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Il règne dans tout le Gouezou un frémissement d’agacement lorsque l’obscurité reprend ses droits et qu’il faut abandonner ses activités dans le jardin ou dans le bocage, fussent-elles aussi passionnantes que la construction d’une cabane dans un chêne ou utiles que le tronçonnage des arbres fauchés par la dernière tempête. Grands et petits ronchonnent et maugréent en ôtant bottes et écharpes alors que la nuit endort le hameau. On se retrouve devant le poêle, les plus petits se disputent le droit de craquer l’allumette qui permettra au feu de ronfler à nouveau, alors que les plus grands prennent place dans les canapés en réchauffant leurs doigts gourds autour d’une tasse de thé noir Pétrouchka. Il est à peine cinq heures et demie et il fait déjà nuit. La bien vieille Mayonne, si vieille qu’elle semble être une figure descendue de l’enclos de Sizun, s’installe au plus près du foyer –le privilège de l’âge-, rajuste ses lunettes sur le bout de son nez fripé, reprend ses activité de ravaudage de chaussettes de laine à l’aide de son aiguille, de son fil et d’un œuf de bois glissé dans le talon usé.  Péremptoire, de sa voix aigrelette, elle assure aux petits enfants accroupis devant l’âtre: « Demain, le soleil revient. » Dans l’instant, Mayonne devient l’objet de toutes les attentions car on sait tous que le ton employé annonce qu’elle va déployer un des innombrables contes qu’abrite sa prodigieuse mémoire.

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« Il y a très longtemps, bien longtemps, tellement longtemps, bien avant que la mémoire de l’humanité existât, le monde accoucha de lui-même et la Bretagne naquit au centre d’un univers que le soleil naissant peupla. L’astre éblouissant s’étira, fit flamboyer ses rayons dorés sur toute la surface du monde et, s’avisant que le désert de granit, de schiste et de grès de l’Arrée méritait un souffle de vie, il créa le petit peuple de l’Arrée, les plantes et les animaux. Puis, le soleil se pencha avec bienveillance sur le petit peuple de l’Arrée auquel il confia le soin de veiller sur cette terre, sourit ensuite aux animaux, de sorte que ceux-ci puissent porter des petits; quant aux plantes, il les embrassa du plus doux des regards ce qui leur conféra la couleur verte et la possibilité de porter des fruits et des fleurs…

Ainsi, le plus naturellement du monde, la vie éclot et s’épanouit. Puis le temps naquit ce qui permit au quotidien de se dérouler bien tranquillement. Le jour succédait à lui-même que rien ne troublait car ni les nuits ni les saisons n’existaient encore : il faisait tout simplement jour et beau. Les fées vivaient au beau milieu des pâtures fleuries au côté des moutons, les korrigans jouaient dans les forêts avec les chouettes, les géants riaient en s’ébattant dans les rivières avec les saumons… Mais le soleil, qui ne s’accordait aucun répit, finit par fatiguer.

AUBE GLACIALE

Un jour, quelque chose de terrible, d’effrayant et d’épouvantable se produisit qui plongea le monde dans la peur et l’angoisse: de grands vents glacés descendirent des glaciers du nord alors que d’immenses nuages anthracite s’amoncelaient au-dessus de la terre, menaçant la vie toute neuve et fragile et cachant la face lumineuse du soleil.

Le petit peuple de l’Arrée ainsi que tous les animaux et toutes les plantes prirent peur et hélèrent le soleil disparu. Grelottant, certains gémissaient et suppliaient, réclamant de façon lancinante le retour de la chaleur et la lumière.

Au jour sombre succéda une première nuit. Puis un nouveau jour obscur se leva auquel succéda une nouvelle nuit noire. Plus les jours passaient, plus le grand soleil descendait bas dans le ciel, et les longues et profondes nuits étaient aussi noires que le plumage d’un corbeau, répandant l’effroi et la tristesse parmi les animaux et les plantes… Confiant, le petit peuple de l’Arrée s’endormit alors dans les failles et les anfractuosités, sous la mousse et le lichen, dans les fougères et les bruyères. Mais certaines formes de vie, plantes et animaux, s’essoufflèrent, se recroquevillèrent et se desséchèrent alors que le gel recouvrait les terres d’un manteau engourdi.

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« Soleil, nous mourrons sans toi ! », gémirent les arbres et les plantes. « Reviens-nous ! »

Ces plaintes émurent le vent du nord, coulis et coupant, qui souffla, dans une bourrasque neigeuse : «Il va revenir ! Soyez patients ! » Les nuages, chargés de soyeux flocons, reprirent en chœur : « Il va revenir ! Regardez, il y a une touche d’or au sommet de la montagne ! Son visage a tourné dans le ciel! ».

