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Mais je vous parle d’un temps où tout allait moins vite… Aussi peu probable que cela puisse paraître, c’est en 1942, en plein milieu de la tourmente mondiale que la fée électricité, fabuleuse révolution technologique, fit son apparition au Gouezou alors couvert d’un épais manteau de neige. Cet hiver-là, les maisons du hameau furent donc câblées et alimentées en électricité, non pas grâce aux travaux d’EDF qui avait d’autres chats à fouetter en ces temps troublés mais à l’ingéniosité d’un astucieux électricien de Sizun, Jean Quéré.

AMPOULE FILAMENT

Ce dernier avait en effet construit une turbine hydro-électrique qu’il avait placée sur la rivière Elorn en aval de Sizun avant d’équiper une partie de la commune. A l’heure où les sociétés occidentales se tournent vers les énergies vertes -éoliennes, hydrauliques et solaires- et rêve d’écologie en jetant un regard nostalgique dans le rétroviseur, on peut avoir l’impression qu’on réinvente le fil à couper le beurre ou l’eau tiède… Au Gouezou, dans certaines maisons, l’installation de Jean Quéré ne fût totalement remplacée qu’à la fin des années quatre-vingt-dix pour une mise aux normes actuelles… Certaines des maisons inhabitées du hameau témoignent encore de cette époque d’interrupteurs rotatifs en porcelaine, de fils électriques gainés de coton tressé, de douilles de laiton et de fils-fusibles en plomb. L’obsolescence programmée n’est donc pas née dans les monts d’Arrée.

Ce n’est que bien longtemps après cette électrification que les différents foyers d’un hameau inéluctablement déserté par les jeunes et désormais peuplé d’une poignée d’habitants aux tempes grises s’équipèrent en électroménager. Ainsi par exemple, ce n’est qu’au début des années soixante-dix qu’une des maisons du nord du hameau s’équipa d’un lave-linge, épargnant enfin à Marie, sexagénaire, l’épuisante corvée de la lessive qu’elle avait pourtant accomplie sans ciller jusque-là.

En effet, jusqu’à cette prodigieuse révolution, il lui fallait, comme aux autres femmes du village, se rendre à l’un des trois lavoirs du coin, Kanndi Koz, Kanndi Pape ou, en cas de sécheresse, Kanndi Gouezou Vian. Beaucoup plus rarement, quand ces trois lavoirs étaient à sec, il fallait descendre à la rivière pour la lessive. Une fois lavé à la brosse de chiendent et au savon de Marseille ce qui donnait à l’eau du lavoir une teinte laiteuse et bleutée, le linge encore gorgé d’eau était ramené à la maison dans la brouette. On faisait alors bouillir le blanc dans de l’eau additionnée de bleu à linge dans une grande lessiveuse grise en métal zingué que l’on posait sur un trépied, le plus souvent en plein air, près d’un muret à l’abri du vent.

BLEU A LINGE GUIMET

Ce bleu à linge était vif, presque tranchant, et d’une profondeur insondable : c’était le bleu d’outremer dit Guimet, de la même couleur que le lapis-lazuli. Quoi qu’il en soit, l’azurage du linge était une opération qui prenait du temps, de trente minutes à une bonne heure. Ensuite, pour ne pas se brûler, les femmes se munissaient d’une sorte de bâton à l’aide duquel elles vidaient la lessiveuse de son linge. Et pour terminer cette tache aussi lourde que chronophage, il fallait retourner au lavoir pour rincer le tout avant d’étendre en kyrielle éclatante la lessive immaculée. Le tout séchait donc grâce aux effets conjugués d’Eole et d’Heol. Les draps dansaient, claquaient et ondulaient sur les étendoirs. Puis on rentrait le linge, les plus grandes pièces étaient alors pliées et rangées dans les grandes armoires, le repassage s’avérant superflu-. Pour les plus petites pièces, notamment les vêtements comme les tabliers et les chemises, ils étaient impeccablement repassés à l’aide de lourds fers creux dans lesquels on plaçait des braises incandescentes et qu’on appliquait sur le tissu à travers une pattemouille, un tissu humidifié favorisant le défroissage du linge et donc un repassage impeccable. Un des fers à repasser du Gouezou figure désormais comme objet de décoration dans la chambre d’hôtes. La lessive était donc l’affaire d’une journée… Mais je vous parle d’un temps où tout allait moins vite, où le temps était le seul capital des gens qui n'avait que leur intelligence pour fortune…

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A ces aimables lavandières de jour, inoffensives, courageuses et bienfaisantes tâcheronnes, on oppose encore leurs alter egos maléfiques, les menaçantes et perfides Lavandières de la Nuit qui hantent les berges de l’entrelacs gracieux des rivières de l’Arrée.

