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On le sait, le génie breton –et celui des Bretonnes surtout- s’épanouit sur une palette infinie de domaines, de la littérature à la musique, en passant par la cuisine, la piraterie ou la pédagogie. Il n’y a donc pas de raison que le crime ne fasse pas partie des cordes à l’arc des Bretonnes. Sorcière dérangée, Hélène Jégado qui tutoyait l’Ankou, défraya la chronique de son temps et fut sans doute la plus grande tueuse en série française du XIXème siècle, la plus terrifiante meurtrière de tous les temps, reléguant dans l’imaginaire populaire comme bourgeois l’effroyable Gilles de Rais et l’effrayant Docteur Petiot au rang d’aimables chenapans.

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«Âgée de 48 ans, fortement bâtie et colorée, coiffée du capot blanc empesé, vêtue de la robe montante de droguet et du tablier de cotonnade à bavette des paysannes d'Ille-et-Vilaine, la croix d'argent au cou, l'empoisonneuse, déjà légendaire dans toute la Bretagne, entre les yeux baissés et les mains jointes et prend place au banc des accusés où sa laideur abjecte, son regard dur, son front déprimé, sa bouche au sourire bas et méchant répondent bien à l'idée qu'on s'était fait d'elle et qui se traduit par un long murmure de répulsion.» Quel portrait ! Nous sommes le 6 décembre 1851, dans la rubrique judiciaire du Figaro de l'époque, au premier jour du procès d'Hélène Jégado, procès qui se terminera par sa condamnation à mort huit jours plus tard –on ne restait pas jouer à l’époque-.

Hélène Jégado naît à Plouhinec en Morbihan le 28 prairial an XI –en 1803-. C’est peu de dire que les fées ne se sont pas penchés sur son berceau : elle est la cadette d'une famille de cultivateurs aux revenus modestes et dans un contexte qu’on qualifierait aujourd’hui d’obscur et de maltraitant, la jeune Hélène pousse comme elle peut. Orpheline de mère à l'âge de sept ans –on est en plein Cendrillon-, elle est alors confiée à ses tantes et placée comme domestique chez le curé de Bubry. Nourrie par les légendes de la Basse-Bretagne et abreuvées des histoires d'Ankou – le valet de la mort dans la mythologie bretonne-, elle a traversé le Morbihan, les Côtes d’Armor et l’Ille-de-Vilaine, tuant avec une singulière détermination tous ceux qui croisèrent son chemin : les hommes, les femmes, les vieillards, les enfants et même les nourrissons.

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"Partout où je vais, la mort entre" constatait très simplement et avec une lucidité ingénue la plus grande des empoisonneuses qui tuait de sang-froid, à travers des petits plats mijotés à l'arsenic en cuisine et notamment sa spécialité, la soupe aux herbes. On bascule dans l’univers de la sorcière d’Hansel et Gretel : «En 1833, Hélène entra au service de M. Le Drogo, prêtre à Guern. Dans cette maison, en trois mois, du 28 juin au 3 octobre 1833, décédèrent sept personnes, parmi lesquelles Anna Jégado, la sœur d'Hélène, le père et la mère du recteur, et M. Le Drogo lui-même», peut-on lire dans la chronique judiciaire du Figaro. «Toutes ces personnes moururent à la suite de pénibles vomissements. Toutes avaient mangé des aliments préparés par Hélène et avaient reçu ses soins jusqu'à leurs derniers moments.» Ou encore le témoignage de cette lingère à Locminé : «Quand la Jegadotte est entrée chez nous, ma mère avait un mal blanc au doigt. "Je crois bien, me dit-elle, que votre mère mourra". Mais pourquoi ? elle n'a qu'un petit mal. "Ah, oui!, qu'elle répond, mais partout où je vais, la mort entre".»

Celle qui deviendra une croquemitaine –  Ar Grec'hmitouarn ou encore Babayaga- que Le Figaro de l'époque décrit comme «l'un des types les plus épouvantables, au point de vue physique et moral, de la perversité humaine» sèmera la mort dans une vingtaine de maisons bourgeoises et de presbytères pendant deux décennies avant d’être confondue à Rennes, arrêtée, jugée puis décapitée. Mais l'avis du Dr Pitois, appelé par la défense de l'époque pour apprécier l'état mental de l'accusée, démontre l’ambivalence du ressenti face Hélène, de l’horreur à la fascination: «C'est chez elle un tel besoin instinctif que j'ai cru saisir sur son visage une expression de bonheur chaque fois que l'on racontait dans cette enceinte les palpitations de ses victimes.» Jusqu'à la fin, malgré les multiples témoignages et les implacables accusations, Hélène Jégado criera son innocence : «Ben franchement, répond-elle aux questions de M. le président, et c'est là son dernier mot, je ne leur ai donné que ce qui sort des pharmacies et par ordre des médecins.» (Le Figaro, 1877). La peine de mort une fois prononcée, elle quittera l'audience, hochant la tête en signe de menace, montrant le poing au public. Une légende, aussi fascinante qu’effrayante, était née… Une gwerz (long chant breton) allait sceller le mythe.

Vous reprendrez bien une louche de soupe aux herbes ?

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Pour 6 personnes ayant le goût du risque:

6 pommes de terre moyennes

2 à 3 jolis poireaux nouveaux

1 belle botte d’herbes fraîches du jardin en mélange: persil plat, basilic, cerfeuil, estragon et ciboulette...

1 litre de lait entier bio et cru de vache Bretonne pie noir

6 cuillères à soupe de crème fraîche (une par bol)

Sel de Guérande

Poivre du moulin

Une belle noix de beurre bio et cru de ferme

Arsenic (vraiment facultatif)

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Laver bien soigneusement les poireaux et les émincer

Laver et essorer les herbes.

Éplucher les pommes de terre et les couper en petits morceaux.

Faire suer les lamelles de poireau dans un peu de beurre pendant quelques minutes puis ajouter les pommes de terre et terminer en versant le lait. Saler et poivrer.

Faites cuire à petits bouillons une trentaine de minutes. Ajouter alors les herbes grossièrement coupées et mixer.

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Servir chaud ou froid avec une cuillère à soupe de crème fraiche épaisse et décorer d’une pluche de cerfeuil ou d’estragon.

Frémir intérieurement en avalant ce terrifiant bouillon de onze heures.