Ces bonnes nouvelles rassérénèrent les plantes et les arbres, gonflés de joie. Désireux de saluer le soleil et de hâter son retour, ils décidèrent de rester éveillés toute la nuit et d’admirer son retour.

Certaines plantes mirent en avant leurs magnifiques couleurs brillantes pour accueillir le Grand Soleil. Mais après une nuit de veille, elles s’endormirent, vaincues par la nuit, le froid et l’ennui. Les chênes et les pommiers veillèrent pendant deux nuits, mais bientôt leurs branches devinrent lourdes et, eux aussi, plongèrent dans un profond sommeil.

Les châtaigniers et les pruniers chuchotèrent entre eux : « Nous, nous ne céderons pas au sommeil ». Mais bientôt, ils dormaient comme les autres sous les étoiles étincelantes des froides nuits d’hiver.

Au bout de la troisième nuit et du lever du quatrième jour, beaucoup de petites plantes et quelques arbres tombèrent rapidement endormis. Qui serait capable de rester éveillé si longtemps ?

GLACE SOLEIL LEVANT

Lorsque le soleil se réveilla de son long sommeil réparateur, le ciel était clair. Il baissa les yeux sur les forêts et les prairies et contempla le silence ouaté. Parmi les animaux, seuls le renard et la chouette n’avaient pas dormi : le soleil leur fit don de voir dans l’obscurité. Les seules plantes et arbres encore debout pour l’accueillir étaient le sapin, l’ajonc et le houx.

« Merci mes amis, rayonna le soleil, d’avoir patiemment attendu mon retour : je vous offre le don d’être verts pour toujours » Puis il souffla, avec la bienveillance de ses blancs rayons vers l’Arrée, ses landes et ses forêts « Toutes les autres plantes perdront leurs feuilles et s’engourdiront pendant tout l’hiver, mais vous resterez éveillés. Votre couleur, celles de vos feuilles roussies et de vos fruits, seront une promesse de mon retour à tous ceux qui vous verront. Dans les temps les plus sombres, vous rappellerez au monde que la lumière revient toujours.»

Et il envoya un flot de lumière et un souffle de chaleur sur la terre endormie: le ciel s'embrasa à nouveau. Depuis ce jour, les humains se rappellent à chaque saison sombre qu’ils doivent rester éveillés comme le sapin ou le houx et qu’ils doivent regarder dans l’obscurité avec les yeux vigilants du renard ou de la chouette. »

Mayonne se lève alors, dépose sur son vieux fauteuil ses travaux d’aiguille, propose à la cantonade : « Du farz buen vous aurez pour le goûter ? » et se dirige vers la cuisine suivie d'une nuée d'enfants.

LUNE ST MICHEL BOTMEUR

Pour une poignée d’enfants affamés et un goûter gourmand :

3 gros œufs du poulailler

200 gr de farine blé noir complète bio

300 gr de lait entier de vache Bretonne pie noir

50 gr (ou plus !) de beurre demi-sel

3 cuillères à soupe de sucre de canne complet

Un pot de marmelade de mûres sauvages, du miel, de la compote, du caramel au beurre salé...

 

Commencer par préparer la pâte en disposant la farine en fontaine : casser les œufs au milieu, puis le sucre et remuer à l'aide d'une cuillère en bois jusqu'à ce que le mélange soit lisse. Continuer à remuer encore quelques minutes de façon à faire entrer de l'air dans la pâte. Verser alors très progressivement le lait. On cherche à obtenir une pâte moins diluée qu'une pâte à crêpe, un peu épaisse mais bien fluide tout de même.

Dans une poêle dans l’âtre, faire fondre une très grosse noix de beurre, et verser toute la pâte. Laisser prendre le dessous, comme si on cuisait une énorme crêpe épaisse. Lorsque la pâte a commencé à prendre, notamment sur les bords de la poêle, on peut adopter deux solutions :

La première consiste à poursuivre tranquillement la cuisson avant de retourner cette galette pour faire dorer l'autre face. On obtient alors un farz bilig ou farz pitilig qu’il suffit de servir avec en toute simplicité–ou pas- avec de la confiture, de la compote, etc.

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Autre option, brouiller la pâte et continuer à la cuire doucement tout en la coupant en petits morceaux à l'aide d'une spatule. Ne pas hésiter alors à rajouter quelques lichettes de beurre et une nouvelle cuillère à soupe de sucre qui vont légèrement roussir et rôtir les boulettes inégales obtenues, leur conférer un goût de noisette et un croustillant caramélisé unique alors que le cœur puissamment parfumé du blé noir complet reste fondant. On obtient dans ce cas du farz buan. Cette préparation minute est excellente servie sans façon avec du coulis de mûres, du caramel au beurre salé ou de la compote de pomme.