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« Aucune carte du monde n’est digne d’un regard si le pays de l’utopie n’y figure pas. » affirmait Oscar Wilde.

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Longeant la baie de Goulven vers l’Est en direction de Plouescat, le visiteur ne peut qu’être éminemment surpris par le changement brutal d’architecture, qui d’habitats traditionnels et modestes d’ardoise et de granit passe soudain à une étonnante prolifération de manoirs bourgeois dans un vaste parc boisé et fleuri avant que les dunes, la lande et les penty reprennent leurs droits quelques kilomètres plus loin alors qu’on atteint l’anse de Kernic. Nul besoin de se pincer : on vient là de traverser le songe éveillé de l’humaniste rêveur Louis Rousseau, l’utopique phalanstère de Keremma.

Né en 1787 à Angerville dans l’Essonne, bien loin des côtes sauvages du Léon, Louis Rousseau, fils d’un aubergiste aisé, maître de poste, rêve d’élargir son horizon et de courir le vaste monde: après quelques années de collège rue de Picpus à Paris, il s’engage à 17 ans dans la marine, sort aspirant après ses classes à Brest et se jette à corps perdu, comme beaucoup d’autres, dans la folie guerrière napoléonienne. Il embarque en 1804 à bord de l’Alexandre pour des opérations navales menées contre la perfide Albion qui le mèneront jusqu’à Saint-Domingue en 1806. Sa carrière de combattant s’arrête tout net : il est fait prisonnier le 6 février 1806 –il a dix-neuf ans- et, comme des milliers d’autres Français, est emprisonné à bord d’un des effroyables pontons britanniques de Portsmouth. Ces ingénieuses et économiques prisons flottantes -utilisées par l’Angleterre mais aussi la France ou l’Espagne- étaient des navires de guerre désarmés, ancrés dans des ports militaires, véritables mouroirs dans lesquels on pouvait entasser un très grand nombre de prisonniers nourris avec une très grande parcimonie, surveillés par un nombre réduit de gardiens, le tout dans une effarante promiscuité –hommes, femmes, enfants, matelots et officiers- et des conditions d’hygiène déplorables évidemment.

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Le solide jeune Louis met à profit cette insupportable privation de liberté pour observer avec un regard d’entomologiste le microcosme contraint dans lequel il est forcé d’évoluer et acquiert une formation théorique à travers les ouvrages de philosophie, d’agriculture, d’astronomie qu’il peut alors se procurer : les méfaits de la civilisation occidentale lui apparaissent alors que mûrissent en lui des rêves de société idéale. Dans le cloaque anglais, les écrits de Chateaubriand et du Siècle des Lumières nourrissent chez lui une véritable fascination pour l’Amérique et la naissance de ce monde nouveau.

Huit années d’incarcération maritime et vingt-deux évasions plus tard –il y a de l’entêtement breton prémonitoire dans cet acharnement à vouloir prendre la poudre d’escampette-, il rentre en France après la première abdication de Napoléon et démissionne de l’armée. De retour à Angerville, il épouse la jolie et discrète Emma Michau, fille d’un entrepreneur en bâtiment, et se collète au monde réel sans grand enthousiasme car il rêve d’autre chose et d’ailleurs. En 1822, soutenu par Emma, sa décision est prise : il vend ses biens, quitte définitivement l’Essonne pour son Amérique à lui : le Finistère.

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C’est à Tréflez, entre Goulven et Plouescat, qu’il fait l’acquisition d’une terre littorale sauvage de six cents arpents qu’il destine à la création de son nouveau monde. Si la Bible nous renvoie l’histoire de la création du monde en sept jours, cela va prendre beaucoup plus de temps et engloutir toute la fortune du jeune couple. Dès l’été 1823, Louis remonte ses manches et entreprend une opération assez originale de colonisation agricole sur les trois cents hectares acquis, basse dune de sable le long de la mer, dunes grises et marécages à l’arrière. Pour contenir les déplacements facétieux du sable blanc, il fait bâtir, parallèlement à la mer, des sortes de talus en entassant des fagots d’ajonc. Pour empêcher la mer d’envahir l’estuaire de la Flèche à chaque marée, son ami Frimot, ingénieur des ponts et chaussées lui conseille de faire construire une digue de 700 mètres, coupée par un pont avec des portes qui laissent passer le cours d’eau à marée basse, mais se ferment sous la poussée de la marée montante. Ce travail est anéanti par la tempête de 1824. « Faire et défaire, c’est toujours travailler ! » murmure Emma à l’oreille de Louis qui persévère et crée des terres cultivables du côté de Goulven. Une société par actions est créée en 1826 pour financer les travaux. D’autres coups de vent se succèderont et après une nouvelle tempête, Louis Rousseau devra vendre en 1836 les terres de Lannevez, du côté de Goulven, et se replier sur son territoire qu’il baptise Ker Emma, c’est-à-dire la cité d’Emma.

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Car le projet de Louis reste de construire une société nouvelle ce qu’il entreprend dès que les terres de Keremma sont à l’abri des désordres de vagues, du vent et du sable. Il s’est forgé une philosophie propre à partir de différents courants qui le séduisent et qui germent sur son terreau initial de culture catholique. Il assaisonne les idées de Saint-Simon -qui préconise de réserver le pouvoir aux sachants, porteurs de compétences, comme les intellectuels, les scientifiques, les industriels, les ingénieurs- avec un zeste de philanthropie, une pincée de fraternité et un voile de catholicisme. Il rajoute ensuite une belle poignée des théories de Charles Fourier avec pour objectif la naissance d’une société idéale, un phalanstère où chacun s’active par affinité dans de multiples groupes fréquentés successivement dans la journée pour le bien de la communauté.