On raconte parfois à la veillée la terrible mésaventure de Wilherm Postik, mauvais garçon qui avait quitté le droit chemin pour des méandres tentateurs, se vautrant dans la fange comme un pourceau d’Epicure : dansant pendant l’office, trinquant pendant la messe, reluquant les femmes vertueuses. Le Ciel n’avait pourtant pas manqué de lui envoyer des avertissements sévères : il avait perdu dans l’année sa mère, sa tante, ses sœurs et son épouse. Mais c’était un gars optimiste qui voyait son verre plutôt à moitié plein qu’à moitié vide. Il se consola donc très vite en recueillant leur héritage : « Eh bien, maintenant, profitons de la vie ! »

Un soir, veille de Toussaint, de recueillement et de prières, il prit la route du bourg voisin où se réunissaient des matelots sans religion et des filles sans honneur. Il but copieusement, chanta à tue-tête des chansons paillardes d’une voix de rogomme, et, vraisemblablement, forniqua une bonne partie de la nuit avec des filles de petite vertu. Il quitta l’auberge bon dernier au milieu de la nuit, braillant par les routes des chansons dévergondées, passa devant les croix sans baisser la voix et sans ôter son chapeau, frappant, à droite et à gauche, les touffes de genêts avec son bâton, sans avoir peur de blesser les âmes qui remplissaient, ce jour-là, les chemins. On murmure avec effroi qu’il pissa sans vergogne sur la statue de quelque virginale sainte…

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Dans cette nuit était sans lune et sans étoiles, il ignora superbement tous les avertissements…

En passant près du vieux manoir ruiné, il entendit la girouette qui lui disait : « Retourne, retourne, retourne ! »

Wilherm continua son chemin. Il arriva devant la cascade, et l’eau murmura : « Ne passe pas, ne passe pas, ne passe pas ! »

Comme il atteignait un chêne vermoulu, le vent qui sifflait dans les branches répéta : « Reste ici, reste ici, reste ici ! »

Il entendit alors le bruit d’une charrette non ferrée et l’aperçut qui venait vers lui couverte d’un drap mortuaire. Wilherm reconnut la charrette de la mort, traînée par un bidet et conduite par l’Ankou : «Détourne ou je te retourne !»

Wilherm lui fit place, mais sans se déconcerter. « Que fais-tu donc ici, monsieur de Ker-Gwen ? » lui demanda-t-il effrontément.

-Je prends et je surprends, répondit l’Ankou.

-Tu es donc un voleur et un traître ? continua Wilherm.

-Je suis le frappeur sans regard et sans égard.

-C’est-à-dire un sot et un brutal. Alors je ne m’étonne plus, mon mignon, que tu sois des quatre évêchés, car on peut t’appliquer tout le proverbe. Mais où vas-tu aujourd’hui pour être si pressé ?

-Je vais chercher Wilherm Postik », répliqua le fantôme en passant.

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Le bon vivant éclata de rire et poussa plus loin.

Comme il arrivait devant la petite haie de prunelliers qui conduit au lavoir, il aperçut deux femmes blanches qui étendaient du linge sur les buissons.

« Que faites-vous là si tard, mes petites colombes ?

-Nous lavons, nous séchons, nous cousons ! répondirent les deux femmes en même temps.

-Quoi donc ? demanda le jeune homme.

-Le linceul du mort qui parle et qui marche encore.

-Un mort ! Pardieu ! Vous me direz son nom.

-Wilherm Postik. »

Le garçon rit plus fort que la première fois, et descendit le petit chemin raboteux. Mais à mesure qu’il avançait il entendait plus distinctement les coups de battoirs des lavandières de nuit sur les pierres de la douéz ; et bientôt il les aperçut elles-mêmes, frappant leurs draps mortuaires. Dès qu’elles aperçurent le joyeux compagnon, toutes accoururent avec de grands cris, en lui présentant leurs suaires et lui criant de le tordre pour en faire sortir l’eau.

