mi fée.

Alors que la mère s’en revenait épuisée mais les mains vides de sa journée de dur labeur, la petite fille s’en fut joyeuse à sa rencontre et lui narra par le menu son étrange rencontre. L’enfant posa le petit chaudron noir sur la table branlante de la masure et dit : « Petit chaudron noir, fais à manger ! S’il te plaît ! » Aussitôt, le petit chaudron noir se remplit d’une soyeuse bouillie de blé noir brûlante et bien beurrée. La fillette et sa mère se saisirent chacune de leur cuillère de bois et se mirent à manger avec un bel appétit. Elles ne furent rassasiées qu’à leur troisième bol fumant. Alors la petite fille s’adressa au petit chaudron noir et lui dit : « Petit chaudron noir, assez ! Merci ! ». Et le chaudron d’arrêta immédiatement. La fillette lava soigneusement le petit chaudron noir, le sécha et le rangea. A compter de ce jour, la mère et la fille n’eurent plus jamais faim mais ne firent aucune publicité autour de cette bonne fortune pour ne susciter aucune concupiscence.

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Un jour que la fillette était allé chercher du bois dans le bocage, la mère, s’en revenant d’une dure journée, taraudée par une faim légitime, eut envie d’un bol de bouillie. Elle sortit le petit chaudron noir, le posa sur la table et lui dit: « Fais à manger, petit chaudron noir ! ». Rien ne se passa. Elle réitéra : « Petit chaudron noir, fais à manger ! » Rien non plus. Elle se gratta l’occiput puis son œil s’éclaira : « Petit chaudron noir, fais à manger ! S’il te plaît ! » Le petit chaudron noir se mit à blobloter gentiment et la mère se servit un bol de bouillie parfumée. Quand la femme fut rassasiée, elle prononça : « Arrête-toi, petit chaudron noir ! » Le chaudron continua à se remplir. « Petit chaudron noir, arrête-toi ! » Le petit chaudron noir se mit à déborder. «Assez, petit chaudron noir! » Des vagues soyeuses de bouillie recouvraient maintenant la table. La mère convoquait sa mémoire mais ne parvenait pas à se souvenir de la formule. «Stop ! Assez ! Arrête-toi, bon sang de bois !» cria la mère qui cédait à la panique et pataugeait dans la bouillie chaude. La porte s’ouvrit sous la pression et la bouillie envahit le village, dévalant les chemins, emportant les poules, éminemment surprises. La fillette, s’en revenant un lourd fagot sur le dos, devina ce qui s’était passé. Elle hâta le pas, pataugeant dans la bouillie, et dès qu’elle entra dans la masure, cria : «Petit chaudron noir, assez ! Merci !» Les voisins, subjugués par cette étrange magie, remplirent tous les contenants à leur disposition de bouillie, raclèrent les allées et les cours pour nourrir le bétail de cette manne aussi providentielle que collante. On fit une grande fête à laquelle on invita tout le village et la mère et sa fille ouvrirent ainsi la première et seule auberge au monde dans laquelle on ne servait, fort poliment, que de la bouillie de blé noir fumante et bien beurrée… »

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Pour une conteuse, une vieille mi-fée mi-sorcière, une mère et une petite fille :

200 gr de farine de blé noir complète bio.

½ litre d'eau tiède

1 cuillère à soupe de gros sel gris de Guérande

Du beurre demi-sel de baratte, bio et cru

 

Dans une cocotte, hors du feu, verser la farine et le gros sel, mélanger puis délayer en ajoutant l’eau en filet. Laisser reposer la pâte une trentaine de minutes avant de faire chauffer le tout très doucement, en remuant constamment avec une cuillère en bois, pendant une quinzaine de minutes.

Lorsque la bouillie a un peu coloré, qu’elle a bien épaissi , qu’elle fait de bulles brûlantes, c’est prêt !

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Servir immédiatement, de préférence dans des bols : creuser un peu le centre et déposer une belle noix de beurre.

Se déguste seul, comme ça, tout simplement, mais accompagne évidemment parfaitement, un peu comme le ferait une simple purée de pommes de terre par exemple des saucisses de Molène pochées. Un verre de lait ribot bien frais complètera joliment ce tableau aux parfums d’hier et gourmandises d’aujourd’hui.