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Louis Rousseau devient un des premiers catholiques sociaux après son acte de repentance lu en chaire par le recteur de Tréflez. L’objectif de Louis, qui y voit désormais plus clair dans son projet après tant d’années de gestation et de travaux, est désormais de fonder des «tribus chrétiennes», dont il expose les principes dans son ouvrage La Croisade du dix-neuvième siècle, publié en 1841. Il conserve l’idée de colonie agricole, mais elle est désormais centrée sur la paroisse et doit se construire à partir d’une école d’économie rurale et domestique assurant une double formation, religieuse et professionnelle, l’agriculture étant la base essentielle de cette dernière. Par ailleurs, c’est de ce projet que sortira indirectement l’école fondée à Treflez par les religieuses de la congrégation de Marie Immaculée de Saint-Méen qu’il avait fait venir à Keremma.

Mais il est bien seul dans ses généreuses chimères et ses tentatives de fonder ces sociétés idéales échouent. Emma, qui gère du mieux qu’elle peut cette utopie et sa propre tribu chrétienne de cinq enfants, tente de maintenir les deux pieds de Louis sur la terre ferme tant il s’égare dans des projets improbables comme un Géotrouvetou un peu perché : bouchon imperméable, tube oenophore tubulaire pour fabriques du champagne de masse, procédé pour exploiter les tourbières… La tête dans ses rêves étoilés mais l’âme en berne de n’avoir pu concrétiser son idéal, il s’éteint en 1856 alors qu’Emma le rejoint trente années plus tard.

Que reste-t-il aujourd’hui de cette généreuse folie éclairée ? Environ cent cinquante constructions, quelques manoirs cossus, de très belles villas bourgeoises et une myriade de maisons érigées sur des terres domestiquées le long de six kilomètres de dunes, deux mille descendants de Louis et d’Emma passés maîtres dans l’art de l’entre soi, pour beaucoup polytechniciens et professions libérales, qui se retrouvent tous les étés au sein d’un microcosme familial clos et jaloux de son originalité intrinsèque. Avec en point d’orgue chaque Assomption, le 15 août donc, une messe célébrée en la chapelle Saint Gouevroc. Un monde assez éloigné des généreux emportements du patriarche en somme.

Pour remercier Louis de sa rafraîchissante trajectoire et Emma d’avoir veillé sur cet époux si éloigné des rêves des jeunes filles du XIXème, on leur proposera un plat familial, généreux, ancré dans ce territoire austère, et on dressera de généreuses assiettes de farz buan de blé noir complet, bien kraz, accompagné d'une fondue d'oignons rosés de Roscoff et de lard fumé caramélisés au miel sur une table ouverte à toutes les chimères…

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Spécialité léonarde, cette recette traditionnelle de farz se réalise très simplement à la poêle : il en existe deux versions, une galette épaisse appelée farz bilig et une version brouillée et émiée qu’on l’appelle farz buan ce qui signifie farz rapide. Ce délice simplissime se préparait à la minute avec quelques ingrédients incontournables des cuisines bretonnes (farine, œuf, sucre, lait et beurre) pour combler très vite et à moindre coût un petit creux impérieux. On associe souvent avec nostalgie cette gourmandise à la cuisine généreuse des grands-mères pour un goûter solide après un après-midi intense à la ferme. En voici ici la version salée au blé noir, traditionnelle mais moins connue et tout aussi savoureuse. Ce farz buan noir se dévore seul mais apprécie la compagnie d’oignons caramélisés, de lard voire de crabes (araignée) d’une fricassée de coquilles Saint-Jacques ou d’ormeaux !

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Pour 6 membres du phalanstère de Keremma :

250 gr de farine de blé noir complète bio

5 gr de sel de Guérande

Un bel œuf du poulailler

½ de bouillon de légumes peu salé [un reste de bouillon de kig ha farz par exemple] (ou de lait entier bio et cru)

Et, incontournable, du beurre demi-sel de baratte et bio !

 

Dans le bol du robot-pâtissier, placer l’œuf, la farine et le sel. A vitesse lente, ajouter le bouillon froid ou le lait en filet continu. On cherche à obtenir une pâte fluide (à peine plus épaisse qu’une pâte à far ou à crêpes) et sans pouloud (c’est-à-dire sans grumeaux).

Laisser reposer la pâte le temps de chauffer une grande poêle et d’y placer une très très (vraiment très) généreuse noix de beurre. Verser alors toute la pâte et laisser prendre le dessous, comme si vous cuisiez une énorme crêpe.

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Lorsque la pâte a pris sur les bords de la poêle, on se trouve à la croisée des chemins et deux options s'offrent aux gourmands : soit on poursuit encore la cuisson de cette galette, qu’on retournera précautionneusement pour en dorer l’autre face et l’on obtient donc un farz bilig ; soit on brouille la pâte à l’aide d’une cuillère en bois, en la coupant en sortes de boulettes –on peut ajouter ça et là, de temps à autre, des lichettes de beurre- et on obtient donc du farz buan.

Il suffit donc de servir ce farz buan en l’accompagnant de ce qu’on veut et de ce qu’on a sous la main : de la saucisse de Molène, une compoté d’oignons rosés caramélisés, du lard fumé grillé, des coquilles Saint-Jacques poêlées ou des ormeaux sautés…