« Avec plaisir, répondit Wilherm gaiement ; mais chacune son tour, les belles lavandières, un homme n’a que deux mains, pour tordre comme pour embrasser. »

Il déposa alors son bâton et prit le bout du drap mortuaire que lui présentait une des mortes, en ayant soin de tordre du même côté qu’elle, car il avait appris des anciens que c’était le seul moyen de ne pas être brisé. Mais alors que le linceul tournait ainsi, voilà que Wilherm reconnut les lavandières, sa tante et sa femme, sa mère et ses sœurs qui criaient : « Mille malheurs ! ! Mille malheurs ! »

Wilherm sentit son sang se glacer, et dans son trouble, oublia la précaution prise jusqu’alors et se mit à tordre de l’autre côté : le linceul lui enserra ses mains, comme un étau, et il tomba broyé par les bras de fer de la lavandière.

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En passant au point du jour près de la douéz, une jeune fille s’arrêta pour mettre une branche de houx dans son pot de lait frais tiré et aperçut Wilherm étendu sur les pierres blanches. Voyant qu’il restait immobile, l’enfant prit peur et courut au village, pour avertir. On vint avec le recteur, le sonneur de cloches et le notaire, qui était maire de l’endroit ; le corps fut relevé et placé sur une charrette à bœufs ; mais les cierges bénits que l’on voulut allumer s’éteignirent toujours, ce qui fit comprendre que Wilherm Postik était acquis à la damnation. Aussi son corps fut-il déposé en dehors du cimetière, sous l’échalier de pierre, là où s’arrêtent les chiens et les mécréants.

Et si les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux, on peut néanmoins, jolie table dressée sur une nappe immaculé, partager ce plat persan parfumé aux accents de l’Arrée, heureux syncrétisme, un koresh d’agneau de la Bergerie du Squiriou au citron yuzu et aux asperges vertes. Buvons un coup à la santé du pauvre Wilhem !

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Pour Wilherm et les lavandières, sa mère, sa tante, ses sœurs et son épouse :

Un joli citron yuzu bio

3 à 4 oranges bio

50 g de beurre demi-sel, bio et cru

3 cuillères à soupe de miel doux

1 kg de viande d’agneau coupée en cubes (environ 3 cm de côté)

Huile d’olive

2 gros oignons rosés de Roscoff (épluchés et émincés)

Une cuillères à café de cannelle en poudre

Une demi-cuillère à café de cardamome verte pilée

Un quart de litre de jus d’orange frais

Un quart de litre d’eau de source

3 carottes épluchées et taillées en rondelles

2 cuillères à café d’eau de fleur d’oranger bio

30 gr de pistaches non salées

1 poignée de menthe fraîche

Sel de Guérande

Poivre noir du moulin

Une belle botte d’asperges sauvages

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Prélever le zeste des oranges et du yuzu et les détailler en très fines lanières.

Dans une petite casserole, faites fondre le beurre, y ajouter les écorces taillées et le miel. Laissez légèrement caraméliser. Réserver.

Faites dorer l’agneau en cocotte avec un peu d’huile d’olive. Réservez sur une assiette.

Dans la même cocotte, mélanger de l’huile d’olive, une noix de beurre et y faire fondre les oignons émincés.

Saupoudrer de cannelle et de cardamome, puis laisser cuire une minute.

Ajouter le jus du citron yuzu, presser le jus d’oranges pour obtenir un quart de litre, ajoutez l’eau et l’agneau.

Saler, poivrer, porter à ébullition, laisser mijoter environ une grosse heure.

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Peler et émincer les carottes.

Prélever les suprêmes d’une ou deux oranges.

Ajouter les carottes dans la cocotte à mi-cuisson et les morceaux d’orange dix minutes avant la fin. Au dernier moment, déchirer quelques feuilles de menthe avec les doigts et parsemez-en le plat.

Servez ce Khoresh avec les deux à soupe d’eau de rose, de la menthe déchirée, les pistaches et accompagner des asperges rapidement cuites à la vapeur (elles doivent rester un peu ferme sous la dent) et, pour les gloutons, d’un boulgour vapeur (ou d’un riz basmati vapeur).

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