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Naître dans les monts d’Arrée, ce n’est plus –sauf accident- possible aujourd’hui. En dépit de l’avancée notable dans les esprits d'un mouvement qui envisage les naissances affranchies du joug médical, l’immense majorité des bébés d’aujourd’hui voit le jour en milieu médical et donc en ville. Mais cela n’a pas toujours été la norme, on le sait. Jusque dans les années cinquante, naître dans les monts d’Arrée était bien risqué. Les cours d’histoire de la médecine dispensés en faculté de médecine, à l’Université de Bretagne Occidentale, en témoignent aujourd'hui sans fioriture: « En campagne, l’accouchement à l’étable a été plus fréquent et duré plus longtemps qu’on le pense, seul havre de chaleur et de discrétion. En 1906, dans les Monts d’Arrée, pour n’avoir point à nettoyer leur maison, certaines femmes accouchent encore dans leur écurie.» (Art des Accouchements, Pr M Collet)

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Accueilli dans un univers de carences sévères et multiples, un enfant sur deux mourait avant d’avoir pu fêter son cinquième anniversaire, et ce jusque dans les années vingt. Par ailleurs, quatre-vingts pour cent des femmes donnaient le jour à plusieurs enfants, trois à cinq enfants, dans leur pauvre vie –quand elles ne mouraient pas en couches, c'est évident- et il n’était pas rare que certaines d’entre elles enchaînent dans leur rugueuse existence jusqu’à dix à douze maternités, voire plus. Cette fertilité désespérée était –au regard du taux de mortalité infantile- indispensable pour la survie de ce territoire austère. Les naissances étaient considérées comme un acte naturel lié à la condition féminine seule, auxquelles on ne devait pas prêter une attention particulière –puisqu’on n’y pouvait rien-. Le fatalisme de la mort était incrusté profondément dans les esprits.

Evidemment, il n’y avait aucun accompagnement médical lors de ces naissances mais les femmes pouvaient compter sur l’immense et belle solidarité des villages et des hameaux. La dernière habitante née au hameau en 1940 raconte que, lorsque sa mère fut sur le point d’accoucher, son mari Jean et un voisin se rendirent à Saint-Thégonnec à bicyclettes pour quérir la sage-femme. Cette dernière, vraisemblablement arrivée également à vélo, aida donc Marie à mettre au monde sa fille, certainement secondée par les femmes du Gouezou qui s’occupèrent de faire bouillir de l’eau, de l’apporter dans des cuvettes de tôle émaillée avec le linge propre qui s’imposait.

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Par ailleurs, lors des naissances, les enfants du village étaient fermement priés d’aller jouer loin de la maison de la parturiente. Une fois cette première aventure passée, car c’en était bien une, le bébé, dûment emmailloté dans des langes comme une chenille dans un cocon, trouvait un sein confortable et rassurant, l’allaitement maternel étant une évidence, pratique et économique. S’il arrivait d’une mère ne puisse nourrir son bébé, les voisines prenaient le relai dans un élan de générosité et d’altruisme qu’on peine à imaginer aujourd’hui. Des liens très forts se tissaient ainsi entre mères, nourrices, frères et sœurs de lait. Une solidarité pour la survie, c’est aussi simple que ça. Dans ses premiers mois de vie, le nouveau-né dormait avec ses parents dans les lits-clos si emblématiques en Bretagne, dans un berceau léger suspendu –ce qui permettait de dormir dans une bulle de chaleur bercé par le balancement impulsé par ses parents tout proches-. Toutes les literies du foyer, y compris donc les berceaux, étaient garnies de paillasse et d’un matelas bourré de paille d’avoine renouvelée tous les ans à l’issue des moissons. Le berceau pouvait également être un meuble autonome, très souvent un très joli travail d’ébéniste, qu’on posait sur le banc-coffre la nuit mais qu’on pouvait aussi transporter dans la journée, comme par exemple près de l’âtre pendant que la maman tournait les crêpes de blé noir ou touillait la bouillie d’avoine, en fredonnant une berceuse lancinante :

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« Eun daou pe tri dervez a zo

Ema va zoaz crampoez e go – Ac’han !

Ema va zoaz crampoez e go.

Rac va c’heuneud a zo er c’hoad,

Ha va bouc’hal a zo didroad –Ac’han !

Ha va bouc’hal a zo didroad.

Ha va amann zo er marc’had,

Ha va bleut zo c’hoaz o valad – Ac’han !

Ha va bleut zo c’hoaz valad.

Ha va spanel e Montroulez,

Ha va rozel e Kerhaës – Ac’han !

Ha va rozel e Kerhaës.

Ha va zrebez e Landreger,

Ebars ar c’hovel oc’h ober – Ac’han !

Ebars ar c’hovel oc’h ober.

Ha va fillic zo e Perroz,

Allas ! setu deuet an noz – Ac’han !

Allas ! setu deuet an noz. »

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« Voici deux ou trois jours

Que ma pâte à crêpes fermente – Ac’han !

Que ma pâte à crêpes fermente.

Car mes fagots sont dans le bois,

Et ma hache a perdu son manche –Ac’han !

Et ma hache a perdu son manche.

Et mon beurre est au marché,

Et ma farine est encore sous la meule –Ac’han !

Et ma farine est encore sous la meule.

Et ma spatule est à Morlaix,

Et mon rozell à Carhaix –Ac’han !

Et mon rozell à Carhaix.

Et mon bilig est à Perros,

A la forge en train de se faire –Ac’han !

A la forge en train de se faire. »

Tourner ses crêpes de blé noir sur le bilig, les tartiner de fromage frais de chèvre, de miel de blé noir, de pesto d’ail des ours et d’herbes glanées dans le hameau (ail des ours, ail triquètre, nombril de Vénus, pousses d’oseille, d’épinard et de pissenlit), rouler le tout bien serré et dévorer sans plus attendre…

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Pour une vingtaine de wraps et une brassée d’enfants :

Pour une dizaine de crêpes de blé noir :

250 gr de farine de blé noir complète et bio du moulin

5 gr de gros sel gris de Guérande

½ litre (voire ¾ de litre selon la fluidité de la pâte) d’eau de source

Pour la garniture :

Un petit pot de pesto d’ail des ours maison (une poignée d’ail des ours –environ 40 gr-, 20 gr de noisettes grossièrement mixées, une grosse pincée de fleur de sel de Guérande, poivre noir du moulin, 40 gr d’huile de colza ou d’olive)

3 petits fromages très frais de chèvre de la Ferme de Joséphine (marché de Sizun)

Une belle poignée de feuilles de roquettes de Biodivy (marché de Sizun)

Une belle poignée de pousses d’épinard de Biodivy

Une poignée d’herbes sauvages en mélange (pissenlit, ail des ours, ail triquètre, krampouez mouzig, oseille, etc.)

Miel de blé noir de Plouneour-Menez

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Commencer par préparer la pâte à crêpes de blé noir la veille, car une bonne crêpe, ça commence avant tout par une bonne pâte qui prend son temps. Disposer la farine dans le bol du robot-pâtissier muni du K. Pétrir en ajoutant 250 gr d’eau. On obtient un pâton assez lourd qu’on transvase dans un récipient en terre ou en porcelaine. Racler soigneusement les bords du bol avec une maryse, égaliser la surface et recouvrir tout doucement d’eau fraîche (100 à 150 gr) versée en filet. L’eau doit recouvrir totalement la pâte, qui se trouve donc coupée de l’air libre. Placer un couvercle sur le récipient et le placer au réfrigérateur pendant quelques heures. Ce temps permet à la pâte de fermenter naturellement. Pendant le préchauffage du bilig, sortir la pâte du réfrigérateur. Elle doit être mousseuse. Mélanger alors soigneusement le tout au fouet en versant le reste d’eau ou plus et en ajoutant le sel. On doit obtenir une pâte fluide. Plus elle est battue, plus les crêpes seront légères. Commencer alors les crêpes en prenant bien soin de graisser le bilig entre chacune d’elle car la pâte est maigre (ni huile, ni beurre, ni lait, ni œuf). Les cuire sur une seule face et les empiler au fur et à mesure sur un torchon bien propre (attention aux lessives et adoucissants parfumés !).

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Le temps que les crêpes refroidissent, laver, ôter les queues (épinards et krampouez mouzig) et essorer soigneusement la verdure. Préparer le pesto en mixant grossièrement les feuilles d’ail des ours avec la poudre d’amandes, le sel et le poivre. On peut aussi les concasser au mortier. Ajouter ensuite l’huile petit à petit pour obtenir la consistance idéale. Placer en pot. Ce pesto se conserve quelques jours au réfrigérateur.

Sur une grande planche à découper, placer une crêpe, la tailler au couteau pour obtenir un rectangle. Les chutes feront le bonheur de la basse-cour. A l’aide d’une spatule, étaler le fromage frais, un filet de miel puis le pesto et enfin les herbes fraîches. Rouler bien serré chacune des crêpes et les maintenir fermer à l’aide d’un bâtonnet. Couper chacun des rouleaux en deux ou trois. Dévorer en pique-nique ou à l’apéritif.